Fallen Angels, le chemin vert ou la route vers l’autre, Wong Kar-wai (1995)

Fallen Angels, le chemin vert ou la route vers l’autre, Wong Kar-wai (1995)


Wong Kar-wai, 1995. Hongkong, de nuit. Le récit de vies dispersées, de diverses identités méconnues, inconnues entre elles et qui parfois se rencontrent au bas d’une porte, dans une rame de métro ou sur le parvis sous la pluie.

Cinq portraits. Le premier : un tueur à gages, qui se promet d’arrêter un jour. Spectateur suit ses pas dans les bars pour tuer et prendre l’argent, encore et encore, corps par terre, repeat. Le second : un muet, qui n’a pas de patron mais qui choisit d’être son propre patron, d’entrer par effraction dans les commerces à minuit pour les ouvrir et manger des glaces, menacer des familles et rentrer à l’aube les bras ballants. Le troisième : une femme, partenaire de crime du premier, jupes en cuir ou vestes en vinyle, des collants résines. Elle ne fait qu’attendre dans une chambre de dix mètres carrés, manger les nouilles : l’ennui infini. La quatrième : une femme dans un restaurant qui appelle et rappelle l’ancien amant, devenue folle, rit aux éclats, pleure de rage la seconde qui suit. La cinquième : dernière dame, cheveux blonds colorés, folle aussi sûrement, s’assoit à côté des autres lorsqu’ils mangent au fast-food et leur demande de monter au dessus pour passer la nuit avec elle. Court sous la pluie et ouvre la bouche pour sentir les gouttes. Des séquences qui s’enchaînent sur eux, dans la lenteur : la sensation que rien ne se passe mais que tout se dit.

Toutes ces vies qui se promènent et qui parfois, se rencontrent ou ne se rencontrent pas. Un regard –ou pas- : le hasard de se voir, d’écouter la même musique sortie du jukebox, d’inviter à danser, de demander de s’aimer. Des vies de fous, mais nos vies à nous : à nous, tous aussi absurdes pour courir sous la pluie et rire dans l’ennui, pour se tâcher de ketchup et simuler la mort en se disant que c’est du sang, pour vouloir la vengeance quand l’autre dit au revoir ou le bonheur quand l’autre dit bonjour.

Le reflet de la vie des anges déchus, infiniment seuls aux visages ahuris lorsqu’ils se rendent compte qu’ils se touchent seuls et que personne n’est là pour leur donner le plaisir. Jouir cuisses serrées, front plissé, larmes aux yeux. Hommes et femmes seuls qui ne demandent qu’une épaule pour y poser une joue : donnez-moi une épaule, s’il vous plaît. Eux, qui appellent les aimés pour leur supplier qu’ils les aiment, qui demandent lors des ruptures s’ils seront oubliés –si leurs visages seront oubliés ? mon grain de beauté, dis-moi que ça tu ne l’oublieras pas ?-, qui n’ont que la vidéo, l’image ou la mémoire pour se rappeler du passé. Toutes ces vies là, qui fument sur le comptoir et qui n’attendent qu’une chose, comme toi et moi : à ce que quelqu’un nous fasse faire un tour un moto, le long des pistes, le long des routes, le long des villes sous toutes les lumières pour alors serrer un corps et ne dire que ça : « only you ».


Guillaume Leite Aguilar

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