« Portrait de la jeune fille en feu », poétique et politique : le parfait équilibre trouvé par Céline Sciamma

« Portrait de la jeune fille en feu », poétique et politique : le parfait équilibre trouvé par Céline Sciamma

En mai dernier, l’ACD se rendait à Cannes, et dès le deuxième jour de festival, nous avons été éblouis par le « Portrait de la jeune fille en feu », de la Sélection officielle. Le quatrième long-métrage de Céline Sciamma (réalisatrice notamment de « Tomboy ») a finalement reçu le Prix du Scénario, récompense amplement méritée.

Réussir un film historique qui reste moderne, voire intemporel, est une tâche complexe. C’est la première réussite de la réalisatrice : tout en posant un décor, des costumes et une langue du XVIIIème siècle, l’identification aux personnages se fait sans difficultés. Rien n’est anachronique. Le langage corporel des actrices y est, selon moi, pour beaucoup : derrière les corps baleinés, les coiffures compliquées et les fioritures des boiseries se révèlent des émotions aussi propres à Marianne (Noémie Merlant) et Héloïse (Adèle Haenel) qu’aux hommes et femmes devant leur écran.

 

 

Cette intemporalité s’explique également par les prises de position de la réalisatrice, presque explicites. Dénigrement du travail féminin, obligation de se conformer à un modèle de docilité et de douceur, impossibilité de disposer de son corps… Toutes ces problématiques, pourtant abordées à travers des héroïnes d’une époque révolue, font écho à celles qui sont soulevées aujourd’hui. Ce positionnement n’est pas le seul ; mais vous en dire plus vous gâcherait la savoureuse découverte de l’intrigue.

Car justement, ce film a un avantage très appréciable : ce n’est pas un tract politique, contrairement à de nombreux films qui estiment que des revendications militantes suffisent à faire un film. « Portrait de la jeune fille en feu » est un poème : Céline Sciamma manie les émotions avec beaucoup de subtilité. Les scènes sont émouvantes, mais jamais larmoyantes ; elles sont innovantes, mais toujours pertinentes. La recette du scénario, entre amour, femmes et création artistique, est parfaitement équilibrée, ce qui explique aisément la séduction du jury cannois. De plus, le jeu de Noémie Merlant, entre douceur et détermination, sert admirablement bien ce mélange. Autant que celui d’Adèle Haenel, dont l’évolution du jeu est remarquable : sa froideur et son insolence initiales s’effacent peu à peu pour laisser plac
e à un personnage ardent.

 

 

Je dois néanmoins évoquer, pour finir, un aspect un peu décevant du film : les deux personnages de second plan, à savoir la comtesse (Valeria Golino) et Sophie (Luàna Bajrami), manquent de profondeur. Quel dommage pour une intrigue qui repose uniquement sur un quatuor de personnages… Sophie, quelque peu insipide, subit plus qu’elle n’agit, et la comtesse ne se définit presque que par les contraintes qu’elle impose. J’aurais aimé trouver en elles des figures aussi incisives et fortes que Marianne et Héloïse. Pour autant, cette faiblesse n’est qu’une légère tâche sombre sur un magnifique portrait, aussi brûlant que la jeune Héloïse.

 

Aude LAUPIE

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