Two Lovers, James Gray (2008)

Two Lovers, James Gray (2008)

Débuter son film par la tentative de suicide de son personnage principal est pour le moins un choix surprenant et brutal. Pourtant, dix minutes plus tard, c’est comme si cet acte terrible avait été balayé d’un revers de main, comme s’il avait été à peine esquissé, à peine voulu. Après s’être jeté d’un ponton, Leonard ressort en grommelant et rentre chez ses parents, étonnés de le voir trempé, comme ceux qui soupçonnent leur enfant d’avoir fait une bêtise. C’est qu’ils ont de bonnes raisons d’être inquiets : leur fils a déjà tenté de se suicider par le passé, après avoir rompu avec son ex-fiancée pour des raisons médicales ; leur fils est bipolaire et son nouveau traitement ne le stabilise pas encore tout à fait. On n’en saura pas plus sur son ancienne vie. 

À trente ans, il vit encore chez ses parents, travaille dans le pressing de son père et est toujours couvé par sa mère. Ceux-ci organisent un dîner avec la famille de leur futur associé, juive tout comme la leur, et en profitent pour lui présenter Sandra, la fille aînée. Comme deux adolescents, ils se glissent dans la chambre de Leonard entre le plat principal et le dessert et le jeune homme, un peu gêné, montre à Sandra les photos qu’il prend à l’argentique. Alors qu’elle lui fait remarquer qu’il n’y a personne sur ces photos, Leonard lui réplique un peu laconiquement : “People look at them, they don’t have to be in them too”. Finalement, la seule personne dont Sandra verra la photo est l’ex-fiancée de Leonard, comme s’il n’avait plus été capable de photographier – de voir – quiconque après leur rupture.

C’est plus brutalement que Michelle fait irruption dans sa vie, sur le palier, alors qu’un homme qu’elle dit être son père lui hurle dessus depuis son appartement. C’est également de manière moins naturelle que Leonard la fait entrer dans son foyer : elle y commente les icônes, les photographies, les tableaux, sans délicatesse et  avec un humour mordant. Elle quitte l’appartement aussi soudainement qu’elle est entrée mais laisse une trace indélébile dans l’esprit du jeune homme.

Ces deux rencontres simultanées qui ne se télescoperont jamais bouleversent la vie tranquille de Leonard. D’un côté, il a auprès de lui Sandra, calme et douce, mais si platement acquise qu’elle ne peut rivaliser avec la flamboyance de Michelle, qui l’emmène dans les clubs branchés, qui le laisse la photographier avec la vanité des femmes qui savent qu’elles plaisent, dans n’importe quelle situation, à n’importe qui. Leonard se délecte de ce triangle amoureux qui l’arrange autant qu’il l’amuse, jusqu’à ce qu’il se retrouve lui-même dans une circonférence qui lui est bien plus désagréable : comme juge et observateur de la relation entre Michelle et son amant qui lui fait la sempiternelle promesse qu’il quittera sa femme. Alors que cette situation est le cruel miroir de ce qu’il fait subir à Sandra, il est bien trop aveuglé par l’aura de Michelle pour s’en rendre compte et cesser son jeu puéril. Leonard n’aura de cesse de faire des allers-retours entre Sandra et Michelle, entre le confort et l’aventure, le toit glacé de l’immeuble et l’intimité de la chambre ; un antagonisme marqué jusque dans les choix esthétiques du réalisateur. On y retrouve la classique opposition entre la brune et la blonde, les couleurs chaudes pour l’une, éclatantes pour l’autre, et ces musiques si belles qui subliment les scènes des deux duos : une guitare apaisante accompagne Sandra tandis que la privauté de Michelle est réhaussée par un tango lancinant.

Aussi derrière l’ambivalence de Leonard pouvons-nous voir se tisser en trame de fond la problématique de la maladie mentale, pourtant à peine mentionnée à haute voix au cours du film, mais qui influe insidieusement sur ses choix de vie. Dans un autre film traitant des troubles mentaux, Girl, Interrupted de James Mangold, la psychologue s’adressant à Susanna, atteinte du trouble de la personnalité borderline, définit l’ambivalence ainsi : “The word suggests that you are torn… between two opposing courses of action”. Déchiré, c’est ainsi que l’on pourrait définir Leonard, qui ne se rendra compte que bien plus tard de toute la souffrance que lui aura apportée ce manège amoureux. Cette opposition ne se fait pas tant entre l’excitation et l’ennui qu’il peut ressentir mais entre la façon dont Michelle et Sandra abordent sa personnalité si particulière. À maintes reprises, il s’emportera contre Michelle en lui assénant qu’ils sont deux individus semblables : quand Michelle gémira misérablement qu’elle est “Fucked up”, il répliquera avec agitation “I’m fucked up too”, lui qui a pourtant eu auparavant la présence d’esprit de relever sarcastiquement la supposition de Michelle qu’elle souffre de trouble de l’attention – “Yeah, they say everybody has that”. En vérité, Michelle n’élève pas Leonard dans un monde lumineux qu’il croit fait de folles soirées et de dîners luxueux mais l’abîme avec elle dans ses excès et son égoisme.

 

Au contraire, Sandra signifie à son fiancé sa compréhension et son affection pour sa différence ; c’est elle qui l’encourage à trouver refuge dans l’art – que les personnes bipolaires utilisent parfois comme exutoire -, qui remarque ses cicatrices, qui lui fait ce serment oblatif : “I want to take care of you”. Michelle et Sandra ne sont finalement pas les deux pôles que suggère le terme psychiatrique : Michelle incarne à la fois la manie – l’euphorie, les dépenses excessives, les grands espoirs – et la dépression – les larmes, la souffrance, la désespérance. Sandra, elle, c’est l’euthymie, le calme entre deux tempêtes et l’état qui restera préférable envers et contre tout, pour peu que les yeux de Leonard se dessillent. Ainsi, Two Lovers met au placard l’épouvantail de la folie pour se révéler être une oeuvre délicate et subtile sur l’ambivalence qui nous incombe à tous, certes, mais à certains plus qu’à d’autres. 

Justine Lieuvre

Top films de confinement – semaine 1

Top films de confinement – semaine 1

L’ACD est là pour mettre du soleil dans ton confinement.
Top des films de confinement semaine 1, c’est parti :

 

Azur et Asmar

Si tu es déçu de ne pas avoir pu assister à notre projection, n’hésite pas à (re)découvrir Azur et Asmar de Michel Ocelot, qui a bercé l’enfance de plus d’un ! Plonge dans l’aventure de deux jumeaux à la poursuite de la fée des Djins, un voyage en terres magiques, recelant autant de dangers que de merveilles…

Lien streaming légal – MyTF1VOD : https://mytf1vod.tf1.fr/kids/azur-et-asmar-7718

Rosalie

 

 

Brokeback Mountain 

Pour un grand bol d’air frais et des paysages à perte de vue, tu peux regarder Brokeback Mountain, qui raconte l’histoire de deux jeunes hommes engagés comme berger et gardien de troupeau le temps d’un été. Loin de la ville et du regard de la société, la dimension de leur romance devient vite aussi vaste que les grandes montagnes du Brokeback…

Lien streaming légal – Amazon Prime Video : https://www.amazon.com/Brokeback-Mountain-Heath-Ledger/dp/B000I9TXK6

Savannah

 

 

Princess Bride

Princess Bride fait partie de ces films parfaits pour les jours pluvieux et les moments d’ennui profond. Le film commence littéralement par un grand père lisant un livre à son petit-fils malade, cloué au lit. L’histoire en question a tout pour plaire : de la romance, de l’action, de la trahison et de l’humour. Infusez vous une tasse de votre thé préféré et laissez vous emporter par la magie de cette pépite de Rob Reiner. Un film culte à voir et revoir quand on rêve d’évasion et d’aventures.

Lien streaming légal – MyCanal : https://www.canalplus.com/cinema/princess-bride/h/8018748_40099

Angela

 

 

Thelma et Louise

Des bandes d’asphalte qui s’étendent à perte de vue, des paysages jaunes, chauds et arides. Une bouffée d’air chaud, irrespirable, plein de désirs. Brad Pitt en jean taille haute et chapeau de cow-boy (avec ou sans tee-shirt), deux femmes sublimes en quête de liberté. Une amitié explosive pour écraser les machos et les pervers, une fuite en avant, loin de la cuisine et de la routine. Bref, un road movie mémorable et féministe pour égayer un peu ton quotidien monotone, pour t’évader et te donner envie de te faire un petit bronzage agricole. 

Lien streaming légal – MyCanal : https://www.canalplus.com/cinema/thelma-et-louise/h/286181_50002

Marguerite

 

 

Paris, Texas

Paris, Texas, road-movie atypique et silencieux, nous plonge dans des paysages américains désertiques tout droit sortis des tableaux d’Hopper.
Le thème de l’apprentissage de la paternité est abordé avec beaucoup de délicatesse et d’originalité, tout comme celui de l’amour déchu, et les personnages sont, à l’image de l’intrigue, aussi inattendus qu’attachants. En ces temps de confinement, Paris, Texas est donc une évasion facile et agréable, entre cactus et peep-shows. 

Lien streaming légal – MyCanal : https://www.canalplus.com/cinema/paris-texas/h/2173705_40099

Aude Laupie

 

 

Rain Man

Les Etats-Unis au plein coeur des années 80′, c’est déjà un point point. Ensuite, Charlie (Tom Cruise quand même), vingtenaire avide de l’héritage de son père, qui découvre peu à peu l’univers de son frère autiste Raymond. Drôle et touchant, tout ce dont on a besoin en ce moment.

Lien streaming légal – Orange : https://video-a-la-demande.orange.fr/film/RAINMANXXXXW0012813/rain-man

Sophie

 

 

Hotel WoodStock

L’histoire vraie d’Elliot Tiber qui accueilli sur ses terres le festival de Woodstock en 1969, point d’orgue de la culture hippie. Une aventure qui va changer pour toujours sa vie et celle de sa famille. L’ambiance planante générale du film, ses grands espaces naturels et son goût de liberté te feront oublier ton isolement.

Lien streaming légal – MyCanal : https://www.canalplus.com/cinema/hotel-woodstock/h/4697361_50002

 

 

Arizona Dream 

Axel, un orphelin de 20 ans, vit davantage dans un monde rempli de rêves et de poissons volants qu’à New York, où il habite. Par l’esprit, il se transporte souvent sur la banquise lointaine et vierge. Leo Sweetie, son oncle, l’invite chez lui en Arizona, à l’occasion de son mariage. Il aimerait bien que son neveu reste en Arizona, rencontre l’amour de sa vie et reprenne son magasin d’automobiles d’occasion.

Lien streaming légal – MyCanal : https://www.canalplus.com/cinema/arizona-dream/h/422278_50002

La Belle Époque

La Belle Époque

Le 6 Novembre 2019, sort en salle “La Belle Époque”, film français réalisé par Nicolas Bedos. Ce long-métrage nous présente un homme sexagénaire complètement dépossédé de lui-même. Il part à la conquête de sa jeunesse perdue grâce à une entreprise au projet audacieux. Cette dernière, en effet, propose de construire la scène de nos désirs avec décors et acteurs à la carte. Un vrai cinéma !  On se prend facilement à ce jeu de fausse réalité qui va nous replonger dans l’ambiance des années 70 avec beaucoup de modération. Mais puisque le présent défile toujours, on passe d’un univers à l’autre, le passé, le présent, le faux imaginaire de façon très fluide et aussi aisément que dans un rêve. Car il s’agit bien d’un rêve sur-mesure sans défauts en contraste avec le monde réel socialement compliqué. 

L’idée est très bonne et nous rappelle que la fiction est une vraie arme pour remonter le moral et s’échapper de la réalité. Il nous est proposé un voyage dans le temps, qu’il ait un aspect nostalgique ou fantasmatique. Ainsi, de manière passive on expérimentera avec le client de diverses scènes, de la soirée fatidique précédant la mort d’un proche, à la cour provocante de Louis XVI. 

 

 

Notre protagoniste, Victor, est désabusé par notre monde contemporain et numérique. Il s’accroche avec coeur à sa passion pour le dessin papier de plus en plus désuet dans le monde du travail. En face, sa femme Marianne jouée par Fanny Ardant. Celle-ci semble restée jeune dans sa tête, au discours cru voire agressif, on se rapproche plus de l’aigreur que d’une fougue retardée. On ne peut en vouloir à Victor d’être déprimé. Marianne est à la fois étonnante et désagréable tout au long du film.  Victor répond donc à l’offre d’Antoine, propriétaire des Voyageurs dans le temps. Il veut revivre  l’époque où il était heureux avec Marianne, au tout début de leur relation. Pour en faire une prestation de maître, Antoine fait appel à Margot son ex-petite amie mais aussi sa meilleure actrice pour le rôle. 

Dans ce film, Nicolas Bedos parcourt tout de même avec finesse l’usure de la relation amoureuse sur deux fronts. Victor et Marianne ne sont pas les seuls à ne plus savoir comment se supporter. Margot et Antoine sont tout autant des êtres chaotiques.  J’ai apprécié que les deux restent fidèles à eux-même jusqu’à la fin, un couple moderne et bien atypique, même incompréhensible mais qui tranche correctement avec le grand amour que l’on veut nous vendre. On pourrait cependant se douter que le réalisateur se dédouble dans le personnage d’Antoine, de par son personnage et son ancienne relation avec l’actrice. L’intrusion de ce couple dans le voyage de Victor permet le comique de l’oeuvre, il est dommage qu’il tire sa seule force de là mais c’est suffisant. Malgré cette double-romance, on voit très clairement le personnage d’Antoine s’adonner avec vigueur à la prestation offerte à Victor. Malheureusement, j’ai trouvé ses motivations assez floues. Elles manquent d’approfondissement dans le long-métrage et renvoient juste une volonté forcée pour permettre la cohérence de l’histoire. En effet, on ne le trouve guère convaincant quand il soutient que le protagoniste lui a donné sa vocation…

 

 

D’ailleurs on ne s’attache pas nécessairement aux personnages, mais ce n’est pas le but recherché. On se laisse transporter de scène en décor et le spectacle est satisfaisant. Un bon moment de détente et de rêverie en perspective. En outre le film est très beau visuellement, les couleurs de “la belle époque” de Victor sont extrêmement chaleureuses et les décors sont sans défaut, il n’y a pas grand chose à dire de ce point de vue.  (Heureusement, c’est le travail d’Antoine après tout).

En revanche, on reprochera au long métrage de Bedos une fin trop prévisible tout comme l’entourloupe d’Antoine, conséquence de sa jalousie maladive et fortement mal placée dans l’histoire à mon sens. On aurait pu s’en passer. 

Enfin, La Belle Epoque est une comédie légère et originale de par son concept qui vous laissera forcément un sourire aux lèvres. 

Et surtout, mangez des oeufs au sucre ! 

Andy Martial

Brooklyn Affairs, le film policier à l’américaine

Brooklyn Affairs, le film policier à l’américaine

De son titre original Motherless Brooklyn, ce polar retrace l’odyssée d’un détective privé atteint du syndrome de Gilles de La Tourette à la recherche du meurtrier de son ami d’enfance et mentor, Frank Minna. A travers deux heures et demie de film, il traverse les rues animées d’un New York des années 50. Pour découvrir la vérité, Lionel Essrog, surnommé Brooklyn, va devoir apprendre à surpasser son handicap et choisir soigneusement ses alliés. 

Edward Norton, pour son second long-métrage, s’entoure d’acteurs expérimentés qui assurent tous leur rôle à merveille. On y retrouve Bruce Willis (dans le rôle du mentor), Willem Dafoe (qui vient soulever certaines problématiques liées à l’éthique de la politique), Alec Baldwin (l’homme de la situation), Bobby Cannavale (qu’on retrouve avec plaisir dans The Irishman), Leslie Mann et bien d’autres. L’histoire est adaptée du roman Motherless Brooklyn de Jonathan Lethem, publié en 1999. Un détail cependant dérange : la traduction française du titre, complètement vague, occulte le caractère orphelin du personnage principal, et son absence d’attaches qui l’oblige à se faire ses propres relations dans cette ville cyclopéenne.

Le film nous tient en haleine sans problème, même si certains passages sont un peu longuets, et on a l’impression de ne pas avoir vu le temps passer en sortant. Si Brooklyn agit souvent seul, les personnages qui l’aideront occasionnellement sont tous bien écrits et captivants, si bien que chaque rencontre est unique et passionnante. L’immersion est renforcée par des dialogues naturels et bien sentis, qui alternent entre humour et gravité. Brooklyn ne tarde pas à se rendre compte que les enjeux de son enquête sont bien plus importants que ce que l’affaire ne laisse paraître à l’origine.

L’évolution de Brooklyn est également très bien faite. Elle retrace le récit d’initiation d’un homme qui va s’émanciper de son défunt mentor pour honorer sa mémoire, et apprendre à se débrouiller par ses propres moyens. Son handicap a la particularité de transformer toutes les interactions sociales en véritables épreuves, et il leur donne une intensité particulière qui rappelle parfois certaines scènes du Joker, et son caractère décalé par rapport à la situation. Ici, le héros doit se retenir de laisser échapper certaines pensées (une flopée de jurons par exemple), et contrôler ses tics, comme toucher l’épaule de son interlocuteur. Une des scènes les plus mémorables et emblématiques du film est celle du cabaret, durant laquelle Brooklyn doit se contenir pendant plusieurs longues minutes, alors qu’il danse face à tous les clients du club de jazz. Il y a également quelques scènes d’action qui viennent pimenter le film, mais elles souffrent d’un manque de dynamisme qui les rend moins palpitantes qu’elles n’auraient pu l’être. De même, on ressent parfois le manque de danger à l’égard de Brooklyn, dont la vie n’est pas menacée si souvent, malgré les dangereux secrets dans lesquels il vient fourrer son nez.

Enfin, Brooklyn Affairs nous livre une peinture de New York, la ville des différences et des luttes d’intérêt. Jeux de pouvoir, racisme, anti démocratisme, tant de choses qui opposent les New Yorkais, dont les intérêts sont parfois plus entremêlés qu’il n’y paraît. Le voyage de Brooklyn à travers cette ville immense nous livre une image d’une cité à double face, à la fois idyllique et pleine de vices cachés, et qui reflète les conflits qui animent ses occupants. Le film prend parfois une dimension politique, en décrivant les luttes qui se font dans l’ombre entre les habitants. En ce qui concerne l’image, la qualité est excellente et les couleurs réjouissent l’œil, et certains plans rappellent l’image du film noir.

Désormais il ne vous reste plus qu’à attendre sa sortie sur les plateformes de VOD pour le regarder, alors restez aux aguets ! Amateur d’intrigue bien ficelée, des fifties ou simplement de bons films, vous ne serez pas déçus.

Gaspard Martin Lavigne

Coups de Coeur des Acédiens (2010-2020)

Coups de Coeur des Acédiens (2010-2020)

Nous t’avons révélé notre Top 10 des films de 2019, mais il était aussi important pour nous d’écrire sur nos coups de coeur respectifs de la décennie.

 

La Chasse 

Coup de Coeur de Justine Lieuve

La scène d’ouverture de La Chasse ne laissait nullement présager le drame qui allait se dérouler sous nos yeux pendant deux heures : non loin d’un petit village de la campagne danoise, des hommes dans la force de l’âge sautent nus dans un lac tout en s’apostrophant et en riant à gorge déployée. Parmi eux, on remarque assez vite un homme en retrait, plus discret, plus calme. Lucas a la quarantaine, les traits délicats et le regard doux, légèrement dans le vague ; il détonne face à ses amis plus bruts et plus bruyants. Il travaille dans une maternelle, où il s’entend à merveille avec ses collègues et les enfants ; il vient de divorcer et se bat pour avoir l’autorisation de voir son fils plus souvent. Lucas est foncièrement bon, apprécié de tous ses amis, intégré dans la vie de la commune où subsiste encore une forme de solidarité traditionnelle, là où tout le monde se connaît et s’entraide. Puis vient le jour où Lucas est accusé par Klara, une élève de l’école maternelle et fille d’un de ses amis, de l’avoir attouchée entre deux heures cours. Lucas, tout comme le spectateur, ne comprend pas d’où peut venir cette accusation que l’on sait fausse depuis le début. Mais il est trop tard : à peine les mots prononcés que le mensonge s’est propagé comme une traînée de poudre, a empoisonné les coeurs, a gangréné les relations sociales. Alors que Lucas tente de reconstruire sa vie familiale et amoureuse, le voilà qui voit sa réputation et son intégrité ruinées.

On a parfois reproché à Thomas Vinterberg d’avoir fait un film malhonnête, un réquisitoire contre ceux que l’on a accusé à tort, sous entendu qu’ils sont plus nombreux que l’on ne le croit, d’enlever tout enjeu au film en nous mettant dans la confidence dès le début. Mais plutôt que d’attaquer les fausses victimes – comment, en effet, pourrions-nous nous en prendre à une fillette de cinq ans alors que la vérité sort toujours de la bouche des enfants ? -, La Chasse décortique les rouages du mensonge et de la haine aveugle, la façon dont une rumeur peut enfler, pourrir, jusqu’à la psychose collective, rendue plus aisée par la proximité entre tous les habitants. Le film a l’intelligence de non pas nous perdre dans les méandres d’une enquête policière bien huilée mais de nous placer directement en observateur omniscient qui analyse chaque procédé, chaque geste afin de questionner la facilité du lynchage d’un bouc émissaire trop rapidement désigné – parce qu’il exerce un métier féminin, parce que c’est un homme solitaire. Au fil des heures, nous voyons naître la violence sourde et subreptice – les regards torves, les évitements, les sous-entendus – qui se mue peu à peu en injures, en coups, jusqu’à l’irréparable. La violence a infiltré les individus et les lieux jusqu’à même se trouver là où ne l’attend pas, jusque dans l’église, sous l’oeil d’un dieu que l’on pensait protecteur, qui voit au sein de sa maison même une ire folle éclater.

De par le naturel de la mise en scène héritée du Dogme95 que Vinterberg avait lui-même élaboré quelques années plus tôt – absence de musique, lumière douce et froide, décors d’origine -, le film dépeint avec justesse la cruauté dont sont capables les hommes quand l’aveuglement collectif prime sur la raison. Le titre montre toute l’ambivalence de la nature humaine : la chasse, c’est l’activité qui rassemble les hommes autour d’un même objectif, l’occasion de former un tout qui les dépasse, mais c’est aussi vouloir abattre à tout prix la cible choisie arbitrairement. Alors que le générique apparaît, le spectateur se retrouve sonné, un peu désolé sûrement, avec au dessus de lui cette question lancinante : la vérité triomphera-t-elle toujours à la fin ?

 

The Florida Project

Coup de coeur d’Aude Laupie

Mooney a six ans ; elle vit avec ses amis et sa mère dans le Magic Castle près de Disney World, sous le soleil de Floride. Maintenant changeons de perspective : Halley a une vingtaine d’années, elle vend du parfum sur les parkings pour pouvoir payer son loyer et nourrir sa fille, Mooney. « The Florida Project » séduit par ces deux regards qui s’entremêlent ; le spectateur prend la place tour à tour de Mooney, de Halley ou de Bobby, le gérant protecteur et humain, observateur de ce binôme fragile que forment les deux protagonistes. Sean Baker parvient à peindre un tableau plutôt atypique de la précarité américaine, qui appelle à reconsidérer nos images préconçues : non, être pauvre aux Etats-Unis, ce n’est pas seulement vivre dans le Bronx ou être fermier au Texas. La misère se cache derrière les poupées en plastique, les odeurs sucrées des parfums de contrefaçon, et les vêtements estivaux aussi colorés que fleuris. Cette luminosité des images éclipse en partie la noirceur des conditions de vie des classes populaires aux Etats-Unis ; mais cette éclipse est opportune, en ce qu’elle prend l’allure d’une dénonciation subtile et suggérée, et non d’un pamphlet criant. Ce parti pris social est donc particulièrement bienvenu, et bien amené. 

A cela s’ajoute un regard d’enfant, et ses priorités toutes particulières. Les bêtises des enfants du motel accaparent toute l’attention, et le spectateur appréhende les situations à travers le regard de Mooney, avant tout friand de glaces. La détresse de sa mère, ses propres « bêtises », sont alors décrites par touches, par détails insignifiants pour une enfant mais signifiants pour le spectateur, avec beaucoup de délicatesse et de pudeur. L’enfance est filmée avec une certaine justesse, en proposant une illustration très concrète de l’insouciance : continuer à se sentir princesse dans un château, sans prendre la mesure des fissures qui le menacent. « The Florida Project » m’a marqué pour sa finesse, son traitement des émotions qui évite tout procédé tire-larmes, et sa maîtrise des contrastes ; la scène finale, bien qu’un peu attendue, clôt en beauté ce film admirablement adroit. 

 

La Tête haute

Coup de coeur de Marie Laurent

La Tête haute est un film dont il est difficile de faire simplement l’éloge, car aucun mot ne peut réellement faire rendre compte de la sensation qui nous vient quand on se met face, de cette si brute façon, au combat d’un enfant et de ceux qui l’accompagnent.

Ce film ne se veut pas larmoyant et ne cherche pas la pitié du spectateur, il s’occupe simplement de nous montrer authentiquement une partie des difficultés qui gravitent autour de l’enfant (ici Malory) qui doit être pris en charge par l’Aide Sociale à l’Enfance.

A tous les niveaux le combat de l’enfant placé en foyer est étayé, et les points de vue de la juge des enfants, de l’éducateur et de la mère viennent porter le propos délicat et sensible qui est tenu : aucun enfant ne mérite d’être délaissé et regardé avec mépris.  Tous les enfants ont le droit de vivre et de grandir convenablement, dans un environnement qui leur offre sécurité et bienveillance.

Le film se concentre sur la difficulté de gestion et d’encadrement des centres, sur le tiraillement quant aux prises de décisions de justice, sur le combat intérieur de Malory et sur le grand concept de la confiance et de l’espoir.

Il semble très difficile de faire un film sur le sujet complexe et inconfortable des enfants en situation de rupture familiale et scolaire, et encore plus difficile de le faire de façon nuancée et sans entrer dans le jugement de valeur. C’est alors que Catherine Deneuve porte la voix de la justice désirée face au désespoir de la mère, brillamment jouée par Sara Forestier, et que Rod Paradot se révèle au public en incarnant la rage de vivre et la violence de l’enfant, engendrées par la frustration elle-même née de la misère.

Un axe central du film est celui de l’amour de la mère, qui est contrainte de s’abandonner aux services sociaux malgré son désir de garder près d’elle et de rassurer son fils Malory. Elle incarne l’amour le plus pur, dont l’exercice est freiné par la condition matérielle et intellectuelle dans laquelle elle est emprisonnée : celle d’une jeune mère célibataire, sans argent ni éducation à transmettre.

La lumière de ce film si cru et si direct est la puissance de son humanité. Celle ci fait de lui, à défaut d’une représentation d’une réalité qui se voudrait raisonnable, un cri d’alerte.

En visionnant La Tête haute une fois, puis deux, puis encore de nouvelles, j’ai eu le désir croissant d’agir et de me révolter. J’ai eu envie de me mettre au niveau de tous ceux qui agissent dans ce secteur parfois violent et largement critiqué.

Car le film a touché un point sensible, celui de l’enfance malmenée et de l’éducation, il a réussi à se faire une place digne dans le cinéma français (film d’ouverture au festival de Cannes, César du meilleur espoir masculin, César du meilleur acteur dans un second rôle). Quant à moi, j’ai trouvé ma vocation.

 

Coco

Coup de coeur d’Alexandra Perina

Coco est sûrement l’un des meilleurs films d’animation qui m’a été donné de voir.  Et le film de toutes les audaces (réussies). Mené par les équipes de Lee Unkrich et Adrian Molina qui produisent une réussite signée Pixar tant dans la forme que dans le fond.

On y suit les aventures de Miguel, un petit garçon qui en dépit de la haine de sa famille pour la musique, ne rêve que d’une chose : en faire sa carrière ! Mais pour suivre les traces de son ancêtre, le célèbre artiste Ernesto de la Cruz, il lui faudra risquer sa vie. Suite à un vol de guitare, Miguel, maudit, sera emprisonné dans le royaume des morts. Il devra, pour en sortir, avoir la bénédiction de ses ancêtres avant que le soleil ne se lève. A la recherche d’Ernesto, il se lie d’amitié avec Hector, un squelette un peu filou. Ensemble, ils vont découvrir la vérité sur l’histoire familiale. 

Un synopsis abordant le thème de la mort à travers la culture mexicaine, en abordant des problématiques liées à la famille. Oui, c’est audacieux. Cela pourrait en étonner plus d’un pour un film destiné aux enfants et pourtant Coco surprend par ses belles couleurs chatoyantes, sa lumière et sa joie. Le royaume des morts, loin d’être cette vision glauque et déprimante habituellement servie, est ici un univers féérique dont on ne peut qu’admirer paradoxalement “la vie”. Les morts, représentés par des squelettes très expressifs, mènent une (non-)existence somme toute banale : ils travaillent, suivent la mode, vont en concert… C’est même Miguel, le vivant, qui est ici l’étranger et “l’anormal” ce qui est assez comique. Les personnages sont très attachants.

Techniquement, rien à redire, c’est une claque visuelle. Les dessins sont absolument magnifiques et la scène du pont des feuilles illuminés éblouie. On croise aussi dans le royaume des drôles de bêtes multicolores. Et si on prête attention, de nombreux détails et références sont cachés dans chaque plan !

Tout ceci donne une vision décomplexée de la mort pour les enfants tout en traitant de sujets difficiles comme la transmission, le deuil et l’oubli de manière subtile, honnête et touchante. Ainsi, si personne ne pose ta photo le jour de la célébration des morts, tu ne peux traverser le pont pour voir ta famille… Car on aborde bien la dimension spirituelle de la mort de manière poignante (mais pas de spoil ici). On nous parle aussi des oppositions : entre les jeunes et les vieux, entre le souhait de la famille et les aspirations individuelles, la tradition et l’émancipation…De quoi sortir des réflexions plein la tête.

Le film est bien rythmé par le chant et la danse auquel s’ajoute souvent un comique de situation. Cependant, il ne faut pas se méprendre, l’histoire est somme toute assez triste.  La scène du concert d’Ernesto est exquise. Pas de place pour l’ennui dans cette aventure riche de surprise. Les rebondissements sont crédibles et bien ficelés. La musique crée une ambiance unique, délicieuse par son exotisme, elle nous emporte dans le monde, du début à la fin. Une fin d’ailleurs touchante, humble et pleine de tendresse. Il m’a fallu du temps pour revenir à la réalité après ce film à l’ambiance unique. A voir pour (et avec) toute la famille !

 

Inception

Coup de Coeur de Salomé Ferraris

Rappelez-vous, l’été 2010 démarrait sur des chapeaux de roues. Deux ans après son célèbre The Dark Knight, Christopher Nolan revenait avec une oeuvre aussi complexe que palpitante : Inception. 

Dom Cobb ( Leonardo DiCaprio ) est un voleur et espion passé maître dans l’art de l’extraction, technique consistant à s’approprier les secrets enfouis au plus profond de notre subconscient. Mais cette activité dangereuse lui a fait perdre tout ce qui lui est cher. Afin de retrouver son ancienne vie il va tenter l’irréalisable : l’inception. Il ne doit plus subtiliser un rêve mais implanter une idée dans l’esprit d’un magnat industriel. Il s’agit ici de créer un rêve collectif où l’on peut se perdre… à jamais. 

Tout en respectant les codes d’un film classique de braquage, entre recrutements, entraînements et mission finale, Nolan choisit de plonger dans les arcanes même du cerveau. Pour décortiquer les méandres du subconscient, le réalisateur part d’un postulat simple : l’esprit humain n’est pas soumis aux lois de la physique. Ainsi, malgré les changements de gravité et les emboîtements de rêves ( sur 4 niveaux ), le spectateur  ne se perd pas au milieu de ce labyrinthe onirique. Les rouages narratifs s’imbriquent parfaitement pour former un scénario cohérent et rythmé : celui d’un hold up mental, tant pour la cible que pour le public.

En créant son propre univers dans les rêves, Cobb maîtrise l’espace. Mais il va plus loin en s’amusant avec le temps. En effet, plus l’espion s’enfonce dans les couches oniriques, plus le temps s’écoule lentement. Des années dans le subconscient ne représentent que quelques secondes dans la vraie vie. Cobb a ainsi le pouvoir de créer un échappatoire à sa réalité pleine de remords et de culpabilité. Mais ce n’est qu’une illusion. C’est en se pensant omnipotent que, comme Prométhée, le héros va se retrouver écrasé par ce qu’il fuie. Par ailleurs, la bande-son de Hans Zimmer renforce cet aspect tragique, en apportant prestance et grandiose au film. 

Mais les réflexions sur la notion d’illusion vont plus loin. Le film nous interroge sur les dangers du rêve. Comme nous le dit Cobb : «  les rêves font vrai tant qu’on est dedans. ». Alors comment être certain que nous ne rêvons pas ? Et si la réalité présentée n’était en fait qu’un rêve apparaissant comme réel aux yeux de Cobb et du spectateur ? Le rêve est-il préférable à la réalité ? Au spectateur de juger quelle(s) piste(s) il souhaite emprunter…. 

 

Réalité

Coup de cœur de Gaspard Martin-Lavigne

Mon film de la décennie est Réalité de Quentin Dupieux, sorti en 2014. C’est le sixième long-métrage de Quentin Dupieux, et le meilleur à mon sens, car il condense tout son humour et son génie en une heure et demie d’absurde. Avec en tête d’affiche Alain Chabat, Jonathan Lambert et Elodie Bouchez, Dupieux fait le choix de prendre des acteurs de qualité pour captiver efficacement le spectateur malgré l’invraisemblance de ce qui se passe à l’écran.

Au niveau de l’intrigue, Réalité suit le parcours d’un réalisateur qui cherche à émettre le meilleur gémissement de l’histoire du cinéma afin que son film soit produit. Lors de ses pérégrinations, il fera la rencontre d’une pléthore de personnages tous aussi loufoques que lui, de l’acteur fou à la petite fille visionnaire (la fameuse Réalité), personnages dont on suivra également le parcours à intervalles réguliers. Les dialogues et les personnages respirent le n’importe quoi, et contribuent autant à divertir le spectateur qu’à lui retourner le cerveau d’une manière plutôt agréable (aussi étonnamment que cela puisse paraître). Les différentes situations sont perturbantes pour beaucoup, mais cela n’empêche pas le film d’être touchant et de faire réfléchir, notamment sur le cinéma en lui-même et en particulier la création d’un film. Soyez prêts à entrer en abyme comme jamais auparavant !

Enfin, on a affaire à un film magnifique visuellement parlant, dans lequel Dupieux se fait plaisir avec des plans larges qui révèlent les vastes étendues de Los Angeles dans un univers lumineux et agréable à l’œil. Il réussit également mettre en scène de très beaux plans qui renforcent le côté onirique de Réalité, à l’image de l’affiche du film. Quant à la musique, on se retrouve enfermé dans une boucle qui consiste en les cinq premières minutes de Music With Changing Parts de Philip Glass, qui accentue la spirale labyrinthique que suit l’intrigue du film.

Excellent représentant du film absurde du 21ème siècle, Réalité est peut-être le deuxième film de ce genre à voir après Le Charme discret de la bourgeoisie. Que vous soyez simplement curieux.se ou cinéphile, vous ne serez pas déçu.e.

 

Boyhood

Coup de coeur de Sophie Pinier

Le temps d’une adolescence,

En 2001, commence le récit fou d’une adolescence. Boyhood, c’est le défis d’un réalisateur, Richard Linklater, de filmer pendant 12 ans les même acteurs et d’en faire une fresque sur l’adolescence, la famille, la vie. Paris osé, défis relevé. De ses 6 à ses 18 ans, on dépeint le destin de Mason (Ellar Coltrane) et de sa famille, sur fond de l’évolution du monde, de l’Amérique et des nouvelles technologies. Regarder Boyhood c’est s’embarquer dans 2h46 de la vie quotidienne de cette famille Texane, sans pathos hollywoodien et sans volonté autre que de montrer l’évolution de ses personnages et en meme temps, d’une société toute entière. 

Alors qu’à premier abord, on s’aventure à le regarder par pur défis cinématographique, on devient vite dépendant de la suite de leurs péripéties. Aux antipodes d’une télé-réalité, cette fiction au budget et à l’ambition moindre nous fait vibrer au meme rythme que le jeune garçon découvre la vie. L’intensité émotionnelle, dépourvue de tout sur-jeu ou exagération, nous plonge avec une certaine pudeur dans sa vie étudiante, familiale et sentimentale. Alors que certaines scènes peuvent paraître banales ou redondantes, comme les ruptures successives de la mère (Patricia Arquette), d’autres, telles que les conversations entre Mason et son père, arrivent à nous fasciner au delà de leur banalité. Cette vacuité, souvent pointée du doigt par la critique, peut se révélée peut être comme une incompréhension du projet du film dont c’est la simplicité qu’effleure Linklater qui en fait tout son charme et son authenticité. Au delà de nous montrer le parcours d’une famille sur une décennie, c’est également un film d’époque, en temps réel. De l’élection d’Obama à l’apparition de l’IPod, en passant par la guerre en Irak, les personnages et les événements flirtent avec l’actualité américaine et mondiale, qui encrent l’oeuvre dans son temps.

Le temps passe, le film évolue, mais toujours avec la même ligne directrice. On se rend à peine compte que le projet s’est étalé sur 12 ans. La subtilité avec laquelle le réalisateur jongle avec les années sans jamais les indiquer, nous fait apprécier le film d’autant plus qu’on remarque peu que celles-ci passent. C’est en cela je pense, qu’on constate que le paris est réussi.

IL N’EST JAMAIS TROP TARD POUR LE TOP 2019

IL N’EST JAMAIS TROP TARD POUR LE TOP 2019

L’ACD te présente son Top des films sortis au cinéma en 2019 -il a effectivement mis un peu de temps à sortir, on a préféré bien réfléchir à la question avant de le partager!-

1 – Parasite, Bong Joon Ho

On ne le présente plus. En tête de ce classement, celui qui a reçu l’immense privilège de recevoir la Palme d’Or au Festival de Cannes. Et quelle Palme d’or méritée. Parasite est un film coréen réalisé  par Bong Joon Ho qui l’a co-scénarisé avec Han Jin Wan. Après Okja qui nous faisait réfléchir sur notre consommation de viande, le réalisateur revient en force en s’attaquant aux inégalités économiques et sociales coréennes qui se reflètent parfaitement dans le paysage international. 

Avant tout, il relate l’histoire d’une famille désoeuvrée obtenant son gagne-pain par des challenges internet et quelques escroqueries, jusqu’au beau jour où le fils aîné se voit proposer un travail de tuteur pour une jeune lycéenne issue d’une famille aisée. Au sein de cette famille bourgeoise, Ki-taek voit l’opportunité d’offrir un travail à chaque membre de sa famille pour qu’ils puissent enfin correctement vivre. Ainsi commence mensonges, manipulations, coups de théâtre envers ce foyer bien loti, baignant décidément dans la naïveté.

Dès lors que le but des protagonistes est atteint, Parasite prend une tournure beaucoup plus sombre et nous met en face d’autres infiltrés plus discrets jusqu’alors. La rivalité s’installe et les deux camps usent de leurs pouvoirs pour garder leur place dans la maison, sous la critique et le dédain des plus hauts placés. Le film conduit peu à peu à un achèvement tragique et sanglant, où personne ne saura être épargné. 

Mêlant avec finesse le genre de la comédie et du thriller, l’oeuvre cinématographique est un vrai bouleversement émotionnel. Les show don’t tell sont puissants et sublimement filmés: on pense à la scène de la tempête où les protagonistes retournent dans leur misère pensant alors avoir tout gagné, c’est la condamnation sociale.

A insi, ce film charme par son esthétique doté de plans subtilement choisis et de décors très réussis. On pense particulièrement à celui du lieu de vie des protagonistes principaux, ce bidonville souterrain et bordélique à proximité des égouts. 

Enfin, les sonorités de la langue coréenne sont toujours un plaisir pour nos sens. 

2 – Portrait de la jeune fille en feu, Céline Sciamma

Article disponible sur notre site.

http://cinemadauphine.fr/portrait-de-la-jeune-fille-en-feu-poetique-et-politique-le-parfait-equilibre-trouve-par-celine-sciamma/

3 – La favorite, Yórgos Lánthimos

Début du XVIIIème siècle : la reine Anne d’Angleterre, entre sautes d’humeur et crises de goutte, suit d’un œil distant la guerre entre son pays et la France. Elle laisse son amie – et amante secrète – la duchesse de Marlborough prendre en main les questions politiques, pour pouvoir jouer avec ses 17 lapins, représentant autant de ses enfants perdus. Abigail Hill, jeune fille du peuple après le déshonneur de sa famille, vient travailler au palais, et va peu à peu s’attirer les faveurs (affectives et sexuelles) de la reine. C’est le début d’une rivalité explosive entre Sarah et Abigail, caractérisée par des jeux de séduction, de soif de pouvoir et de perfidies furtives. 

Yorgos Lánthimos ne raconte pas l’histoire d’une reine ; il raconte le désespoir d’une femme qui se voit vieillir, mourir, dans une solitude toujours grandissante. Bien qu’elle soit sur le papier la femme la plus puissante d’Angleterre, Anne se sent impuissante, et sa tyrannie ressemble davantage à des caprices d’enfant qu’à une avidité de domination. Cette avidité n’est cependant pas en reste ; elle est parfaitement incarnée par les deux amantes. Personnages détestables, égoïstes, opportunistes, prêtes à tout pour un geste d’amour royal – principalement pour ce qu’il est synonyme d’ascension sociale – , elles dégagent pour autant une énergie impressionnante, et confèrent au film un rythme renversant. 

Lassée des films historiques racontant les décrets tamponnés, les phrases marquantes de grandes personnalités et le respect mêlé de terreur devant Sa Majesté, je fus conquise par « La Favorite », plaçant sous les projecteurs les coups bas des courtisanes et les afflictions d’une reine vulnérable. Le réalisateur montre des corps meurtris, boursouflés, salis par la boue et le sang. La réjouissance de ce film réside donc dans les déficiences physiques et morales de ses personnages, et dans cette volonté de faire basculer une grande affaire publique (la guerre) derrière des petites affaires privées. 

4 – Douleur et Gloire, Pedro Almodóvar

Dans Douleur et Gloire de Pedro Almodóvar, un spectateur averti retrouvera aisément les thèmes qui sont le plus chers à ce réalisateur espagnol que l’on ne présente plus : la nostalgie de l’enfance, le désir, le rapport à la mère, à la création, les retrouvailles bouleversantes, tout cela embelli par des couleurs chatoyantes et des dialogues d’une justesse remarquable. Salvador Mallo, réalisateur à succès vieillissant, se retrouve à soixante ans confronté à ses peurs et doutes les plus profonds : enfermé dans un corps valétudinaire, abîmé par des années de vie tumultueuses, il se retrouve incapable de réaliser de nouveaux films et s’enfonce peu à peu dans la consommation d’héroïne. Cette isolation, perturbée par l’irruption d’un ancien ami et d’un ex-amant, est l’occasion pour lui de réaliser son introspection, de faire le bilan d’une existence extraordinaire. 

Alors que le cinéaste se remémore son enfance dans un petit village espagnol, couvé par une mère omniprésente, son premier émoi fulgurant pour un beau jeune homme, les chaotiques années soixante, les mortifères années quatre-vingt et les amours qui ont traversé les âges, c’est avant tout le portrait d’Almodóvar qui se dessine. Car Salvador, de par son physique (endossé par un Antonio Banderas que l’on a rarement vu aussi touchant) et son histoire, incarne le double d’Almodóvar et permet à celui-ci de livrer, à soixante-dix ans, son film le plus intime et le plus sincère. Douleur et Gloire n’est pas une œuvre moribonde sur le déclin et la vieillesse mais l’histoire de corps et de cœurs qui se cherchent, se retrouvent, se fuient et qui continueront à palpiter pourvu qu’il y ait de la vie.

5 – Joker, Todd Phillips

Montré plus d’une dizaine de fois à l’écran, le Némésis du Batman revenait à l’écran 2019 avec Joker de Todd Phillips mais sous un autre jour : ici, il n’est pas question de parler de bain d’acide. 

Le réalisateur de Very Bad Trip, plutôt habitué aux comédies, propose de s’intéresser aux origines de l’homme au sourire diabolique. L’histoire se déroule à Gotham City. On y retrouve Arthur Fleck qui, afin de survire et de s’occuper de sa mère, se produit dans la rue déguisé en clown. Pourtant, à l’instar de son idole Murray Franklin, il rêve de devenir le roi du stand-up. Méprisé par la société, il va peu à peu sombrer dans une folie meurtrière pour devenir celui que nous connaissons tous : le Joker. 

Loin des batailles cosmiques, des déferlantes d’effets spéciaux ou de capes virevoltant dans le vent, le réalisateur propose une nouvelle interprétation du mythe de l’antagoniste du Batman : l’histoire d’un être humain, à la fois touchant et terrifiant, incompris par la société. Et entre rire machiavélique et pas de danse improvisés, Joaquin Phoenix parvient à donner toute sa profondeur au Joker. Il n’hésitera pas à perdre 23,6 kilos en quelques semaines et à tester toutes sortes de drogues pour nous offrir cette interprétation à couper le souffle. Plus qu’à attendre les résultats ce dimanche de la cérémonie des Oscars, pour savoir si Joaquin Phoenix remportera le prix du meilleur acteur à la 92ème cérémonie des Oscars. 

Le Joker est sans aucun doute un film politique, inscrit dans notre réalité.  Entre agressions gratuites dans les rames d’un métro et absence de soins en raison de coupes budgétaires, nul doute qu’Arthur Fleck fait part des laissés-pour-compte. Il est le symbole de ceux qui ne connaissaient que misère et violence, de ceux pour qui « le rêve américain » n’est qu’illusion. Le film nous livre ainsi un propos fort : le monde est indifférent à la violence. On ne s’intéressera à Arthur Fleck seulement dans le but de l’humilier en direct. 

Joker est tout simplement le miroir de notre réalité : celle d’une société malade dont la violence se nourrit des inégalités. Il n’y a qu’à voir le nombre croissant de tueries et de massacres rien qu’aux Etats-Unis. La question que soulève le film ne devrait pas être « cette oeuvre est-elle une célébration du meurtre ? » mais plutôt « Et si un jour les laissés-pour-compte décidaient de se soulever et de se rebeller ? ». ici, c’est l’incapacité des hommes à tendre la main aux plus miséreux qui pousse le Joker à commettre des tueries de masse. L’oeuvre est un message d’alarme qui nous pousse à ouvrir les yeux. Plus que cela, c’est un manifeste pour fonder une nouvelle société qui ne perpétuera plus la violence. 

6 – Les Misérables, Ladj Ly

Sorti dans un contexte pour le moins particulier, alors que les violences policières sont dénoncées par une frange de plus en plus importante de la population, Les Misérables de Ladj Ly ne pouvait que susciter l’attention et, a fortiori, un certain respect. Nombreux furent les spectateurs à s’émouvoir du quotidien de la banlieue parisienne, dont Emmanuel Macron lui-même qui se fendra d’une promesse d’améliorer la situation. Mais qu’est ce qui est réellement montré, dans ces Misérables ? En même temps que Stéphane, nouveau baqueux fraîchement débarqué de Cherbourg, nous découvrons la journée type d’un membre de la BAC de Montfermeil : rendez-vous avec la commissaire, patrouilles en voiture, discussions avec les habitants du quartier… Mais se révèlent peu à peu les abus, les violences physiques et verbales dont fait preuve Chris, vétéran de la BAC, à peine tempérés par Gwada, son compère. 

Le ton est au départ déroutant, entre humour grinçant et portrait cru de l’animosité ambiante, et le basculement opère réellement lorsqu’un conflit entre gitans propriétaires d’un cirque itinérant et jeunes de la cité éclate après le vol d’un lionceau par Issa, un garçon un peu trop téméraire. La situation dégénère pour de bon quand Gwada tire à bout portant au LBD sur Issa et que les trois baqueux se rendent compte que la scène a été filmée par le drone d’un adolescent. C’est par cette quête du drone aux allures d’escalade de la violence que Ladj Ly met en scène la brutalité de la cité, la rivalité entre baqueux et banlieusards, entre clans, mais aussi la solidarité, les motivations et espoirs de ces marginaux laissés pour compte, ce Lumpenproletariat que l’on préfère oublier. 

Si le titre fait clairement écho au chef d’oeuvre de Victor Hugo, le réalisateur ne décalque pas simplement le récit mais le transpose pour en faire une fable terriblement actuelle car le Montfermeil de Victor Hugo ressemble sensiblement au Montfermeil de Ladj Ly : Issa dans les escaliers crasseux des HLM, c’est Gavroche sur les barricades ; la finalité, c’est le Grand Soir dont rêvent les révolutionnaires d’hier et d’aujourd’hui. 

7 – Once Upon a Time… in Hollywood, Q. Tarantino

 

Ce top ne serait pas complet sans Once Upon A Time… in Hollywood, peut-être l’avant dernier film de Quentin Tarantino sorti en août 2019, qui retrace la fin de parcours d’un acteur et sa doublure dans le monde du cinéma hollywoodien à la fin des années 60. Odyssée désabusée au sein d’une Amérique bariolée où l’on côtoie stars du cinéma aussi bien que hippies drogués, on y retrouve toujours (et avec grand plaisir !) des musiques tonitruantes et des couleurs vives, qui viennent contraster avec un sentiment de mélancolie dont tout le film est emprunt. Malgré ces quelques marques de fabrique tarantinesques, il faut reconnaître qu’il tranche avec ce qu’on avait l’habitude de voir, en mettant moins l’accent sur les dialogues que sur les actes, avec des scènes magnifiques qui mettent en avant le jeu d’acteur du duo talentueux composé de Leonardo Dicaprio et Brad Pitt. 

Once Upon A Time… in Hollywood est un film qui s’inscrit dans une époque charnière, l’année 69, et revisite les événements qui y ont lieu, tout en rendant compte de la nostalgie des anciens face au Nouvel Hollywood émergent, un monde auquel ils n’appartiennent plus. Heureusement, de tous les acteurs qu’on a à l’écran, tous semblent s’être bonifiés avec l’âge, et on ne voit pas le temps passer pendant ces deux heures et quelques aux côtés des personnages principaux, d’une nonchalance qui frise le comique. En conclusion, même si Once Upon A Time in Hollywood n’est peut-être pas le film que tous les fans de Tarantino attendaient, il reste un excellent film devant lequel vous passerez assurément un très bon moment, alors aucune excuse pour ne pas aller le voir !

8 – Mid 90’s , première réalisation de Jonah Hill

Sincère et juste dans le fond, habile et pertinent dans la forme

« C’est essentiellement un film sur le règne animal : un petit se pointe et apprend à survivre et à se construire au milieu de la meute », explique le cinéaste.

Ce petit, c’est Stevie, jeune adolescent de 13 ans qui fuit une vie difficile à la maison, incompris par sa mère et brutalisé par son frère. Il trouve refuge auprès d’une bande de skateurs qu’il admire et dont il intégrera les codes. Le jeune garçon n’esquive alors aucun rite de passage testant ses limites comme dans tout coming of age movie. Partant d’un scénario assez peu original, le film réussit pourtant à nous embarquer et prend sa place parmi les classiques du genre, car il ne trouve pas son originalité dans ce qu’il raconte, mais de la façon dont il le fait.

Jonah Hill réussit notamment à retranscrire avec justesse le Los Angeles des années 90. Tout dans les décors, les vêtements, les expressions nous ramène à cette époque et nous rend nostalgique qu’on l’ait vécu ou non. Des draps « Ninja Turtles ». Un T-Shirt « Street Fighter ». Et c’est là la magie du film qui peut toucher chaque personne qui se laisse embarquer par ce voyage temporel. On se rappelle d’une scène où Stevie s’introduit dans la chambre de son grand frère et s’émerveille – en même temps que nous – devant tous ces objets de l’apparat 90’s : les posters, VHS, CD, casquettes et baskets. Mais le film ne parle pas seulement d’une jeunesse dans les années 90, il semble lui-même être tout droit sorti de ces années avec sa réalisation particulière, son format 4:3 et son grain d’image. La sélection des musiques utilisées est parfaite et toujours placée au bon moment. Certaines scènes sont très belles (l’arrivée de la police dans un parc de skate, la scène finale, …) et le tout est très bien filmé sans jamais se transformer en exercice de style prétentieux, propre à certains premiers films.. 

Du côté des personnages, je me suis attachée rapidement à Stevie bien sûr et à la bande de skateurs (Ray, Fourth Grade, Fuckshit…) dont se dégage une authenticité humaine, portée par des acteurs non-professionnels (à la manière de Larry Clark) qui nous touchent par leur talent et leur vécu. 90’s parle aussi au travers de discussions plus que d’images, de ces adolescents qui connaissent une vie familiale très dure, dans des quartiers qui ne les font pas rêver d’avenir, mais sans jamais exacerber la violence. On n’entrera que dans l’intimité de la maison de Stevie, ce qui pourrait être reproché alors que c’est là la force du film. Il évite la provocation facile et le misérabilisme tentant pour se concentrer sur son objectif.  Je trouve finalement que le ton reste léger (malgré une scène semblable à celle de Tate dans Ken Park) rythmé par les blagues et les sessions de skates. La seule violence montrée est celle subie sans répit par Stevie qui ne cesse de tomber, de se blesser, de recevoir des coups car oui, grandir, c’est ça aussi. Encaisser et se relever. Et la beauté du film tient précisément dans cette vulnérabilité des personnages qui testent, subissent les conséquences de leurs actes, mais n’en deviennent pas pour autant plus responsables parce qu’après tout, ils ont encore du chemin…

En guise de première réalisation, Jonah Hill livre donc une oeuvre délicate, toujours juste et baignée de la lumière d’une époque qui lui parle.

9 – Marriage Story, Noah Baumbach

Avec ses dialogues prodigieux et sa justesse, Marriage Story fait le récit d’un divorce douloureux qui se heurte à de nombreux obstacles et emprisonne le couple au lieu de le libérer. Loin d’être un remake de Kramer contre Kramer de Robert Benton, bien que l’on y retrouve le thème de l’enfant comme sujet central, la poésie du film nous fait voyager entre New York et Los Angeles et entre théâtre et réalité. Alors que les deux protagonistes interprétés à merveille par Scarlett Johansson et Adam Driver souhaiteraient trouver un accord pour leur divorce, deux avocats sans limite vont prendre part au jeu, incarnés par Laura Dern et Ray Liotta. Vont contraster avec leurs discours réciproques la sensibilité et la délicatesse qui se dégagent du film, ainsi que l’attention que le couple se porte malgré son désir de ne plus vivre ensemble. 

Alors, Baumbach joue avec les forces du coeur et celles des contraintes que divorcer implique : le gaspillage d’argent dans la consultation d’avocats, la difficulté de se répartir la charge de l’enfant, l’équilibre entre non-dits et confidences, et celui entre la tendresse que l’on a envers l’être longtemps aimé et le désir de liberté. La longueur et les changements de rythmes font sens, et illustrent les émotions parfois vives et parfois douces ressenties au fur et à mesure que le divorce avance.

Marriage Story est plutôt l’histoire d’un deuil, celui de l’amour vaincu par le poids des années, qui laissera cependant demeurer des souvenirs doux écrits sur des bouts de papier.

10 – Vice, Adam McKay

Sur le papier, il est vrai qu’un biopic consacré à Dick Cheney, vice-président sous l’administration Bush entre 2000 et 2008 ne faisait pas rêver. Et pourtant, le long-métrage d’Adam McKay, qui a notamment réalisé The Big Short, nous offre, derrière une touche d’humour, une vision cinglante et caustique de l’administration américaine, alimentée par le sang et l’argent. 

Vice retrace le parcours d’un homme qui, comprenant que le vrai pouvoir réside dans l’ombre, va devenir l’homme le plus puissance du pays quand le patron de la maison blanche est absent.

Dès l’intitulé du film, « vice », le spectateur comprend tout de suite la double lecture sans équivoque que nous propose l’oeuvre. Plus qu’une simple explication des rouages de la bureaucratie américaine, le film nous montre les vices de ce dernier. Entre justifications de la torture, déclarations mensongères sur la présence d’armes de destruction massive et Irak et séances de golf, le film enchaîne les allers-retours entre l’homme de pouvoir et le jeune homme originaire du Wyoming, qui se fera expulser de l’université de Yale. Dans une narration survoltée, les flash-back, voix off et faux génériques ponctuent le récit pour briser le dernier mur et s’adresser aux lecteurs…qui ne manqueront pas de remarquer les nombreux parallèles entre le passé et l’administration américaine actuelle. 

Ainsi, l’image du vice-président de second plan disparaît peu à peu derrière celle d’un homme symbole des vices du monde politique. On retient surtout la performance de Christian Bale, méconnaissable avec plus de 20 kilos pris et sous des couches de maquillage. L’ex-interprète de Batman nous offre une prestation pleine de sincérité en incarnant l’essence de D.Cheney : caustique, avide de pouvoir et faussement terne. Un homme, presque fantôme, qui a construit sa carrière en puisant dans les faiblesses des autres, sans scrupules, mais avec patience.

Portrait : Wes Anderson ou l’opulente mélancolie

Portrait : Wes Anderson ou l’opulente mélancolie

En 2020 sortira The French Dispatch, le prochain long-métrage en prise de vue réelle de Wes Anderson. Le réalisateur texan est devenu en ce début de siècle l’une des figures les plus essentielles du cinéma d’auteur avec un univers unique et personnel qui s’est approfondi tout au long d’une filmographie déjà riche d’une dizaine de projets. La mise en scène si particulière de Wes Anderson est devenue le symbole de son cinéma : celui de la douceur enfantine que viennent langoureusement écorcher les thèmes du monde des adultes. Les cadres fixes, les mouvements horizontaux de caméra, les couleurs pastel et la symétrie simple sont autant de symboles du leitmotiv de l’œuvre d’Anderson. Toutefois, au fil des années et des longs-métrages, la patte unique du réalisateur a pu devenir un carcan, aussi bien dans son processus créatif que dans l’esprit des critiques et des spectateurs. Ses procédés de réalisation ont fini par résumer l’entièreté de son œuvre, le grand public retenant dans un Grand Budapest Hotel ou dans L’Île aux chiens la maestria de la caméra et des animations en oubliant parfois le fond. Pourtant, s’il est remarquable qu’un cinéaste si particulier dans sa manière de filmer touche à ce point un public même de néophytes, c’est parce qu’au-delà des cadres et des palettes de couleurs, le cinéma de Wes Anderson aborde avec une rare délicatesse des thèmes universellement personnels.

 

The-Grand-Budapest-Hotel-la-critique

 

Wes Anderson n’a jamais fait d’étude de cinéma. A l’université d’Austin, au Texas, il étudie ainsi la philosophie et projette de devenir écrivain. Véritable autodidacte, Anderson découvre finalement le septième art à la bibliothèque de la faculté avec notamment Barfly de Barbet Schroeder. Film dépeignant la solitude d’êtres malheureux sans savoir pourquoi, ce drame intimiste se révèle une influence majeure pour le futur cinéaste. La découverte est complétée par une rencontre, celle avec les frères Wilson, Owen et Luke. Ces derniers aident Wes Anderson dans l’écriture et la réalisation d’un projet de court-métrage qui deviendra finalement le premier long du Texan : Bottle Rocket. Échec commercial retentissant, le film acquiert pourtant une aura de culte. Né de l’esprit déjanté d’Owen et de celui innocemment élégiaque de Wes, Bottle Rocket incarne exactement non seulement ses propos sur l’amitié mais également et surtout son élaboration. Et c’est ici que naît le génie du cinéma de Wes Anderson : sa filmographie évolue de la même manière qu’un jeune adolescent et traverse les mêmes affres et les mêmes réflexions. Le cinéma d’Anderson grandit. Après Bottle Rocket vient Rushmore qui connaît un succès timide en France malgré un accueil admirable aux Etats-Unis.

 

 

Puis apparaît The Royal Tenenbaum. En plus de propulser enfin Wes Anderson sur la scène internationale, ce long-métrage est l’une des étapes les plus admirables dans la progression de son cinéma. La Famille Tenenbaum, sans se départir de la mise en scène typique, creuse davantage cette ambiguïté du passage à l’âge adulte si chère à Wes Anderson. Explorant les relations filiales d’une famille névrosée, le film dépeint le mal-être, la mélancolie, la dépression. Néanmoins, la caméra ne se pose jamais comme juge des personnages hauts en couleur qui déambulent devant elle. Prisonniers de leurs errances métaphysiques, anti-héros presque bovariens, les Tenenbaum luttent contre l’ennui, un père mythomane, le poids d’un destin qu’ils s’inventent comme les adolescents qu’ils sont encore. Et Wes Anderson touche avec une précision et une douceur incroyables cet abîme émotionnel que peuvent traverser tant de jeunes. Toujours bienveillant, le long-métrage connaît une fin heureuse et laisse place à une nouvelle évolution. Ainsi, en 2004, sort La Vie aquatique. Repoussant à nouveau les frontières de son univers visuel et technique, Wes Anderson approfondit en parallèle la transformation de ses films. Ici, le héros est en colère. Triste mais en colère. Comme un enfant qui a grandi trop vite, qui découvre l’injustice de la mort, la vacuité de la vengeance. Un Achab innocent qui inspire davantage la compassion que la crainte. A nouveau, Anderson n’est pas juge mais veut seulement montrer les émotions, les peindre comme un Murillo du cinéma.