Coups de Coeur des Acédiens (2010-2020)

Coups de Coeur des Acédiens (2010-2020)

Nous t’avons révélé notre Top 10 des films de 2019, mais il était aussi important pour nous d’écrire sur nos coups de coeur respectifs de la décennie.

 

La Chasse 

Coup de Coeur de Justine Lieuve

La scène d’ouverture de La Chasse ne laissait nullement présager le drame qui allait se dérouler sous nos yeux pendant deux heures : non loin d’un petit village de la campagne danoise, des hommes dans la force de l’âge sautent nus dans un lac tout en s’apostrophant et en riant à gorge déployée. Parmi eux, on remarque assez vite un homme en retrait, plus discret, plus calme. Lucas a la quarantaine, les traits délicats et le regard doux, légèrement dans le vague ; il détonne face à ses amis plus bruts et plus bruyants. Il travaille dans une maternelle, où il s’entend à merveille avec ses collègues et les enfants ; il vient de divorcer et se bat pour avoir l’autorisation de voir son fils plus souvent. Lucas est foncièrement bon, apprécié de tous ses amis, intégré dans la vie de la commune où subsiste encore une forme de solidarité traditionnelle, là où tout le monde se connaît et s’entraide. Puis vient le jour où Lucas est accusé par Klara, une élève de l’école maternelle et fille d’un de ses amis, de l’avoir attouchée entre deux heures cours. Lucas, tout comme le spectateur, ne comprend pas d’où peut venir cette accusation que l’on sait fausse depuis le début. Mais il est trop tard : à peine les mots prononcés que le mensonge s’est propagé comme une traînée de poudre, a empoisonné les coeurs, a gangréné les relations sociales. Alors que Lucas tente de reconstruire sa vie familiale et amoureuse, le voilà qui voit sa réputation et son intégrité ruinées.

On a parfois reproché à Thomas Vinterberg d’avoir fait un film malhonnête, un réquisitoire contre ceux que l’on a accusé à tort, sous entendu qu’ils sont plus nombreux que l’on ne le croit, d’enlever tout enjeu au film en nous mettant dans la confidence dès le début. Mais plutôt que d’attaquer les fausses victimes – comment, en effet, pourrions-nous nous en prendre à une fillette de cinq ans alors que la vérité sort toujours de la bouche des enfants ? -, La Chasse décortique les rouages du mensonge et de la haine aveugle, la façon dont une rumeur peut enfler, pourrir, jusqu’à la psychose collective, rendue plus aisée par la proximité entre tous les habitants. Le film a l’intelligence de non pas nous perdre dans les méandres d’une enquête policière bien huilée mais de nous placer directement en observateur omniscient qui analyse chaque procédé, chaque geste afin de questionner la facilité du lynchage d’un bouc émissaire trop rapidement désigné – parce qu’il exerce un métier féminin, parce que c’est un homme solitaire. Au fil des heures, nous voyons naître la violence sourde et subreptice – les regards torves, les évitements, les sous-entendus – qui se mue peu à peu en injures, en coups, jusqu’à l’irréparable. La violence a infiltré les individus et les lieux jusqu’à même se trouver là où ne l’attend pas, jusque dans l’église, sous l’oeil d’un dieu que l’on pensait protecteur, qui voit au sein de sa maison même une ire folle éclater.

De par le naturel de la mise en scène héritée du Dogme95 que Vinterberg avait lui-même élaboré quelques années plus tôt – absence de musique, lumière douce et froide, décors d’origine -, le film dépeint avec justesse la cruauté dont sont capables les hommes quand l’aveuglement collectif prime sur la raison. Le titre montre toute l’ambivalence de la nature humaine : la chasse, c’est l’activité qui rassemble les hommes autour d’un même objectif, l’occasion de former un tout qui les dépasse, mais c’est aussi vouloir abattre à tout prix la cible choisie arbitrairement. Alors que le générique apparaît, le spectateur se retrouve sonné, un peu désolé sûrement, avec au dessus de lui cette question lancinante : la vérité triomphera-t-elle toujours à la fin ?

 

The Florida Project

Coup de coeur d’Aude Laupie

Mooney a six ans ; elle vit avec ses amis et sa mère dans le Magic Castle près de Disney World, sous le soleil de Floride. Maintenant changeons de perspective : Halley a une vingtaine d’années, elle vend du parfum sur les parkings pour pouvoir payer son loyer et nourrir sa fille, Mooney. « The Florida Project » séduit par ces deux regards qui s’entremêlent ; le spectateur prend la place tour à tour de Mooney, de Halley ou de Bobby, le gérant protecteur et humain, observateur de ce binôme fragile que forment les deux protagonistes. Sean Baker parvient à peindre un tableau plutôt atypique de la précarité américaine, qui appelle à reconsidérer nos images préconçues : non, être pauvre aux Etats-Unis, ce n’est pas seulement vivre dans le Bronx ou être fermier au Texas. La misère se cache derrière les poupées en plastique, les odeurs sucrées des parfums de contrefaçon, et les vêtements estivaux aussi colorés que fleuris. Cette luminosité des images éclipse en partie la noirceur des conditions de vie des classes populaires aux Etats-Unis ; mais cette éclipse est opportune, en ce qu’elle prend l’allure d’une dénonciation subtile et suggérée, et non d’un pamphlet criant. Ce parti pris social est donc particulièrement bienvenu, et bien amené. 

A cela s’ajoute un regard d’enfant, et ses priorités toutes particulières. Les bêtises des enfants du motel accaparent toute l’attention, et le spectateur appréhende les situations à travers le regard de Mooney, avant tout friand de glaces. La détresse de sa mère, ses propres « bêtises », sont alors décrites par touches, par détails insignifiants pour une enfant mais signifiants pour le spectateur, avec beaucoup de délicatesse et de pudeur. L’enfance est filmée avec une certaine justesse, en proposant une illustration très concrète de l’insouciance : continuer à se sentir princesse dans un château, sans prendre la mesure des fissures qui le menacent. « The Florida Project » m’a marqué pour sa finesse, son traitement des émotions qui évite tout procédé tire-larmes, et sa maîtrise des contrastes ; la scène finale, bien qu’un peu attendue, clôt en beauté ce film admirablement adroit. 

 

La Tête haute

Coup de coeur de Marie Laurent

La Tête haute est un film dont il est difficile de faire simplement l’éloge, car aucun mot ne peut réellement faire rendre compte de la sensation qui nous vient quand on se met face, de cette si brute façon, au combat d’un enfant et de ceux qui l’accompagnent.

Ce film ne se veut pas larmoyant et ne cherche pas la pitié du spectateur, il s’occupe simplement de nous montrer authentiquement une partie des difficultés qui gravitent autour de l’enfant (ici Malory) qui doit être pris en charge par l’Aide Sociale à l’Enfance.

A tous les niveaux le combat de l’enfant placé en foyer est étayé, et les points de vue de la juge des enfants, de l’éducateur et de la mère viennent porter le propos délicat et sensible qui est tenu : aucun enfant ne mérite d’être délaissé et regardé avec mépris.  Tous les enfants ont le droit de vivre et de grandir convenablement, dans un environnement qui leur offre sécurité et bienveillance.

Le film se concentre sur la difficulté de gestion et d’encadrement des centres, sur le tiraillement quant aux prises de décisions de justice, sur le combat intérieur de Malory et sur le grand concept de la confiance et de l’espoir.

Il semble très difficile de faire un film sur le sujet complexe et inconfortable des enfants en situation de rupture familiale et scolaire, et encore plus difficile de le faire de façon nuancée et sans entrer dans le jugement de valeur. C’est alors que Catherine Deneuve porte la voix de la justice désirée face au désespoir de la mère, brillamment jouée par Sara Forestier, et que Rod Paradot se révèle au public en incarnant la rage de vivre et la violence de l’enfant, engendrées par la frustration elle-même née de la misère.

Un axe central du film est celui de l’amour de la mère, qui est contrainte de s’abandonner aux services sociaux malgré son désir de garder près d’elle et de rassurer son fils Malory. Elle incarne l’amour le plus pur, dont l’exercice est freiné par la condition matérielle et intellectuelle dans laquelle elle est emprisonnée : celle d’une jeune mère célibataire, sans argent ni éducation à transmettre.

La lumière de ce film si cru et si direct est la puissance de son humanité. Celle ci fait de lui, à défaut d’une représentation d’une réalité qui se voudrait raisonnable, un cri d’alerte.

En visionnant La Tête haute une fois, puis deux, puis encore de nouvelles, j’ai eu le désir croissant d’agir et de me révolter. J’ai eu envie de me mettre au niveau de tous ceux qui agissent dans ce secteur parfois violent et largement critiqué.

Car le film a touché un point sensible, celui de l’enfance malmenée et de l’éducation, il a réussi à se faire une place digne dans le cinéma français (film d’ouverture au festival de Cannes, César du meilleur espoir masculin, César du meilleur acteur dans un second rôle). Quant à moi, j’ai trouvé ma vocation.

 

Coco

Coup de coeur d’Alexandra Perina

Coco est sûrement l’un des meilleurs films d’animation qui m’a été donné de voir.  Et le film de toutes les audaces (réussies). Mené par les équipes de Lee Unkrich et Adrian Molina qui produisent une réussite signée Pixar tant dans la forme que dans le fond.

On y suit les aventures de Miguel, un petit garçon qui en dépit de la haine de sa famille pour la musique, ne rêve que d’une chose : en faire sa carrière ! Mais pour suivre les traces de son ancêtre, le célèbre artiste Ernesto de la Cruz, il lui faudra risquer sa vie. Suite à un vol de guitare, Miguel, maudit, sera emprisonné dans le royaume des morts. Il devra, pour en sortir, avoir la bénédiction de ses ancêtres avant que le soleil ne se lève. A la recherche d’Ernesto, il se lie d’amitié avec Hector, un squelette un peu filou. Ensemble, ils vont découvrir la vérité sur l’histoire familiale. 

Un synopsis abordant le thème de la mort à travers la culture mexicaine, en abordant des problématiques liées à la famille. Oui, c’est audacieux. Cela pourrait en étonner plus d’un pour un film destiné aux enfants et pourtant Coco surprend par ses belles couleurs chatoyantes, sa lumière et sa joie. Le royaume des morts, loin d’être cette vision glauque et déprimante habituellement servie, est ici un univers féérique dont on ne peut qu’admirer paradoxalement “la vie”. Les morts, représentés par des squelettes très expressifs, mènent une (non-)existence somme toute banale : ils travaillent, suivent la mode, vont en concert… C’est même Miguel, le vivant, qui est ici l’étranger et “l’anormal” ce qui est assez comique. Les personnages sont très attachants.

Techniquement, rien à redire, c’est une claque visuelle. Les dessins sont absolument magnifiques et la scène du pont des feuilles illuminés éblouie. On croise aussi dans le royaume des drôles de bêtes multicolores. Et si on prête attention, de nombreux détails et références sont cachés dans chaque plan !

Tout ceci donne une vision décomplexée de la mort pour les enfants tout en traitant de sujets difficiles comme la transmission, le deuil et l’oubli de manière subtile, honnête et touchante. Ainsi, si personne ne pose ta photo le jour de la célébration des morts, tu ne peux traverser le pont pour voir ta famille… Car on aborde bien la dimension spirituelle de la mort de manière poignante (mais pas de spoil ici). On nous parle aussi des oppositions : entre les jeunes et les vieux, entre le souhait de la famille et les aspirations individuelles, la tradition et l’émancipation…De quoi sortir des réflexions plein la tête.

Le film est bien rythmé par le chant et la danse auquel s’ajoute souvent un comique de situation. Cependant, il ne faut pas se méprendre, l’histoire est somme toute assez triste.  La scène du concert d’Ernesto est exquise. Pas de place pour l’ennui dans cette aventure riche de surprise. Les rebondissements sont crédibles et bien ficelés. La musique crée une ambiance unique, délicieuse par son exotisme, elle nous emporte dans le monde, du début à la fin. Une fin d’ailleurs touchante, humble et pleine de tendresse. Il m’a fallu du temps pour revenir à la réalité après ce film à l’ambiance unique. A voir pour (et avec) toute la famille !

 

Inception

Coup de Coeur de Salomé Ferraris

Rappelez-vous, l’été 2010 démarrait sur des chapeaux de roues. Deux ans après son célèbre The Dark Knight, Christopher Nolan revenait avec une oeuvre aussi complexe que palpitante : Inception. 

Dom Cobb ( Leonardo DiCaprio ) est un voleur et espion passé maître dans l’art de l’extraction, technique consistant à s’approprier les secrets enfouis au plus profond de notre subconscient. Mais cette activité dangereuse lui a fait perdre tout ce qui lui est cher. Afin de retrouver son ancienne vie il va tenter l’irréalisable : l’inception. Il ne doit plus subtiliser un rêve mais implanter une idée dans l’esprit d’un magnat industriel. Il s’agit ici de créer un rêve collectif où l’on peut se perdre… à jamais. 

Tout en respectant les codes d’un film classique de braquage, entre recrutements, entraînements et mission finale, Nolan choisit de plonger dans les arcanes même du cerveau. Pour décortiquer les méandres du subconscient, le réalisateur part d’un postulat simple : l’esprit humain n’est pas soumis aux lois de la physique. Ainsi, malgré les changements de gravité et les emboîtements de rêves ( sur 4 niveaux ), le spectateur  ne se perd pas au milieu de ce labyrinthe onirique. Les rouages narratifs s’imbriquent parfaitement pour former un scénario cohérent et rythmé : celui d’un hold up mental, tant pour la cible que pour le public.

En créant son propre univers dans les rêves, Cobb maîtrise l’espace. Mais il va plus loin en s’amusant avec le temps. En effet, plus l’espion s’enfonce dans les couches oniriques, plus le temps s’écoule lentement. Des années dans le subconscient ne représentent que quelques secondes dans la vraie vie. Cobb a ainsi le pouvoir de créer un échappatoire à sa réalité pleine de remords et de culpabilité. Mais ce n’est qu’une illusion. C’est en se pensant omnipotent que, comme Prométhée, le héros va se retrouver écrasé par ce qu’il fuie. Par ailleurs, la bande-son de Hans Zimmer renforce cet aspect tragique, en apportant prestance et grandiose au film. 

Mais les réflexions sur la notion d’illusion vont plus loin. Le film nous interroge sur les dangers du rêve. Comme nous le dit Cobb : «  les rêves font vrai tant qu’on est dedans. ». Alors comment être certain que nous ne rêvons pas ? Et si la réalité présentée n’était en fait qu’un rêve apparaissant comme réel aux yeux de Cobb et du spectateur ? Le rêve est-il préférable à la réalité ? Au spectateur de juger quelle(s) piste(s) il souhaite emprunter…. 

 

Réalité

Coup de cœur de Gaspard Martin-Lavigne

Mon film de la décennie est Réalité de Quentin Dupieux, sorti en 2014. C’est le sixième long-métrage de Quentin Dupieux, et le meilleur à mon sens, car il condense tout son humour et son génie en une heure et demie d’absurde. Avec en tête d’affiche Alain Chabat, Jonathan Lambert et Elodie Bouchez, Dupieux fait le choix de prendre des acteurs de qualité pour captiver efficacement le spectateur malgré l’invraisemblance de ce qui se passe à l’écran.

Au niveau de l’intrigue, Réalité suit le parcours d’un réalisateur qui cherche à émettre le meilleur gémissement de l’histoire du cinéma afin que son film soit produit. Lors de ses pérégrinations, il fera la rencontre d’une pléthore de personnages tous aussi loufoques que lui, de l’acteur fou à la petite fille visionnaire (la fameuse Réalité), personnages dont on suivra également le parcours à intervalles réguliers. Les dialogues et les personnages respirent le n’importe quoi, et contribuent autant à divertir le spectateur qu’à lui retourner le cerveau d’une manière plutôt agréable (aussi étonnamment que cela puisse paraître). Les différentes situations sont perturbantes pour beaucoup, mais cela n’empêche pas le film d’être touchant et de faire réfléchir, notamment sur le cinéma en lui-même et en particulier la création d’un film. Soyez prêts à entrer en abyme comme jamais auparavant !

Enfin, on a affaire à un film magnifique visuellement parlant, dans lequel Dupieux se fait plaisir avec des plans larges qui révèlent les vastes étendues de Los Angeles dans un univers lumineux et agréable à l’œil. Il réussit également mettre en scène de très beaux plans qui renforcent le côté onirique de Réalité, à l’image de l’affiche du film. Quant à la musique, on se retrouve enfermé dans une boucle qui consiste en les cinq premières minutes de Music With Changing Parts de Philip Glass, qui accentue la spirale labyrinthique que suit l’intrigue du film.

Excellent représentant du film absurde du 21ème siècle, Réalité est peut-être le deuxième film de ce genre à voir après Le Charme discret de la bourgeoisie. Que vous soyez simplement curieux.se ou cinéphile, vous ne serez pas déçu.e.

 

Boyhood

Coup de coeur de Sophie Pinier

Le temps d’une adolescence,

En 2001, commence le récit fou d’une adolescence. Boyhood, c’est le défis d’un réalisateur, Richard Linklater, de filmer pendant 12 ans les même acteurs et d’en faire une fresque sur l’adolescence, la famille, la vie. Paris osé, défis relevé. De ses 6 à ses 18 ans, on dépeint le destin de Mason (Ellar Coltrane) et de sa famille, sur fond de l’évolution du monde, de l’Amérique et des nouvelles technologies. Regarder Boyhood c’est s’embarquer dans 2h46 de la vie quotidienne de cette famille Texane, sans pathos hollywoodien et sans volonté autre que de montrer l’évolution de ses personnages et en meme temps, d’une société toute entière. 

Alors qu’à premier abord, on s’aventure à le regarder par pur défis cinématographique, on devient vite dépendant de la suite de leurs péripéties. Aux antipodes d’une télé-réalité, cette fiction au budget et à l’ambition moindre nous fait vibrer au meme rythme que le jeune garçon découvre la vie. L’intensité émotionnelle, dépourvue de tout sur-jeu ou exagération, nous plonge avec une certaine pudeur dans sa vie étudiante, familiale et sentimentale. Alors que certaines scènes peuvent paraître banales ou redondantes, comme les ruptures successives de la mère (Patricia Arquette), d’autres, telles que les conversations entre Mason et son père, arrivent à nous fasciner au delà de leur banalité. Cette vacuité, souvent pointée du doigt par la critique, peut se révélée peut être comme une incompréhension du projet du film dont c’est la simplicité qu’effleure Linklater qui en fait tout son charme et son authenticité. Au delà de nous montrer le parcours d’une famille sur une décennie, c’est également un film d’époque, en temps réel. De l’élection d’Obama à l’apparition de l’IPod, en passant par la guerre en Irak, les personnages et les événements flirtent avec l’actualité américaine et mondiale, qui encrent l’oeuvre dans son temps.

Le temps passe, le film évolue, mais toujours avec la même ligne directrice. On se rend à peine compte que le projet s’est étalé sur 12 ans. La subtilité avec laquelle le réalisateur jongle avec les années sans jamais les indiquer, nous fait apprécier le film d’autant plus qu’on remarque peu que celles-ci passent. C’est en cela je pense, qu’on constate que le paris est réussi.

IL N’EST JAMAIS TROP TARD POUR LE TOP 2019

IL N’EST JAMAIS TROP TARD POUR LE TOP 2019

L’ACD te présente son Top des films sortis au cinéma en 2019 -il a effectivement mis un peu de temps à sortir, on a préféré bien réfléchir à la question avant de le partager!-

1 – Parasite, Bong Joon Ho

On ne le présente plus. En tête de ce classement, celui qui a reçu l’immense privilège de recevoir la Palme d’Or au Festival de Cannes. Et quelle Palme d’or méritée. Parasite est un film coréen réalisé  par Bong Joon Ho qui l’a co-scénarisé avec Han Jin Wan. Après Okja qui nous faisait réfléchir sur notre consommation de viande, le réalisateur revient en force en s’attaquant aux inégalités économiques et sociales coréennes qui se reflètent parfaitement dans le paysage international. 

Avant tout, il relate l’histoire d’une famille désoeuvrée obtenant son gagne-pain par des challenges internet et quelques escroqueries, jusqu’au beau jour où le fils aîné se voit proposer un travail de tuteur pour une jeune lycéenne issue d’une famille aisée. Au sein de cette famille bourgeoise, Ki-taek voit l’opportunité d’offrir un travail à chaque membre de sa famille pour qu’ils puissent enfin correctement vivre. Ainsi commence mensonges, manipulations, coups de théâtre envers ce foyer bien loti, baignant décidément dans la naïveté.

Dès lors que le but des protagonistes est atteint, Parasite prend une tournure beaucoup plus sombre et nous met en face d’autres infiltrés plus discrets jusqu’alors. La rivalité s’installe et les deux camps usent de leurs pouvoirs pour garder leur place dans la maison, sous la critique et le dédain des plus hauts placés. Le film conduit peu à peu à un achèvement tragique et sanglant, où personne ne saura être épargné. 

Mêlant avec finesse le genre de la comédie et du thriller, l’oeuvre cinématographique est un vrai bouleversement émotionnel. Les show don’t tell sont puissants et sublimement filmés: on pense à la scène de la tempête où les protagonistes retournent dans leur misère pensant alors avoir tout gagné, c’est la condamnation sociale.

A insi, ce film charme par son esthétique doté de plans subtilement choisis et de décors très réussis. On pense particulièrement à celui du lieu de vie des protagonistes principaux, ce bidonville souterrain et bordélique à proximité des égouts. 

Enfin, les sonorités de la langue coréenne sont toujours un plaisir pour nos sens. 

2 – Portrait de la jeune fille en feu, Céline Sciamma

Article disponible sur notre site.

http://cinemadauphine.fr/portrait-de-la-jeune-fille-en-feu-poetique-et-politique-le-parfait-equilibre-trouve-par-celine-sciamma/

3 – La favorite, Yórgos Lánthimos

Début du XVIIIème siècle : la reine Anne d’Angleterre, entre sautes d’humeur et crises de goutte, suit d’un œil distant la guerre entre son pays et la France. Elle laisse son amie – et amante secrète – la duchesse de Marlborough prendre en main les questions politiques, pour pouvoir jouer avec ses 17 lapins, représentant autant de ses enfants perdus. Abigail Hill, jeune fille du peuple après le déshonneur de sa famille, vient travailler au palais, et va peu à peu s’attirer les faveurs (affectives et sexuelles) de la reine. C’est le début d’une rivalité explosive entre Sarah et Abigail, caractérisée par des jeux de séduction, de soif de pouvoir et de perfidies furtives. 

Yorgos Lánthimos ne raconte pas l’histoire d’une reine ; il raconte le désespoir d’une femme qui se voit vieillir, mourir, dans une solitude toujours grandissante. Bien qu’elle soit sur le papier la femme la plus puissante d’Angleterre, Anne se sent impuissante, et sa tyrannie ressemble davantage à des caprices d’enfant qu’à une avidité de domination. Cette avidité n’est cependant pas en reste ; elle est parfaitement incarnée par les deux amantes. Personnages détestables, égoïstes, opportunistes, prêtes à tout pour un geste d’amour royal – principalement pour ce qu’il est synonyme d’ascension sociale – , elles dégagent pour autant une énergie impressionnante, et confèrent au film un rythme renversant. 

Lassée des films historiques racontant les décrets tamponnés, les phrases marquantes de grandes personnalités et le respect mêlé de terreur devant Sa Majesté, je fus conquise par « La Favorite », plaçant sous les projecteurs les coups bas des courtisanes et les afflictions d’une reine vulnérable. Le réalisateur montre des corps meurtris, boursouflés, salis par la boue et le sang. La réjouissance de ce film réside donc dans les déficiences physiques et morales de ses personnages, et dans cette volonté de faire basculer une grande affaire publique (la guerre) derrière des petites affaires privées. 

4 – Douleur et Gloire, Pedro Almodóvar

Dans Douleur et Gloire de Pedro Almodóvar, un spectateur averti retrouvera aisément les thèmes qui sont le plus chers à ce réalisateur espagnol que l’on ne présente plus : la nostalgie de l’enfance, le désir, le rapport à la mère, à la création, les retrouvailles bouleversantes, tout cela embelli par des couleurs chatoyantes et des dialogues d’une justesse remarquable. Salvador Mallo, réalisateur à succès vieillissant, se retrouve à soixante ans confronté à ses peurs et doutes les plus profonds : enfermé dans un corps valétudinaire, abîmé par des années de vie tumultueuses, il se retrouve incapable de réaliser de nouveaux films et s’enfonce peu à peu dans la consommation d’héroïne. Cette isolation, perturbée par l’irruption d’un ancien ami et d’un ex-amant, est l’occasion pour lui de réaliser son introspection, de faire le bilan d’une existence extraordinaire. 

Alors que le cinéaste se remémore son enfance dans un petit village espagnol, couvé par une mère omniprésente, son premier émoi fulgurant pour un beau jeune homme, les chaotiques années soixante, les mortifères années quatre-vingt et les amours qui ont traversé les âges, c’est avant tout le portrait d’Almodóvar qui se dessine. Car Salvador, de par son physique (endossé par un Antonio Banderas que l’on a rarement vu aussi touchant) et son histoire, incarne le double d’Almodóvar et permet à celui-ci de livrer, à soixante-dix ans, son film le plus intime et le plus sincère. Douleur et Gloire n’est pas une œuvre moribonde sur le déclin et la vieillesse mais l’histoire de corps et de cœurs qui se cherchent, se retrouvent, se fuient et qui continueront à palpiter pourvu qu’il y ait de la vie.

5 – Joker, Todd Phillips

Montré plus d’une dizaine de fois à l’écran, le Némésis du Batman revenait à l’écran 2019 avec Joker de Todd Phillips mais sous un autre jour : ici, il n’est pas question de parler de bain d’acide. 

Le réalisateur de Very Bad Trip, plutôt habitué aux comédies, propose de s’intéresser aux origines de l’homme au sourire diabolique. L’histoire se déroule à Gotham City. On y retrouve Arthur Fleck qui, afin de survire et de s’occuper de sa mère, se produit dans la rue déguisé en clown. Pourtant, à l’instar de son idole Murray Franklin, il rêve de devenir le roi du stand-up. Méprisé par la société, il va peu à peu sombrer dans une folie meurtrière pour devenir celui que nous connaissons tous : le Joker. 

Loin des batailles cosmiques, des déferlantes d’effets spéciaux ou de capes virevoltant dans le vent, le réalisateur propose une nouvelle interprétation du mythe de l’antagoniste du Batman : l’histoire d’un être humain, à la fois touchant et terrifiant, incompris par la société. Et entre rire machiavélique et pas de danse improvisés, Joaquin Phoenix parvient à donner toute sa profondeur au Joker. Il n’hésitera pas à perdre 23,6 kilos en quelques semaines et à tester toutes sortes de drogues pour nous offrir cette interprétation à couper le souffle. Plus qu’à attendre les résultats ce dimanche de la cérémonie des Oscars, pour savoir si Joaquin Phoenix remportera le prix du meilleur acteur à la 92ème cérémonie des Oscars. 

Le Joker est sans aucun doute un film politique, inscrit dans notre réalité.  Entre agressions gratuites dans les rames d’un métro et absence de soins en raison de coupes budgétaires, nul doute qu’Arthur Fleck fait part des laissés-pour-compte. Il est le symbole de ceux qui ne connaissaient que misère et violence, de ceux pour qui « le rêve américain » n’est qu’illusion. Le film nous livre ainsi un propos fort : le monde est indifférent à la violence. On ne s’intéressera à Arthur Fleck seulement dans le but de l’humilier en direct. 

Joker est tout simplement le miroir de notre réalité : celle d’une société malade dont la violence se nourrit des inégalités. Il n’y a qu’à voir le nombre croissant de tueries et de massacres rien qu’aux Etats-Unis. La question que soulève le film ne devrait pas être « cette oeuvre est-elle une célébration du meurtre ? » mais plutôt « Et si un jour les laissés-pour-compte décidaient de se soulever et de se rebeller ? ». ici, c’est l’incapacité des hommes à tendre la main aux plus miséreux qui pousse le Joker à commettre des tueries de masse. L’oeuvre est un message d’alarme qui nous pousse à ouvrir les yeux. Plus que cela, c’est un manifeste pour fonder une nouvelle société qui ne perpétuera plus la violence. 

6 – Les Misérables, Ladj Ly

Sorti dans un contexte pour le moins particulier, alors que les violences policières sont dénoncées par une frange de plus en plus importante de la population, Les Misérables de Ladj Ly ne pouvait que susciter l’attention et, a fortiori, un certain respect. Nombreux furent les spectateurs à s’émouvoir du quotidien de la banlieue parisienne, dont Emmanuel Macron lui-même qui se fendra d’une promesse d’améliorer la situation. Mais qu’est ce qui est réellement montré, dans ces Misérables ? En même temps que Stéphane, nouveau baqueux fraîchement débarqué de Cherbourg, nous découvrons la journée type d’un membre de la BAC de Montfermeil : rendez-vous avec la commissaire, patrouilles en voiture, discussions avec les habitants du quartier… Mais se révèlent peu à peu les abus, les violences physiques et verbales dont fait preuve Chris, vétéran de la BAC, à peine tempérés par Gwada, son compère. 

Le ton est au départ déroutant, entre humour grinçant et portrait cru de l’animosité ambiante, et le basculement opère réellement lorsqu’un conflit entre gitans propriétaires d’un cirque itinérant et jeunes de la cité éclate après le vol d’un lionceau par Issa, un garçon un peu trop téméraire. La situation dégénère pour de bon quand Gwada tire à bout portant au LBD sur Issa et que les trois baqueux se rendent compte que la scène a été filmée par le drone d’un adolescent. C’est par cette quête du drone aux allures d’escalade de la violence que Ladj Ly met en scène la brutalité de la cité, la rivalité entre baqueux et banlieusards, entre clans, mais aussi la solidarité, les motivations et espoirs de ces marginaux laissés pour compte, ce Lumpenproletariat que l’on préfère oublier. 

Si le titre fait clairement écho au chef d’oeuvre de Victor Hugo, le réalisateur ne décalque pas simplement le récit mais le transpose pour en faire une fable terriblement actuelle car le Montfermeil de Victor Hugo ressemble sensiblement au Montfermeil de Ladj Ly : Issa dans les escaliers crasseux des HLM, c’est Gavroche sur les barricades ; la finalité, c’est le Grand Soir dont rêvent les révolutionnaires d’hier et d’aujourd’hui. 

7 – Once Upon a Time… in Hollywood, Q. Tarantino

 

Ce top ne serait pas complet sans Once Upon A Time… in Hollywood, peut-être l’avant dernier film de Quentin Tarantino sorti en août 2019, qui retrace la fin de parcours d’un acteur et sa doublure dans le monde du cinéma hollywoodien à la fin des années 60. Odyssée désabusée au sein d’une Amérique bariolée où l’on côtoie stars du cinéma aussi bien que hippies drogués, on y retrouve toujours (et avec grand plaisir !) des musiques tonitruantes et des couleurs vives, qui viennent contraster avec un sentiment de mélancolie dont tout le film est emprunt. Malgré ces quelques marques de fabrique tarantinesques, il faut reconnaître qu’il tranche avec ce qu’on avait l’habitude de voir, en mettant moins l’accent sur les dialogues que sur les actes, avec des scènes magnifiques qui mettent en avant le jeu d’acteur du duo talentueux composé de Leonardo Dicaprio et Brad Pitt. 

Once Upon A Time… in Hollywood est un film qui s’inscrit dans une époque charnière, l’année 69, et revisite les événements qui y ont lieu, tout en rendant compte de la nostalgie des anciens face au Nouvel Hollywood émergent, un monde auquel ils n’appartiennent plus. Heureusement, de tous les acteurs qu’on a à l’écran, tous semblent s’être bonifiés avec l’âge, et on ne voit pas le temps passer pendant ces deux heures et quelques aux côtés des personnages principaux, d’une nonchalance qui frise le comique. En conclusion, même si Once Upon A Time in Hollywood n’est peut-être pas le film que tous les fans de Tarantino attendaient, il reste un excellent film devant lequel vous passerez assurément un très bon moment, alors aucune excuse pour ne pas aller le voir !

8 – Mid 90’s , première réalisation de Jonah Hill

Sincère et juste dans le fond, habile et pertinent dans la forme

« C’est essentiellement un film sur le règne animal : un petit se pointe et apprend à survivre et à se construire au milieu de la meute », explique le cinéaste.

Ce petit, c’est Stevie, jeune adolescent de 13 ans qui fuit une vie difficile à la maison, incompris par sa mère et brutalisé par son frère. Il trouve refuge auprès d’une bande de skateurs qu’il admire et dont il intégrera les codes. Le jeune garçon n’esquive alors aucun rite de passage testant ses limites comme dans tout coming of age movie. Partant d’un scénario assez peu original, le film réussit pourtant à nous embarquer et prend sa place parmi les classiques du genre, car il ne trouve pas son originalité dans ce qu’il raconte, mais de la façon dont il le fait.

Jonah Hill réussit notamment à retranscrire avec justesse le Los Angeles des années 90. Tout dans les décors, les vêtements, les expressions nous ramène à cette époque et nous rend nostalgique qu’on l’ait vécu ou non. Des draps « Ninja Turtles ». Un T-Shirt « Street Fighter ». Et c’est là la magie du film qui peut toucher chaque personne qui se laisse embarquer par ce voyage temporel. On se rappelle d’une scène où Stevie s’introduit dans la chambre de son grand frère et s’émerveille – en même temps que nous – devant tous ces objets de l’apparat 90’s : les posters, VHS, CD, casquettes et baskets. Mais le film ne parle pas seulement d’une jeunesse dans les années 90, il semble lui-même être tout droit sorti de ces années avec sa réalisation particulière, son format 4:3 et son grain d’image. La sélection des musiques utilisées est parfaite et toujours placée au bon moment. Certaines scènes sont très belles (l’arrivée de la police dans un parc de skate, la scène finale, …) et le tout est très bien filmé sans jamais se transformer en exercice de style prétentieux, propre à certains premiers films.. 

Du côté des personnages, je me suis attachée rapidement à Stevie bien sûr et à la bande de skateurs (Ray, Fourth Grade, Fuckshit…) dont se dégage une authenticité humaine, portée par des acteurs non-professionnels (à la manière de Larry Clark) qui nous touchent par leur talent et leur vécu. 90’s parle aussi au travers de discussions plus que d’images, de ces adolescents qui connaissent une vie familiale très dure, dans des quartiers qui ne les font pas rêver d’avenir, mais sans jamais exacerber la violence. On n’entrera que dans l’intimité de la maison de Stevie, ce qui pourrait être reproché alors que c’est là la force du film. Il évite la provocation facile et le misérabilisme tentant pour se concentrer sur son objectif.  Je trouve finalement que le ton reste léger (malgré une scène semblable à celle de Tate dans Ken Park) rythmé par les blagues et les sessions de skates. La seule violence montrée est celle subie sans répit par Stevie qui ne cesse de tomber, de se blesser, de recevoir des coups car oui, grandir, c’est ça aussi. Encaisser et se relever. Et la beauté du film tient précisément dans cette vulnérabilité des personnages qui testent, subissent les conséquences de leurs actes, mais n’en deviennent pas pour autant plus responsables parce qu’après tout, ils ont encore du chemin…

En guise de première réalisation, Jonah Hill livre donc une oeuvre délicate, toujours juste et baignée de la lumière d’une époque qui lui parle.

9 – Marriage Story, Noah Baumbach

Avec ses dialogues prodigieux et sa justesse, Marriage Story fait le récit d’un divorce douloureux qui se heurte à de nombreux obstacles et emprisonne le couple au lieu de le libérer. Loin d’être un remake de Kramer contre Kramer de Robert Benton, bien que l’on y retrouve le thème de l’enfant comme sujet central, la poésie du film nous fait voyager entre New York et Los Angeles et entre théâtre et réalité. Alors que les deux protagonistes interprétés à merveille par Scarlett Johansson et Adam Driver souhaiteraient trouver un accord pour leur divorce, deux avocats sans limite vont prendre part au jeu, incarnés par Laura Dern et Ray Liotta. Vont contraster avec leurs discours réciproques la sensibilité et la délicatesse qui se dégagent du film, ainsi que l’attention que le couple se porte malgré son désir de ne plus vivre ensemble. 

Alors, Baumbach joue avec les forces du coeur et celles des contraintes que divorcer implique : le gaspillage d’argent dans la consultation d’avocats, la difficulté de se répartir la charge de l’enfant, l’équilibre entre non-dits et confidences, et celui entre la tendresse que l’on a envers l’être longtemps aimé et le désir de liberté. La longueur et les changements de rythmes font sens, et illustrent les émotions parfois vives et parfois douces ressenties au fur et à mesure que le divorce avance.

Marriage Story est plutôt l’histoire d’un deuil, celui de l’amour vaincu par le poids des années, qui laissera cependant demeurer des souvenirs doux écrits sur des bouts de papier.

10 – Vice, Adam McKay

Sur le papier, il est vrai qu’un biopic consacré à Dick Cheney, vice-président sous l’administration Bush entre 2000 et 2008 ne faisait pas rêver. Et pourtant, le long-métrage d’Adam McKay, qui a notamment réalisé The Big Short, nous offre, derrière une touche d’humour, une vision cinglante et caustique de l’administration américaine, alimentée par le sang et l’argent. 

Vice retrace le parcours d’un homme qui, comprenant que le vrai pouvoir réside dans l’ombre, va devenir l’homme le plus puissance du pays quand le patron de la maison blanche est absent.

Dès l’intitulé du film, « vice », le spectateur comprend tout de suite la double lecture sans équivoque que nous propose l’oeuvre. Plus qu’une simple explication des rouages de la bureaucratie américaine, le film nous montre les vices de ce dernier. Entre justifications de la torture, déclarations mensongères sur la présence d’armes de destruction massive et Irak et séances de golf, le film enchaîne les allers-retours entre l’homme de pouvoir et le jeune homme originaire du Wyoming, qui se fera expulser de l’université de Yale. Dans une narration survoltée, les flash-back, voix off et faux génériques ponctuent le récit pour briser le dernier mur et s’adresser aux lecteurs…qui ne manqueront pas de remarquer les nombreux parallèles entre le passé et l’administration américaine actuelle. 

Ainsi, l’image du vice-président de second plan disparaît peu à peu derrière celle d’un homme symbole des vices du monde politique. On retient surtout la performance de Christian Bale, méconnaissable avec plus de 20 kilos pris et sous des couches de maquillage. L’ex-interprète de Batman nous offre une prestation pleine de sincérité en incarnant l’essence de D.Cheney : caustique, avide de pouvoir et faussement terne. Un homme, presque fantôme, qui a construit sa carrière en puisant dans les faiblesses des autres, sans scrupules, mais avec patience.

Portrait : Wes Anderson ou l’opulente mélancolie

Portrait : Wes Anderson ou l’opulente mélancolie

En 2020 sortira The French Dispatch, le prochain long-métrage en prise de vue réelle de Wes Anderson. Le réalisateur texan est devenu en ce début de siècle l’une des figures les plus essentielles du cinéma d’auteur avec un univers unique et personnel qui s’est approfondi tout au long d’une filmographie déjà riche d’une dizaine de projets. La mise en scène si particulière de Wes Anderson est devenue le symbole de son cinéma : celui de la douceur enfantine que viennent langoureusement écorcher les thèmes du monde des adultes. Les cadres fixes, les mouvements horizontaux de caméra, les couleurs pastel et la symétrie simple sont autant de symboles du leitmotiv de l’œuvre d’Anderson. Toutefois, au fil des années et des longs-métrages, la patte unique du réalisateur a pu devenir un carcan, aussi bien dans son processus créatif que dans l’esprit des critiques et des spectateurs. Ses procédés de réalisation ont fini par résumer l’entièreté de son œuvre, le grand public retenant dans un Grand Budapest Hotel ou dans L’Île aux chiens la maestria de la caméra et des animations en oubliant parfois le fond. Pourtant, s’il est remarquable qu’un cinéaste si particulier dans sa manière de filmer touche à ce point un public même de néophytes, c’est parce qu’au-delà des cadres et des palettes de couleurs, le cinéma de Wes Anderson aborde avec une rare délicatesse des thèmes universellement personnels.

 

The-Grand-Budapest-Hotel-la-critique

 

Wes Anderson n’a jamais fait d’étude de cinéma. A l’université d’Austin, au Texas, il étudie ainsi la philosophie et projette de devenir écrivain. Véritable autodidacte, Anderson découvre finalement le septième art à la bibliothèque de la faculté avec notamment Barfly de Barbet Schroeder. Film dépeignant la solitude d’êtres malheureux sans savoir pourquoi, ce drame intimiste se révèle une influence majeure pour le futur cinéaste. La découverte est complétée par une rencontre, celle avec les frères Wilson, Owen et Luke. Ces derniers aident Wes Anderson dans l’écriture et la réalisation d’un projet de court-métrage qui deviendra finalement le premier long du Texan : Bottle Rocket. Échec commercial retentissant, le film acquiert pourtant une aura de culte. Né de l’esprit déjanté d’Owen et de celui innocemment élégiaque de Wes, Bottle Rocket incarne exactement non seulement ses propos sur l’amitié mais également et surtout son élaboration. Et c’est ici que naît le génie du cinéma de Wes Anderson : sa filmographie évolue de la même manière qu’un jeune adolescent et traverse les mêmes affres et les mêmes réflexions. Le cinéma d’Anderson grandit. Après Bottle Rocket vient Rushmore qui connaît un succès timide en France malgré un accueil admirable aux Etats-Unis.

 

 

Puis apparaît The Royal Tenenbaum. En plus de propulser enfin Wes Anderson sur la scène internationale, ce long-métrage est l’une des étapes les plus admirables dans la progression de son cinéma. La Famille Tenenbaum, sans se départir de la mise en scène typique, creuse davantage cette ambiguïté du passage à l’âge adulte si chère à Wes Anderson. Explorant les relations filiales d’une famille névrosée, le film dépeint le mal-être, la mélancolie, la dépression. Néanmoins, la caméra ne se pose jamais comme juge des personnages hauts en couleur qui déambulent devant elle. Prisonniers de leurs errances métaphysiques, anti-héros presque bovariens, les Tenenbaum luttent contre l’ennui, un père mythomane, le poids d’un destin qu’ils s’inventent comme les adolescents qu’ils sont encore. Et Wes Anderson touche avec une précision et une douceur incroyables cet abîme émotionnel que peuvent traverser tant de jeunes. Toujours bienveillant, le long-métrage connaît une fin heureuse et laisse place à une nouvelle évolution. Ainsi, en 2004, sort La Vie aquatique. Repoussant à nouveau les frontières de son univers visuel et technique, Wes Anderson approfondit en parallèle la transformation de ses films. Ici, le héros est en colère. Triste mais en colère. Comme un enfant qui a grandi trop vite, qui découvre l’injustice de la mort, la vacuité de la vengeance. Un Achab innocent qui inspire davantage la compassion que la crainte. A nouveau, Anderson n’est pas juge mais veut seulement montrer les émotions, les peindre comme un Murillo du cinéma.