46e Festival du Cinéma Américain de Deauville : Nos coups de cœur

46e Festival du Cinéma Américain de Deauville : Nos coups de cœur

C’est une 46e édition du Festival du Cinéma Américain pour le moins particulière qui s’est tenue à Deauville début septembre. Après que Cannes a été annulée pour raisons sanitaires et que bon nombre de films se sont retrouvés orphelins de festival, certains d’entre eux se sont retrouvés dans la sélection deauvillaise – et il aurait été dommage de les en priver. Alors que le Festival est connu et réputé pour accueillir les plus grandes stars américaines – on a vu défiler sur la célèbre promenade des Planches Clint Eastwood, Nicole Kidman, George Clooney, Julia Roberts et tant d’autres – et qu’il a été cette année dédié à l’icône hollywoodienne Kirk Douglas disparue récemment, celles-ci sont restées bloquées de l’autre côté de l’Océan. Pour les mêmes raisons, c’est un jury réduit, présidé par Vanessa Paradis, qui s’est réuni pour couronner les meilleurs films de cette édition.

C’est donc assez exceptionnellement aussi – eh oui, nous n’y étions pas allés depuis 2012 – que l’ACD est venue faire un tour au festival de Deauville, pour le meilleur et pour le pire. Mais nous allons vous épargner le pire et vous présenter nos films préférés, ceux qui nous ont émus, effrayés, dérangés, fait rire, et que nous vous souhaitons d’avoir la chance de visionner très prochainement.

 

Last Words de Jonathan Nossiter. Date de sortie : 21 octobre 2020.

Alors que notre monde vit ses derniers instants, quelques survivants errent dans les vestiges poussiéreux et menaçants des anciennes capitales à la quête d’un peu d’eau et de nourriture. Lorsque sa sœur, enceinte, se fait sauvagement tuer dans les rues de ce qui fut Paris, un jeune homme part en quête de « l’Appel », une mystérieuse invitation à se rendre à Athènes où subsisterait un oasis d’humanité. Il croise sur son chemin un vieillard – plus vieux que l’on ne le pense-, terré à Bologne, dont la principale occupation est de restaurer et regarder les pellicules des films qui firent notre époque. Ensemble, équipés d’un matériel de tournage de fortune, ils partent vers la Grèce où ils trouvent effectivement une communauté de survivants, des hippies sans l’espérance, qui vont les accueillir en leur sein.

Last Words est le portrait dérangeant de ce que ce serait notre fin sans violence, sans catastrophe naturelle, le dernier souffle d’une humanité exsangue qui chercherait malgré tout à léguer un peu d’elle à ceux qui viendront ensuite. Le film est porteur d’un message sublime, celui du cinéma comme legs ultime ; en effet, le dernier homme a pour tâche de filmer les derniers mots mais surtout les dernières images de ses congénères. À travers sa caméra on voit Athènes, le berceau de notre civilisation occidentale, en devenir le tombeau pestiféré et l’on se prend au jeu : et nous, à défaut d’une Terre, quelles images, quelles paroles, voudrions-nous laisser à nos descendants ?

  • Justine Lieuve

 

Minari de Lee Isaac Chung. Date de sortie : prochainement.

Doux et poétique, Minari est un film qui sait conquérir le public. Grâce à ses paysages idylliques et ses personnages attachants, on se laisse facilement bercer par son rythme lent et paisible. Mais la douceur de Minari cache en réalité un scénario bien plus brutal : l’histoire d’une famille coréenne faisant face à la désillusion du rêve américain. Jacob, père de famille décide de quitter la Corée pour s’installer avec sa femme et ses deux enfants aux Etats-Unis sur un terrain qui serait, selon lui, propice à l’agriculture. Imaginant dès son arrivant la prospérité de ses plantations, Jacob ne s’attend pas du tout aux difficultés qu’il va devoir affronter. Au-delà de l’esthétique plaisante du film, Lee Isaac Chung, réalisateur de Minari, a ainsi su retranscrire le quotidien compliqué d’une famille d’immigrés alternant des scènes touchantes et drôles avec des scènes plus dures. Cette alternance fait de Minari un film intéressant loin d’être naïf ou insignifiant. A travers ce film, Lee Isaac Chung, nous dévoile une facette du cinéma coréen encore trop méconnue du grand public, celle de la poésie et des émotions. Un cinéma tendre et réfléchit souvent laissé à tort dans l’ombre des grands thrillers coréens.

  • Gabrielle Simon

 

Sound of Metal de Darius Marder. Date de sortie : 20 novembre 2020 en salles puis 4 décembre 2020 sur Amazon Prime Video.

Que devenons-nous lorsque seul reste le silence pour rythmer la journée ? Ruben Stone (Riz Ahmed), batteur d’un groupe de metal dont la chanteuse Lou Berger (Olivia Cooke) est sa compagne, perd peu à peu l’ouïe. Pour ce musicien passionné, ce sont deux histoires d’amour qui se retrouvent mises à mal par cette surdité : celle avec Lou mais également celle avec la musique. En effet, le bruit est ce qui l’anime depuis plusieurs années ; l’agitation le fait vibrer, vivre depuis déjà longtemps. Durant deux heures, c’est tout un chemin vers l’acceptation de soi et l’apprentissage de la langue des signes que nous allons suivre à travers l’histoire de Ruben. Celui-ci va petit à petit se découvrir, se lier avec ceux qui tenteront de rendre son handicap secondaire, car c’est là l’essence même du long-métrage : avant d’être sourd, Ruben est surtout Ruben. Avec une grande sensibilité, le réalisateur Darius Marder parvient à nous mettre dans la peau du jeune batteur ; sa colère, ses joies mais aussi ses peines sont nôtres du début à la fin. Les silences auront, au fil du temps, la capacité d’apporter une forme de paix intérieure à celui qui pourtant, craignait le calme du monde.

  • Albane Perrot

 

Teddy de Ludovic et Zoran Boukherma. Date de sortie : 13 janvier 2021.

Teddy est un film français réalisé par les frères Boukherma, qui raconte l’histoire d’un garçon de 19 ans, Teddy, dans son village du Sud de la France. Il se présente comme étant un clin d’œil au jeu de rôle « Les Loup-garous de Thiercellieux » : une bête rôde dans les bois, et transmet une horrible malédiction à une victime innocente… Alors que les incidents sanglants se multiplient, les villageois se liguent pour trouver le coupable. Tantôt drôle, tantôt glaçant, ce long-métrage nous montre le quotidien d’un « gars du coin », essentiellement occupé par son petit boulot, ses entrevues avec sa copine, et ses vadrouilles en van. On apprend vite à apprécier son côté naturel et direct, et on le prend en pitié lorsqu’on voit le monde changer sans lui. Très bien écrits, les dialogues nous font souvent rire, rendent les personnages attachants, et permettent de relâcher la pression lorsque le monstre commence à frapper… La dimension fantastique est bien amenée, et on peut seulement regretter quelques effets spéciaux qui auraient pu s’effacer pour laisser faire l’imagination du spectateur.

En conclusion, Teddy a bien mérité sa place au sein de la sélection officielle de Cannes 2020. Il ne reste plus qu’à attendre sa sortie en salle (prévue pour janvier 2021) pour courir le voir !

  • Gaspard Martin-Lavigne

 

The Assistant de Kitty Green. Date de sortie : prochainement.

Kitty Green suit minutieusement, dans son premier long métrage, le cours des heures et la journée de Jane. Fraîchement diplômée d’une école renommée, Jane est stagiaire auprès d’un producteur de cinéma. Elle commence sa journée avant l’aube et ne l’achève que tard dans la nuit. Entre les deux, la caméra, comme une paire d’yeux derrière son épaule, ausculte ses faits et gestes. Le café, les photocopies, les mails, les appels, les jongleries entre vies privée et professionnelle du boss, autant de tâches de l’ombre qu’essuie la jeune femme, discrète, au col roulé rose pâle. Ainsi vêtue, elle rappelle un petit chaperon rose dans un monde mâle et rude, violent, face auquel elle n’a que timidité, persévérance, ou plutôt résignation, pour faire face. À mesure que les heures s’écoule, les abus de ce producteur — on pourrait presque carrément dire Weinstein — se révèlent criant. Et pourtant, rien que le silence ne répond ; Jane traverse dans une solitude extrême ce conflit de conscience.
Ce film a largement mérité le prix de la mise en scène. Les plans sont extrêmement soignés, l’esthétique est léchée et naturaliste… un régal pour les yeux.

  • Marguerite Comoy

 

Uncle Frank d’Alan Ball. Date de sortie : inconnue sur Amazon Prime Video.

1973. Beth, une adolescente interprétée par Sophia Lillis, dont le style et l’énergie collent décidément à l’époque (vous l’aviez peut-être remarquée dans la série I’m not okay with this) déménage tout juste à New York pour ses études. Elle y retrouve son oncle Frank, un professeur de lettres modernes qui a toujours été un mentor pour elle, grâce à son aura alors inexplicable. Mais voilà, à peine débarquée dans la grande ville, elle découvre le secret de celui qui lui a toujours paru triste et détaché du reste de la famille conservatrice : Frank est homosexuel. La mort soudaine du père de Frank représente alors une opportunité pour les personnages de renouer avec les autres membres de la famille, qui les ont toujours traités en parias. Le road-trip est un voyage haut en couleurs à travers de beaux plans des paysages américains, mais aussi grâce à Wally, le compagnon surprise de Frank. Mais on voyage également dans le passé tourmenté de ce dernier, illustration de la difficulté d’en venir aux faits avec soi-même, même une fois l’adolescence passée. Les personnages sont bien creusés et attachants malgré la courte durée du film, même si une bande son plus frappante aurait été la bienvenue pour appuyer l’ode à la confiance en soi et ses convictions que représente Uncle Frank.

  • Savannah Quero-Isola
Ad Astra : James Gray au firmament

Ad Astra : James Gray au firmament

Dans un futur décrit comme proche, l’astronaute surdoué Roy McBride (Brad Pitt) est chargé par l’entreprise SpaceCom de mettre fin à une série d’explosions cosmiques en provenance de Neptune. Or, cette planète est le lieu où son propre père, le légendaire Clifford McBride (Tommy Lee Jones), a disparu seize ans auparavant en quête d’une forme de vie extraterrestre.

 

 

Odyssée interstellaire et intime

            Dans la lignée directe de son dernier long métrage The Lost City of Z, James Gray signe à nouveau un film d’aventure d’une délicatesse rare tant dans l’imagerie que dans la symbolique. Adepte de la caméra 35 mm, le torturé cinéaste américain dépeint avec majesté les vides abyssaux du voyage intersidéral. Après une ouverture à couper le souffle d’une gigantesque flèche semi-orbitale, celui qui s’illustre de plus en plus comme l’une des figures majeures du cinéma contemporain nous emmène vers une station lunaire, ultime forteresse capitaliste avant l’inconnu. Puis ce sont les déserts rougeâtres de Mars, les anneaux de Neptune, les intérieurs épurés et claustrophobiques des capsules spatiales, les explosions cosmiques feutrées.

 


Ad Astra est une succession de tableaux dont la grâce et la douceur ne sont que les reflets inverses de la lente léthargie émotionnelle dans laquelle s’enfonce le héro. Roy McBride, dont l’incroyable sang-froid est souvent vanté par ses collègues, est en réalité incapable d’émotion maîtrisée, prisonnier d’une introspection finalement vaine symbolisée par la voix off. Héro uniquement intradiégétique, McBride subit sa propre apathie dans une quête si “grayenne” : celle de l’affrontement oedipien entre la figure paternelle et le fils.

 

L’oedipe spatial

L’exploration des relations familiales et la déconstruction du mythe paternel est au coeur de la filmographie de James Gray. Le père est ainsi l’ultime déception du fils, le noeud émotionnel dont la lente résolution cristallise tout le passage symbolique de l’enfance à l’âge adulte. À l’instar d’un Interstellar, Ad Astra porte à l’image avec la noirceur tendre caractéristique de James Gray la thématique du vide affectif laissé par le départ d’un père glorifié pour mieux être détruit. Toutefois, le long-métrage efface ici toute notion de désir et se veut un affrontement destructeur dans sa portée mais également dans son absence d’épique.

En effet, Roy McBride apprend que son père serait responsable des différentes explosions stellaires capables de détruire le système solaire. Sa mission et son combat intérieur se rejoignent donc : il doit arrêter son père à tout prix. Or, une fois arrivé sur Neptune, la désillusion est encore plus cruelle. Son père, en plus d’avoir sacrifié sa vie de famille à son obsession pour l’espace, n’est plus qu’un vieillard aigri presque sénile, impuissant dans sa quête de la vie extraterrestre.

 

 

La performance sublime de Brad Pitt et de Tommy Lee Jones souligne le message de James Gray : l’aventure est une déception. Décidé à partir vers les étoiles pour retrouver son père, le héro grayen n’en a jamais été aussi éloigné.

Space opera à la croisée des genres, entre le fantastique fantasmé, l’horreur et l’action (plus rare), Ad Astra est un chef-d’oeuvre, un film dont la puissance visuelle égale la tendresse tragique. Parfaitement ancré dans la filmographie de James Gray, cet ultime long métrage en est même le point d’orgue. L’affrontement oedipien dont la genèse se situe dans un quartier précis de New York (Little Odessa), dont le dénouement se révèle dans la trahison inévitable du père (We own the night) s’affranchit des frontières terrestres et s’étend aux confins de notre système solaire.

 

Timothée WALLUT

72e Festival de Cannes : LUX ÆTERNA – Gaspar Noé (2019)

72e Festival de Cannes : LUX ÆTERNA – Gaspar Noé (2019)

Séance de minuit, il pleut beaucoup. Cheveux mouillés, les festivalier.ère.s attendent avec impatience de pénétrer dans le palais afin d’échapper à cette froide pluie cannoise et surtout de découvrir ce que nous a réservé Gaspar Noé pour cette habituelle séance nocturne. Charlotte Gainsbourg et Béatrice Dalle, héroïnes du film rient très fort sur le tapis rouge, Gaspar Noé au milieu, lunettes de soleil la nuit, tout le monde est en noir, quelque chose d’inquiétant se prépare. L’équipe du film habillée par Yves Saint Laurent, le film étant à l’origine un trailer pour la marque de luxe, font leur entrée dans le palais sous des applaudissements excités, Thierry Frémaux fait une blague et le film commence.

Classique Gaspar, le film débute sur des citations de ses auteurs fétiches pour introduire un film hybride de moins d’1h, dont la citation de Dostoïevski (dans L’Idiot) nous prévient que la minute la plus heureuse que l’on pourrait vivre est celle qui précède la crise d’épilepsie, venons-nous à l’instant de vivre cette minute ?

Le film s’ouvre sur une conversation entre Béatrice Dalle et Charlotte Gainsbourg, dans leurs propres rôles avant le tournage du premier film réalisée par Béatrice Dalle. Elles racontent, en split screen, Béatrice à gauche, Charlotte à droite, des histoires de sorcières, des anecdotes de tournage qui rappellent que dans le cinéma les femmes sont souvent réduites à des objets sexuels, envisagées sous un prisme principalement masculin du fait du déséquilibre entre le nombre de réalisateur.trice.s hommes/femmes dans le paysage cinématographique. Affalées dans leur canapé, elles se moquent des hommes et de tout le reste, on rit avec elles et on aurait aimé que cette conversation dure plus longtemps.

Puis tout devient fouillis et chaos. Nous voilà désormais au cœur du tournage du film de sorcières de Béatrice Dalle. Aucune lumière du jour, plongé.e.s dans les abymes du cinéma artificiel on y croise une actrice imbue d’elle-même, un jeune réalisateur prétentieux, des mannequins réduites à leur beauté physique, un chef opérateur agacé de travailler avec une femme hystérique soit disant incapable de diriger, du bruit et des retards de tournage. Les scènes, les lumières, et les sons s’entremêlent sur l’écran avec l’enchaînement des différents split screen, tout est désordre et on finit par ne plus comprendre grand-chose. La tension du film s’accélère, les enchaînements de plans deviennent plus rapides, les histoires d’horreur s’accumulent et Charlotte Gainsbourg finit par brûler sur le bucher. Symbole de la femme condamnée par sa condition depuis la nuit des temps et en particulier depuis le vieux mythe de la sorcière, aujourd’hui symbole féministe par excellence.

Enfin, quand on pensait que le cauchemar était terminé, une succession de flashes stroboscopiques colorés viennent pénétrer nos yeux déjà fatigués par le quatrième film de la journée pendant des minutes interminables. C’est donc la crise d’épilepsie attendue, la minute de bonheur oubliée, ce moyen-métrage perturbant nous laissera des flashes en tête toute la nuit et viendra nous hanter plus loin encore.

La séance se termine sur un public mi conquis mi silencieux, les larmes de Gaspar ; il est grand temps d’aller dormir.

Le cinéma comme sujet privilégié de plusieurs films présents cette année au festival, même s’il est critiquable, n’en reste pas moins notre lumière éternelle.

 

Laura Balaven

« Portrait de la jeune fille en feu », poétique et politique : le parfait équilibre trouvé par Céline Sciamma

« Portrait de la jeune fille en feu », poétique et politique : le parfait équilibre trouvé par Céline Sciamma

En mai dernier, l’ACD se rendait à Cannes, et dès le deuxième jour de festival, nous avons été éblouis par le « Portrait de la jeune fille en feu », de la Sélection officielle. Le quatrième long-métrage de Céline Sciamma (réalisatrice notamment de « Tomboy ») a finalement reçu le Prix du Scénario, récompense amplement méritée.

Réussir un film historique qui reste moderne, voire intemporel, est une tâche complexe. C’est la première réussite de la réalisatrice : tout en posant un décor, des costumes et une langue du XVIIIème siècle, l’identification aux personnages se fait sans difficultés. Rien n’est anachronique. Le langage corporel des actrices y est, selon moi, pour beaucoup : derrière les corps baleinés, les coiffures compliquées et les fioritures des boiseries se révèlent des émotions aussi propres à Marianne (Noémie Merlant) et Héloïse (Adèle Haenel) qu’aux hommes et femmes devant leur écran.

 

 

Cette intemporalité s’explique également par les prises de position de la réalisatrice, presque explicites. Dénigrement du travail féminin, obligation de se conformer à un modèle de docilité et de douceur, impossibilité de disposer de son corps… Toutes ces problématiques, pourtant abordées à travers des héroïnes d’une époque révolue, font écho à celles qui sont soulevées aujourd’hui. Ce positionnement n’est pas le seul ; mais vous en dire plus vous gâcherait la savoureuse découverte de l’intrigue.

Car justement, ce film a un avantage très appréciable : ce n’est pas un tract politique, contrairement à de nombreux films qui estiment que des revendications militantes suffisent à faire un film. « Portrait de la jeune fille en feu » est un poème : Céline Sciamma manie les émotions avec beaucoup de subtilité. Les scènes sont émouvantes, mais jamais larmoyantes ; elles sont innovantes, mais toujours pertinentes. La recette du scénario, entre amour, femmes et création artistique, est parfaitement équilibrée, ce qui explique aisément la séduction du jury cannois. De plus, le jeu de Noémie Merlant, entre douceur et détermination, sert admirablement bien ce mélange. Autant que celui d’Adèle Haenel, dont l’évolution du jeu est remarquable : sa froideur et son insolence initiales s’effacent peu à peu pour laisser plac
e à un personnage ardent.

 

 

Je dois néanmoins évoquer, pour finir, un aspect un peu décevant du film : les deux personnages de second plan, à savoir la comtesse (Valeria Golino) et Sophie (Luàna Bajrami), manquent de profondeur. Quel dommage pour une intrigue qui repose uniquement sur un quatuor de personnages… Sophie, quelque peu insipide, subit plus qu’elle n’agit, et la comtesse ne se définit presque que par les contraintes qu’elle impose. J’aurais aimé trouver en elles des figures aussi incisives et fortes que Marianne et Héloïse. Pour autant, cette faiblesse n’est qu’une légère tâche sombre sur un magnifique portrait, aussi brûlant que la jeune Héloïse.

 

Aude LAUPIE

76e MOSTRA DI VENEZIA : Roger Waters : Us + Them

76e MOSTRA DI VENEZIA : Roger Waters : Us + Them

« Un faisceau lumineux. Un prisme. Un spectre de couleur. Vous l’avez ? »

Roger Waters is back ! Cette fois-ci, le mythique bassiste et co-fondateur du groupe Pink Floyd se décline sur grand écran pour nous livrer une expérience cinématographique unique, celle de son concert à Amsterdam en 2017 lors de sa tournée US + Them. Disons le d’entrée de jeu, « Roger Waters Us + Them » est une expérience hors du temps, une véritable claque visuelle et une prouesse technique des plus remarquable. Pendant deux heures, Roger Waters fait honneur aux albums légendaires des Pink Floyd avec « The Dark Side of the Moon », « The Wall », « Animals » et « Wish You Were Here », tout en interprétant ses propres morceaux tirés de son dernier album « Is This The Life We Really Want ? ». Pendant deux heures, l’audience est unanime : c’est enchanteur.

 

 

Visuellement, le film impressionne. Les jeux de lumières accompagnant chaque morceau collent parfaitement aux ambiances sonores, tantôt vives et éclatantes, tantôt plus froides et intimistes. Les couleurs fusent tandis que les animations et les mises en scène se succèdent et se différencient chacune de part leur propos et leur ambiance musicale. Loin d’être seul sur scène, Roger Waters est accompagné d’une pléthore de musiciens talentueux, venant ainsi garnir une scène déjà bien enjouée par les dynamiques polychromes et techniques.

 

 

Coté réalisation, rien de bien saisissant, Sean Evans capture avec brio la performance des musiciens mais ne s’autorise aucune fantaisie, rendant les deux heures de spectacle parfois un peu longues pour les non-initiés. Enfin, l’aspect politique du concert peut là aussi déranger, ou du moins surprendre, tant les messages que souhaitent communiquer Roger Waters sont nombreux et parfois peu ou au contraire trop explicites. « Il faut prendre le risque d’être rejeté » estime le bassiste de 76 ans lors de la session Q&A organisée après la projection du film. Pourtant, selon lui, « Pink Floyd a toujours été politique » et lui « n’a pas changé ». On vous l’a dit, Pink Floyd est hors du temps. Pour notre plus grand bonheur ?

 

Benjamin Attia

76e MOSTRA DI VENEZIA : Un Divan à Tunis – Menele LABIDI (2019)

76e MOSTRA DI VENEZIA : Un Divan à Tunis – Menele LABIDI (2019)

Un divan à Tunis est un film de la réalisatrice Manele Labidi, présenté à la 76ème édition de la Mostra de Venise. Certainement l’un de nos plus gros coups de cœur de ce festival en allant à contre-courant de nos premières attentes. Le film choisit d’adopter un registre comique pour parler d’une période charnière de la Tunisie. Selma Derwish, psychanalyste interprétée par Golshifteh Farahani, ouvre son cabinet dans la banlieue de Tunis pour aider son pays dans la révolution de l’intimité qu’il traverse après la révolution politique qui a conduit à la chute de Ben Ali.

 

 

Le long-métrage réussit à mélanger une bande originale entraînante digne d’une sélection tarantinesque et une réalisation colorée au service du comique de situation. On ressort de la séance avec le sourire, le film réussissant à adopter constamment un ton léger, abordant les événements historiques de la révolution de manière subtile. Laissés au second plan, la réalisatrice préfère finalement se concentrer sur le quotidien des Tunisiens entre classe moyenne devenue schizophrène ainsi qu’une administration figée par la bureaucratisation et la corruption.

 

Arthur Paillet & Sacha Szydywar

At eternity’s gate, 75e Mostra

At eternity’s gate, 75e Mostra

Film américano-britannico-français présenté à la Mostra de Venise en 2018, réalisé par Julian Schnabel. Distribution: Willem Dafoe, Rupert Friend, Oscar Isaac, Mads Mikkelsen…

Des cyprès s’élevant vers le ciel. Des coups de pinceau vifs et résolus. De grandes plaines reflétant le soleil. Une folie intense et insaisissable. Ai-je besoin de continuer pour que vous trouviez l’objet de ce film ?

Synopsis

Nous sommes dans les années 1880. Vincent Van Gogh (Willem Dafoe) est encore un peintre méconnu et méprisé. Les bistrots parisiens refusent d’afficher ses toiles, et il ne peut subvenir à ses besoins sans l’aide de Théo, son frère. Théo est connu, respecté, et suffisamment aisé pour aider son frère financièrement. Il est marchand d’art, vit une existence « conforme », est marié. Ce n’est pas le cas de son petit frère, troublé et rejeté.

Au détour d’une rue, on entend une discussion entre Van Gogh et Gauguin (Oscar Isaac). Ce dernier lui suggère de se rendre dans le Sud de la France où il pourra s’épanouir, trouver une nouvelle lumière pour sa peinture.

Nous assistons alors au déménagement du peintre à Arles où il s’adonnera à sa passion, à l’activité nécessaire à sa survie mentale. La peinture. A la suite des impressionnistes, il va marquer le naturalisme par les célèbres paysages de la Provence.

S’enchaîne ensuite le film de sa vie. Des hôpitaux aux institutions psychiatriques, en passant par les villages, on le voit tour à tour marginalisé, repoussé, passionné, apaisé.

Avis

L’accent réside dans les émotions. La joie procurée par un champ de blé, la folie face aux écoliers du village, l’amour d’un frère ; toute une suite de sentiments d’une intensité sans pareille.

Le film est centré sur les relations fusionnelles qu’a le peintre. Avec Gauguin, on est emporté dans une spirale de cris et de larmes, de folie et d’incompréhension, de jalousie et de rejet. L’amitié est trop forte, elle lui permet d’assainir son esprit avant de conduire à la mutilation de son corps.

On se retrouve aspirés dans la vie du peintre hollandais, on le suit dans les grands moments de son existence. On le comprend ; on le trouve fou ; puis on en vient à comprendre sa folie. On admire ses œuvres. Et on le plaint. Il dit dans le film qu’il peint pour des générations qui ne sont pas encore nées. Quoi de plus vrai ? De son vivant, il ne connait que méchanceté, manque de reconnaissance, dégoût. Il n’aura jamais l’occasion de voir qu’il est devenu l’un des plus grands peintres de tous les temps, l’annonciateur de grands mouvements de peinture, que ses œuvres un temps refusées en exposition sur les murs de commerces lugubres sont désormais les éléments clés des collections permanentes du Louvre, du MOMA, des Uffizi…

On est aspiré dans la spirale. Le film nous captive. Il retrace la vie du peintre de façon intéressante et vivante. Malgré tout, il traîne en longueur, on pique du nez devant une longue scène sans dialogues. On s’ennuie devant une scène où le peintre marche, court ; lorsque la caméra se focalise sur la nature en plans trop longs. Autre point discutable, les rares prises de vue d’une caméra subjective. L’image tremble, le son s’éloigne, le champ de vision se rétrécit. On peut trouver ça troublant… ou l’apprécier.

En résumé, n’allez pas voir ce film après une longue journée de travail. Vous risqueriez de vous endormir bien vite. Il est parfait pour un week-end où vous avez le temps et l’envie. Pas de suspense au programme, mais de longues scènes, agréables car esthétiques. Pas d’action, mais un océan d’émotions.

 

Camille Daussy

Le ciné américain à la Mostra : The good, the bad and the boring

Le ciné américain à la Mostra : The good, the bad and the boring

First Man

30 août, après un court trajet de bateau depuis l’île de Venise jusqu’à celle où a lieu la Mostra, c’est à dire le Lido, nous nous dirigeons, une fois notre accréditation en poche, vers la salle Biennale, impatientes d’assister à notre première séance du festival, celle de First Man de Damien Chazelle. Au vu du réalisateur, je fondais de grands espoirs sur ce film, Damien Chazelle ayant récemment réalisé deux films aux scénarios originaux, grandioses et aux univers visuels et musicaux extrêmement riche, avec tout d’abord Whiplash, dont la fin est une véritable claque, puis La La Land, qu’on n’a plus besoin de présenter.

De ce fait, imaginez notre déception lorsque, après près de 2h, nous sortons d’un film parfaitement banal, aussi bien dans le fond que dans la forme.

Voilà le principal reproche que je fais à First Man, il est complètement moyen. Pas mauvais, mais pas bon non plus. On nous raconte une histoire que nous connaissons tous déjà, celle du premier alunissage de 1969 vu au travers des yeux de Neil Armstrong, dont on suit le parcours depuis son recrutement à la NASA jusqu’à son retour sur terre. Il est interprété par Ryan Gosling qui, comme à son habitude, nous regarde avec des yeux vitreux, sans transmettre aucune émotion au spectateur.

Les effets spéciaux des passages dans l’espace sont, par ailleurs, assez médiocres; quand on voit ce que Kubrick accomplissait il y a 50 ans de cela, avant même le véritable alunissage, on se dit que Damien, qui nous a habitués à une certaine rigueur artistique, aurait vraiment pu mieux faire.

Je ne regrette pas d’avoir vu First Man, et ne considère pas non plus m’être ennuyée, mais il ne vaut certainement pas le prix d’une place de ciné.

Vox Lux

Tout commence par un événement bien trop commun aux Etats-Unis, le tout narré par la douce voix de Willem Dafoe, un shooting dans un lycée. Survivante de cet attentat, Céleste, jouée dans un premier temps par Raffey Cassidy puis dans la seconde partie par Natalie Portman, touche l’Amérique entière en chantant aux funérailles de ses camarades. Jude Law va alors la prendre sous son aile afin de la transformer en véritable pop star. Ellipse, nous retrouvons Céleste sous les traits de Natalie, mère célibataire et cette fois-ci à la recherche d’un come-back.

Les 20 premières minutes du film m’ont données beaucoup d’espoir, j’ai même cru qu’il pourrait s’agir de mon long-métrage préféré à Venise, mais finalement il ne fait qu’effleurer les thèmes qu’il aborde, sans oser s’y attaquer véritablement.

On pense qu’il va nous emmener dans les dessous du show-business, mais finalement le côté critique, que j’ai pensé percevoir au début, disparaît, tandis que la deuxième partie tombe à plat. Natalie Portman est très caricaturale, avec un accent insupportable qui n’était pas présent dans l’actrice précédente. Par ailleurs, trop d’importance est accordée à la bande originale, probablement dû au fait qu’elle a été composée par SIA.

Je ne me suis pas ennuyée durant la séance, mais le dénouement nous laisse sur notre faim, et on a donc beaucoup de potentiel pour un résultat finalement assez moyen.

Charlie says

Il s’agit probablement d’un de mes films préférés de la sélection. En grande partie parce que nous avons pu assister à l’avant première, assises juste à côté de l’équipe du film, et notamment des acteurs principaux, Hannah Murray (Gilly dans Game of Thrones) et Matt Smith (Doctor Who et The Crown).

Charlie Says nous dépeint la secte de Charlie Manson au travers des yeux de Leslie, une de ses protégés, emprisonnée au début du film. Nous assistons au travers de flash-back à son arrivée dans la secte, et la descente aux enfer qui s’en suit jusqu’à son arrestation.

Le film parvient à équilibrer compréhension et culpabilité. Nous assistons au brain-washing de Leslie, nous voyons comment Charlie est rentré sans sa tête, et dans la tête des autres jeunes du groupe. Mais le film n’excuse pas pour autant les actes des personnages, il ne s’agit pas de déresponsabiliser les adaptes de Charlie, mais avant tout de comprendre l’origine de la violence. Pleinement plongées dans leur monde, chaque scène du film nous glace le sang, d’autant plus lorsqu’on se remémore que ces faits sont réels. Charlie says est donc un véritable rappel du fait que, parfois, l’horreur de la réalité dépasse celle de la fiction.

Suspiria

Si comme moi vous avez vu et détesté Mother!, évitez ce film à tout prix.

Énième remake hollywoodien d’un classique qui n’avait en aucun cas besoin d’être refait, Suspiria est, au même titre que First Man, un film qui m’a déçu de la part de son réalisateur, Luca Guadagnino.

Nous avons quitté le village d’Italie charmant de Call me by your name pour un Berlin en pleine guerre froide, froid et anxiogène. Tout est véritablement fait dans l’intention de mettre mal à l’aise le spectateur, mais cette intentionnalité est si évidente qu’elle en devient maladroite.
A mes yeux, un bon film fantastique d’horreur doit jouer sur la limite entre folie et réalité. La partie la plus saisissante de ce genre est cette montée en puissance qui nous glace, nous plonge dans l’univers, joue avec nos sens et sur ce qui est vrai ou faux. Suspiria diverge complètement de cette direction, et choisit d’entrée de jeu de nous révéler son mystère, avec une scène d’une violence assez gratuite, et complètement répugnante.

Dakota Johnson, le personnage principal, ne s’est décidément pas améliorée depuis son incroyable performance dans 50 nuances de Grey, sa principale caractéristique étant restée la même, de prendre des airs de vierge effarouchée en soupirant toutes les 30 secondes (Suspiria, vous saisissez la subtilité?).

L’esthétique elle-même du film, qui “s’inspire” d’un style 80s, est hideuse. C’est tout simplement laid. Seules les chorégraphies de danse valent la peine d’être vues.

Et la fin… En plus d’être prévisible, le dénouement est un gribouilli sans nom, les effets sont mauvais, et même si l’intention était qu’ils le soient, le rendu est abject.

Le seul point positif que je vois d’avoir passée 2h32 de ma vie sur cette chose, c’est que je peux avertir toutes celles et ceux qui m’entourent: Fuyez Suspiria!

Anne-Sophie Kontopoulos

Doubles vies, Mostra 2018

Doubles vies, Mostra 2018

Commençons par un peu de formalité, Doubles Vies est un film français de Olivier Assayas, mettant en scène de grands noms du cinéma francophone comme Juliette Binoche, Guillaume Canet, ou encore Vincent Macaigne. Présenté en sélection officielle à la 75eme édition de la Mostra vénitienne, Doubles Vies a été nominé pour le lion d’or et le prix spécial du jury (deux prix prestigieux du monde cinématographique). L’ACD ayant eu la chance de participer à ce grand festival, il n’est que justice de partager nos impressions sur ce film qui sort au cinéma le 16 janvier 2019.

C’est dans une salle de 1400 places, toutes occupées, que nous avons assisté à 110 minutes d’un film que je qualifierais de complet (terme que j’expliquerai par la suite). En effet, Doubles vies parle de personnages travaillant principalement dans le monde de l’édition (éditeur, auteur, responsable numérique, etc) qui se questionnent sur l’évolution du livre dans la société actuelle. En parallèle, chacun des couples du film se fragilise à coup de liaison et de dissimulation, d’où le nom « Doubles Vies ». D’ailleurs, vous remarquerez que je n’utilise pas le mot « tromperie » ; à mes yeux une tromperie insinue de la méchanceté sournoise, méchanceté qui n’apparait pas ici. Du point de vue des personnages, ces liaisons existent seulement pour pimenter une existence dans laquelle ils se sentent perdus, et d’un point de vue du spectateur, elles sont là pour accompagner les réflexions des protagonistes et nous aider à mieux les comprendre.

Ce sont ces deux aspects du film qui  de mon point de vue le rendent complet. Si le spectateur est un tant soit peu intéressé par la littérature et les livres, les problématiques abordées dans cette oeuvre sont très actuelles. D’un autre côté, on peut très bien se laisser aller aux vies des personnages qui sont drôles et un minimum intrigantes. Ce film est distrayant, léger et ne tombe pas dans le cliché. Exemple tout bête : le film aborde pendant environ 45 secondes la bisexualité d’un des personnage, et ce passage n’est ni gratuit ni caractérisant, il est juste là pour dépeindre un peu plus la personne concernée comme on parlerait d’un plat préféré. Doubles Vies parle de sexualité avec totale indifférence, ce que je trouve être très appréciable et un vent de fraîcheur. Un seul point négatif serait le jeu des acteurs qui manque parfois de naturel (certes Guillaume Canet joue un éditeur, mais personne ne dit « en effet, cela ne sert donc à rien » dans une conversation décontractée). Ceci dit, cela reste occasionnel et ne nous sort absolument pas du film.

Finalement, Doubles Vies d’Olivier Assayas est plaisant et intéressant, et il arrive à faire filer un peu moins de 2h de film. C’est un film qui n’est ni une comédie pittoresque à la Bienvenue chez les Ch’tis, ni un film d’auteur larmoyant et ennuyeux, il a donc le mérite de défier le cliché du cinéma français.

 

Liora Taieb