WESTWORLD : L’Homme en noir ou l’itinéraire d’un criminel qui s’ignore

WESTWORLD : L’Homme en noir ou l’itinéraire d’un criminel qui s’ignore

Esquisse

Ecrite et réalisée par Lisa Joy et Jonathan Nolan, Westworld connaît un engouement certain depuis 2016. S’il y a bien une chose à laquelle cette série doit son succès, c’est dans sa capacité à captiver notre attention par le biais d’une superbe palette de personnages. Parmi les plus emblématiques, on peut notamment citer « The Man in black » interprété par Ed Harris.

Ce personnage nous apparaît pour la première fois dans l’épisode pilote de la série. Son introduction est décisive, puisqu’elle permet au spectateur de saisir l’asymétrie du rapport de forces qui s’opère entre hôtes et humains au sein du parc : Ces derniers sont les invités (« guest ») et sont par conséquent irréprochables, intouchables et invulnérables. Ils sont par essence les vainqueurs systématiques des jeux auxquels ils s’adonnent au sein de Westworld. L’Homme en noir a la particularité d’être un connaisseur du parc, puisqu’il s’y aventure depuis 30 ans. Mais le nouveau jeu auquel il s’adonne semble avoir une saveur particulière :

“This whole world is a story. I’ve read every page except the last one. I need to find out how it  ends. I want to know what this all means.”

C’est ainsi que débute l’aventure de l’Homme en noir, celle d’un individu qui se met en quête d’une vérité.

The Maze

Cette vérité se serait matérialisée aux yeux du Man in black lors de son dernier passage au parc, sous la forme d’un labyrinthe. Ce dernier est alors convaincu que c’est en trouvant son centre qu’il parviendra à trouver le sens ultime du jeu.

Tandis qu’il mène sa quête de vérité, le spectateur lui se livre à une quête d’identité : Qui est l’Homme en noir ? Quelles sont ses motivations ? Comment est-il devenu cet être cynique ? Des éléments de réponse nous sont donnés tout au long de la saison. Ce dernier confie en effet à Teddy qu’il n’est rien d’autre qu’un philanthrope coupé de sa famille suite au décès de sa femme, perte dont leur fille lui fait porter le fardeau. C’est néanmoins seulement lors de l’épisode final que le spectateur se voit doter de l’ultime vérité.

Toutefois, l’absence de connaissance de la réelle identité de l’Homme en noir n’empêche pas moins le spectateur d’être captivé à chacune des apparitions d’Ed Harris sur le grand écran. Bien au contraire, sa présence saisissante est celle d’un compétiteur au caractère froid et doué d’une extrême intelligence. Il n’en demeure toutefois pas un sociopathe sadique dénué d’empathie. Cette psychose l’enferme alors dans une forme de rationalité instrumentale : tous les moyens, quels qu’ils soient, sont justifiés pour atteindre son but qu’est la découverte du centre du labyrinthe. Mais en découvrant ledit centre, l’Homme en noir est enragé et c’est cette rage qui souligne alors ses défauts saillants que sont son égocentrisme et son arrogance.

De fait, à de multiples reprises, que ce soit par le biais de Ford ou des hôtes eux-mêmes, l’Homme en noir refuse d’accepter une première vérité qui lui est donnée au cours de sa quête : le labyrinthe et son centre ne lui sont pas destinés, ce labyrinthe n’a pas été conçu pour lui. La deuxième vérité, et qui s’avère être la réponse ultime à la question de la signification du labyrinthe, est donnée par Teddy : le labyrinthe n’est pas une réalité matérielle, ou tangible, the maze itself is the sum of a man’s life.

On peut supposer qu’il lui était impossible de concevoir que le labyrinthe était créé et pensé pour les hôtes, dont il avait eu la terrible preuve trente ans auparavant qu’ils étaient dénués de conscience. Or, même s’il avait été un premier témoin de leur potentielle cognition (She was alive, if only for a moment) et malgré son intuition, (I think there is a deeper meaning, something true), il n’a pas été en mesure de comprendre que la signification profonde du jeu du parc de Westworld était de faire parvenir les hôtes à l’état de conscience.

Cette conscience des hôtes atteint finalement son paroxysme lorsque Clémentine et ses hôtes acolytes lui tirent dessus lors de la cérémonie de clôture de la saison. Se lit alors sur le visage du MIB une expression qui nous était totalement inconnue : un large sourire qui présageait encore de nombreux desseins pour notre personnage, excité à l’idée d’être confronté à un défi enfin de taille pour lui.

I don’t belong to you or this world

C’est alors au cours de cette deuxième saison que le personnage interprété par Ed Harris en devient encore plus passionnant. Alors qu’il se considérait légitimement comme le véritable vilain du parc, il en devient pour la première fois vulnérable puisque les règles du jeu ont radicalement changé. Débute alors pour lui ce qu’il considère être sa dernière partie, dans ce qui est désormais le « jeu de Ford ».

L’Homme en noir prouve dans cette nouvelle quête qu’il est une fois de plus une personne pleine de ressources. Pour autant, si cet aspect nous était familier, ses retrouvailles avec Lawrence nous dresse un tout nouveau portrait du personnage.

La séquence de fusillade du major sous une pluie battante lui donne pour preuve des allures du William Munny de Clint Eastwood : impitoyable dans ses actions, mais empathique dans ses intentions. Outre cet intéressant arc de rédemption, sa confrontation avec les hôtes qu’il a fait souffrir à de nombreuses reprises par le passé (Lawrence, Maeve) font que pour la première fois le MIB paie les conséquences de ses actions. Malgré le sauvetage de la femme de Lawrence dans cette aventure, son assassinat gratuit lors de sa précédente quête du labyrinthe vient durement lui rappeler que si une mauvaise action n’en efface pas la bonne, ce n’est pas pour autant que la bonne rend la mauvaise caduque.

S’en suit également une retrouvaille inattendue pour l’Homme en noir : celle de sa fille, Emily, qui après un concours de circonstances se retrouve à son tour au sein de Westworld. La confrontation du Man in black avec sa fille et le destin tragique de celle-ci nous convainquent alors encore plus du caractère vulnérable du MIB sur cette saison. L’Homme en noir en vient ainsi à douter de la nature même de sa réalité après avoir commis l’irréparable vis-à-vis d’Emily, qui ne cherchait pourtant qu’à lui offrir une réelle promesse de rédemption. Ainsi, l’un des derniers fragments de sa réalité, au sens de ce qui ne peut être remplacé (pour reprendre la définition donnée par Arnold à Dolorès) de ce père de famille vient de se détruire à jamais, et ce par sa faute. Ironiquement il n’a jamais été autant confronté au monde réel, puisque selon ses dires when you’re suffering, that’s when you’re most real, comme il confiait à Teddy lors de la première saison. Il en vient pourtant à se réinterroger sur la nature de cette réalité, comme il le faisait déjà par le passé (en atteste l’avant-dernier épisode de la saison consacré au suicide de son épouse) en cherchant une potentielle réponse située dans son avant-bras droit doté (ou non) d’un host code.

Là encore, cette attitude traduit presque l’esprit paradoxalement bicaméral de cet humain. Pour rappel, le concept (controversé) d’esprit bicaméral abordé lors de la première saison, développé par Julian Jaynes et présenté par Ford et Arnold posait la théorie suivante : un être doté d’un esprit bicaméral expérimente des hallucinations auditives dans la conduite de ses actions, les voix entendues étant généralement interprétées comme celles des dieux, de chefs ou de puissances extrahumaines. Selon Arnold et Ford, c’est le dépassement de ce paradigme spirituel qui permettra aux hôtes d’atteindre le stade définitif de conscience en devenant les propres auteurs de leurs actions, indépendamment de la volonté ou des codes dictés par leurs créateurs. L’obsession du personnage interprété par Ed Harris pour le « jeu de Ford » vient dans une certaine mesure démontrer encore plus cette capacité des hôtes à dépasser l’esprit bicaméral, tout en soulignant la tendance que pourraient avoir certains humains à y replonger.

De fait, contrairement à Bernard qui parvient à s’émanciper de son maître, l’Homme en noir demeure l’esclave de Ford, puisqu’il est incapable de se détacher de lui dans sa façon d’agir et lui prête sans cesse des intentions à chacune de ses actions. Pire encore, il fait preuve d’une absence totale de libre arbitre au sens que lui donne Ford dans la série, à savoir la capacité à revoir ses priorités, les erreurs de la quête du labyrinthe étant ici reproduites à la quasi-identique du fait de son profil paranoïaque et égoïste. Il est alors tristement l’incarnation parfaite du phénomène de boucles qui caractériserait l’essence humaine, au contraire de celle des hôtes :

            Humans don’t change at all. The best they can do is to live according to their code.”

Conclusion: The end of the game?

A la lecture de cette critique, vous aurez très certainement compris que ce personnage créé par Lisa Joy et Jonathan Nolan me fascine. L’interprétation brillante d’Ed Harris s’inscrit dans la lignée des anti-héros et vilains mythiques dévorés par leurs nombreux démons intérieurs. Sa complexité spirituelle est en outre digne du « Hyde and Seek » de R.L Stevenson. De fait, il se comporte comme un “salaud“ et lâche“ sartrien, dans la mesure où il refuse d’assumer la responsabilité de ses actes tout en s’appuyant sur des facteurs exogènes pour y échapper, le meurtre d’Emily étant le paroxysme de cette lâcheté. Et pourtant, sa mauvaise foi sartrienne n’est pas totale puisque William cherche sans cesse à s’accomplir comme un « être pour soi », c’est-à-dire un individu qui a pleinement conscience de lui-même.

Rajoutez à ces éléments de caractérisation et d’interprétation, les superbes compositions de Ramin Djawadi qui accompagnent le personnage (« MIB », et « The Maze » en saison 1, « No one is controlling me », « Ford » et « Vanishing Point » en saison 2) et des plot twists qui atteignent quasiment la dimension d’une révélation de paternité dans une galaxie lointaine (“I really ought to thank you Dolores, you helped me find myself “) et vous obtenez un personnage iconique pour lequel chacune de ses apparitions est on ne plus peut savourable et mémorable.

Désormais toute la question de la saison 3 sera de savoir si William parviendra à la fin de sa quête. A-t-il et toujours eu le contrôle ? Est-il le réel maître de ses choix ? Est-il libre et mauvais ?  Ou est-il irréprochable et impuissant ? Deviendra-t-il celui qu’il est ? Redeviendra t’il celui qu’il était ? Restera-t-il prisonnier de ses péchés ? Comprendra-t-il qui il est ?… Des questionnements multiples qui ne sont pas sans nous rappeler une célèbre réplique de Shutter Island :

“Which would be worse: To live as a monster or to die as a good man?”

“Am I… Me ?

Maxence Van Brussel

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