Quand un styliste devient réalisateur : A Single Man & Nocturnal Animals de Tom Ford

Quand un styliste devient réalisateur : A Single Man & Nocturnal Animals de Tom Ford

Tom Ford. Ce nom vous dit sûrement quelque chose. Peut-être l’avez-vous croisé lors de vos achats de Noël, ou lors d’un détour dans les rayons parfumerie et haute couture. Si le talent du styliste américain est aujourd’hui incontesté, ses créations cinématographiques restent quant à elles méconnues du grand public. Or, la délicatesse de son esthétique et la profondeur de ses scénarios méritent d’être mises en avant. Ainsi, en attendant la potentielle réouverture des cinémas, je vous propose de découvrir (ou redécouvrir) le travail d’un réalisateur encore trop peu projeté dans nos salles.

    Tom Ford n’a certes que deux films à son actif: A Single Man ( 2009) et Nocturnal Animals (2016). Mais ses deux réalisations laissent déjà entrevoir un style scénaristique et artistique qui lui est propre. Ses connaissances dans le métier de la mode sont perceptibles et réutilisées au travers de son le travail précis et réfléchis des corps et des postures des acteurs. Les choix des costumes, des couleurs et des lumières sont également très importants car ils reflètent les évolutions psychologiques des personnages: la haute couture influence donc très fortement ses films.

A Single Man raconte l’histoire tragique de George Falconer (joué par Colin Firth) un professeur d’anglais vivant dans les années 60 aux Etats-Unis, dévasté par la mort de son amant, Jim. N’arrivant pas à faire le deuil, le suicide est pour lui la seule issue acceptable. Mais diverses rencontres l’amèneront à reconsidérer sa décision. Le travail sur les couleurs est flagrant dès les premières minutes du film : elles correspondent à l’état d’esprit meurtri du protagoniste. Elles sont donc vouées à évoluer au fur et à mesure de l’intrigue. En effet, les images sont d’abord ternes, dans les tons gris et sépias : le monde n’a plus aucune saveur pour Falconer, dont il critique le consumérisme et le manque de passion. Toutefois à mesure que le film avance, des couleurs chaudes (et notamment le orange et le rouge) dominent à l’image : ses couleurs symbolisent le feu dévorant de la vie et de l’amour renaissant. La photographie est esthétiquement très réussie : le réalisateur insiste sur les regards des acteurs grâce à des très gros plans sur leurs yeux qui mettent ainsi en valeur le jeu d’acteur très subtil de Colin Firth , Julianne Moore et Nicholas Hoult. Les corps et les mouvements sont sublimés par des plans tournés au ralenti : les muscles sont saillants et les déplacements sont presque chorégraphiés notamment dans la scène d’ouverture ou le corps nu et diaphane et Colin Firth bouge et danse sous l’eau . On voit d’ailleurs à l’écran apparaître le mannequin espagnol Jon Kortejarena ( mannequin phare des défilés Tom Ford) qui pousse à son paroxysme l’idée de  perfection et de beauté des corps, source de désir chez le professeur.

Nocturnal Animals est en revanche un thriller beaucoup plus angoissant, grâce à un récit enchâssé et complexe. Le spectateur suit simultanément la vie de Susan Morrow ( jouée par Amy Adams), une galeriste d’art déprimée par un mariage et un métier qui ne lui conviennent pas. Alors que son mari s’absente, Susan reçoit de la part de son ex mari, Edward Sheffield ( Jake Gyllenhaal), un roman qui lui est dédicacé. A l’histoire initiale s’ajoutent alors les souvenirs de cet amour passé, et la découverte de ce mystérieux livre à l’intrigue policière violente et dérangeante. Les trois niveaux de narrations s’entremêlent, sans jamais toutefois perdre le spectateur grâce à un casting de très bonne qualité, autant dans les rôles principaux que secondaires ( soutenus par Aaron Taylor-Johnson et Michael Shannon)

 

    On retrouve dans ce second long métrage l’esthétique déjà caractéristique du réalisateur. Tom Ford insiste sur le regard de ses personnages, qui en disent parfois bien plus sur leur état psychologique que leurs actes ou leurs paroles. Les yeux représentent la folie, l’obsession et la fatigue des protagonistes: ils sont lourdement maquillés de violet chez Susan pour montrer son vieillissement prématuré ou encore profondément cerné chez Edward, térassé par la disparition de sa femme et de sa fille.  Le suspense et le rythme sont maintenus tout au long du film, surprenant le spectateur jusqu’aux dernières minutes par sa cruauté. Il faut tout de même rester attentif afin de ne pas perdre le fil de l’histoire et pour apprécier tout le travail minutieux de l’image et de l’écriture. Par exemple, la couleur rouge associée à Susan se retrouve dans le livre autour du personnage joué par Aaron Taylor Johnson: c’est un indice laissé par le réalisateur qui révèle les liens métaphoriques entre les trois intrigues qui se répondent entre elles. Plus qu’un thriller psychologique, le film est une métaphore de la vengeance d’Edward sur sa rupture avec Susan.

Je vous incite donc à visionner ces deux films ; tous deux d’une durée assez courte ( moins de deux heures chacun), pour mieux comprendre le travail esthétique et scénaristique particulier de Tom Ford .Son rapport avec le monde de la mode fait de lui un réalisateur assez « atypique » et reconnaissable dans le domaine du cinéma.

Mank, David Fincher (2020)

Mank, David Fincher (2020)

Les productions Netflix souffrent d’une mauvaise réputation, souvent à raison. Le dernier film de David Fincher (Fight Club, Seven) vient faire taire les mauvaises langues. Filmé en noir et blanc, se déroulant dans les années 1930, racontant l’histoire d’un scénariste, Mank est une œuvre audacieuse et parfaitement réalisée, mais qui ne plaira pas à tout le monde. 

Le film retrace la vie tumultueuse d’Herman Mankiewicz, Mank pour les intimes, le scénariste en charge de l’écriture de Citizen Kane. Entre alcool, jambe cassée, folie hollywoodienne, la personnalité de Mank fascine et captive. Gary Oldman, à l’aise dans ce genre de rôle, incarne le scénariste de manière plus que convaincante. Le reste du casting (Lily Collins, Charles Dance …) est tout autant pertinent, malgré une différence d’âge critiquable. L’histoire alterne entre le passé de Mank et le présent de l’écriture du film d’Orson Welles, les allers-retours narratifs donnant un rythme soutenu au tout. On comprend rapidement que Mank s’inspire de sa propre expérience pour écrire, et chaque rencontre du film devient une sorte d’écho aux personnages de l’œuvre de Welles. La réalisation extrêmement précise de Fincher vient sublimer cette histoire qui rend véritablement hommage au monde du cinéma, tout en critiquant Hollywood au passage. 

Et maintenant, la question que tout le monde se pose : est-il nécessaire d’avoir vu Citizen Kane pour comprendre Mank ? La réponse est à la fois encourageante et décevante. Mank dispose de qualités indéniables et ce serait dommage de passer à côté de ce film pour cette seule raison. Mais, (il y a forcément un mais), Mank suit une narration intense et peut-être trop compliquée. Les différents cadres temporels et spatiaux, le nombre de personnages secondaires, les dialogues rapides et s’enchaînant sans trêves donnent parfois le tournis. Cette ambiance rythmée est en parfaite cohérence avec la personnalité de Mank, qui est brouillon, joueur, alcoolique, cynique et drôle, mais n’offre que peu de prises au spectateur distrait. 

 Voir Citizen Kane au préalable serait donc important pour ne pas être trop perdu ? 

Finalement, je crois bien que non. Ce qui peut déboussoler le spectateur au détour d’une scène, c’est avant tout le contexte historique. Entre le Bank Holiday de Roosevelt, la grande dépression, la montée du fascisme, le passage du cinéma muet au cinéma parlant, et l’empire médiatique d’Hearst, le contexte des années 1930 est omniprésent dans le film. Pas besoin d’un cours d’histoire pour comprendre, mais Mank n’est pas forcément la meilleure distraction pour un dimanche soir en famille. (Tout dépend de sa famille, évidemment). 

Faut-il regarder Mank ? Oui, assurément, c’est un excellent film qui change des productions téléguidées habituelles. À l’image du long-métrage de Welles, celui de Fincher se veut exigeant et profond. Le pari est risqué mais apparemment réussi.

Night is short, walk on girl, Masaaki Yuasa (2017)

Night is short, walk on girl, Masaaki Yuasa (2017)

Entre le confinement et l’hiver qui arrive, rien de tel qu’une petite soirée Netflix. Mais le confinement ayant bien assez duré vous avez peut-être déjà écumé une bonne partie du catalogue, ou alors vous recherchez simplement un film original et divertissant. Dans tous les cas, aujourd’hui je vous propose de prendre le temps de découvrir Night is short, walk on girl, un film de japanimation réalisé par Masaaki Yuasa ayant été lauréat du prix de l’académie japonaise du meilleur film d’animation en 2018. 

Le synopsis est simple. On suit deux personnages : « la fille aux cheveux noirs » et « senpai » (son aîné à l’école) lors d’une nuit pas tout à fait comme les autres. Les deux personnages vont se balader chacun de leur côté dans les rues de Kyoto les amenant à faire beaucoup de rencontres, que ce soit avec des yakuzas, des étudiants ou même des bouquinistes et qui vont occasionner de nombreuses péripéties. Ainsi, tout commence avec cette fille, une lycéenne qui a un sérieux penchant pour l’alcool et qui cherche juste à s’amuser et à boire, et avec senpai, qui est éperdument amoureux de la fille aux cheveux noirs, c’est pourquoi tous ses actes vont avoir pour objectif de croiser sa chère et tendre. 

Néanmoins, il serait très facile de raccourcir ce film à une simple comédie romantique (note : Attention ! À l’ACD on aime les Rom Com !). C’est avant tout le récit d’une nuit très longue et riche en surprises. C’est d’ailleurs là que se trouve le point fort du film: chaque scène est plus surprenante que la précédente et amène de nouveaux personnages étoffant toujours plus l’intrigue. Ces derniers se distinguent tous par une caractéristique qui permet au film de traiter de nouvelles thématiques. En effet, ces nouveaux personnages personnifient ces thèmes et parmi eux on retrouve par exemple : la jeunesse et la difficulté que représente l’amour à cet âge-là, la vieillesse, et l’ennui qui peut l’accompagner, mais aussi l’alcool comme vecteur de relations sociales ou au contraire d’isolement. Et chaque scène tente d’apporter une solution à ces problèmes notamment grâce à la fille aux cheveux noirs qui, malgré son caractère qui peut sembler au premier abord un peu simple, cache en fait un véritable souffle de vie qui fait du bien, à la fois au personnage mais aussi aux spectateurs. Ainsi, le message du film est pour moi assez clair : il faut savourer sa vie sans se poser de questions. 

Maintenant, prenons le temps de nous intéresser à la réalisation. Pour les sceptiques de l’animation japonaise il faut se rendre compte de ce que peut apporter un dessin animé par rapport à un film live action. La première chose c’est que le dessin n’a aucune limite, il permet au réalisateur de nous montrer exactement ce qu’il veut et ce film tire parfaitement profit de cet avantage. Tout d’abord, abordons le sujet des personnages. Leur chara-design correspond à merveille aux caractéristiques qu’ils renvoient. Leurs réactions et les émotions qui les traversent sont, quand il le faut, exacerbées grâce au trait du réalisateur. De plus, que ce soit d’un point de vue de la mise en scène ou tout simplement de l’action qui s’y déroule, le dessin permet de créer des scènes à la fois surprenantes et oniriques. 

 l’avait d’ailleurs déjà montré auparavant, l’animation est une des formes d’art qui se prête le mieux à raconter les rêves. Et ici, le fil rouge étant la nuit, quoi de mieux que le dessin animé pour donner vie à ces péripéties oniriques ? Enfin, le film est accompagné d’une bande-son joyeuse qui colle très bien au personnage de la fille aux cheveux noirs et qui nous emmène tout au long de cette nuit rocambolesque. 

En définitive, ce film est une réelle surprise à tous les niveaux et promet un agréable voyage dans les rues de Kyoto pour peu qu’on décide de lui laisser sa chance. Il est certes un peu naïf dans son rapport à la vie et aux problèmes que l’on peut y rencontrer mais c’est justement pour ça que ce film nous fait du bien et nous enivre du début à la fin. Alors n’hésitez pas si un soir l’envie vous prend de découvrir quelque chose de nouveau il est disponible sur Netflix et n’est, à ma connaissance, pas prêt d’y bouger.

Nicolas Kanoui

Drunk, Thomas Vinterberg (2020)

Drunk, Thomas Vinterberg (2020)

« Je ne bois jamais avant le petit-déjeuner » disait Winston Churchill. Cela pourrait être le leitmotiv du film danois Drunk… Quatre amis, professeurs frustrés dans un lycée, décident d’expérimenter la théorie farfelue d’un psychologue norvégien. Selon lui, les hommes seraient faits pour vivre constamment avec 0,5g d’alcool dans le sang. On suit donc l’ivresse de ces amis au cours de leur expérience « scientifique ».

Si le scénario, quoique déroutant, peut laisser présager une comédie légère, le film est en réalité bien plus profond. La tournure dramatique s’impose au fur et à mesure du film. L’alcoolisme n’en est pas le sujet principal, ce n’est qu’un prétexte narratif pour dérouler un véritable drame social. Les protagonistes se sentent seuls et dépressifs. L’alcool est à la fois un exutoire et un révélateur de leurs échecs et de leurs désillusions. Les recours aux gros plans sont fréquents et particulièrement efficaces pour exprimer leur désarroi.

Désillusionnés, les quatre compagnons trouvent refuge dans l’euphorie éphémère de l’alcool, mais surtout dans le plaisir retrouvé d’être ensemble. Le film progresse ainsi : l’alcoolisme les rassemble, ils ne se sentent plus seuls. Il ne faut pas chercher de morale à ce film qui fait autant l’apologie des vertus de l’alcool qu’il en dénonce ses excès.

Ce film marque les retrouvailles entre Mads Mikkelsen et Thomas Vinterberg, collaboration qui avait permis à l’acteur de remporter le prix d’interprétation à Cannes en 2012 pour son rôle dans La Chasse. Dans ce film, il signe encore une très belle interprétation. Il incarne Martin un professeur d’histoire, qui captive le spectateur avec son visage, sa voix et son jeu de corps.  

L’intrigue est accompagnée d’une B.O variée et entraînante. On y retrouve aussi bien du groove que de la musique classique, du Schubert que de la techno danoise, mais c’est surtout l’ultime morceau, « What a life » qui marque le plus les esprits. Le single pop, du groupe danois Scarlet Pleasure accompagne la scène finale du film et sublime la chorégraphie de Mads Mikkelsen. Enivrant, il incarne à merveille l’esprit de Drunk, qui est finalement un « hommage à la vie ».

En bref, un film à voir sans modération dès la réouverture des salles.

Romain Coudert

46e Festival du Cinéma Américain de Deauville : Nos coups de cœur

46e Festival du Cinéma Américain de Deauville : Nos coups de cœur

C’est une 46e édition du Festival du Cinéma Américain pour le moins particulière qui s’est tenue à Deauville début septembre. Après que Cannes a été annulée pour raisons sanitaires et que bon nombre de films se sont retrouvés orphelins de festival, certains d’entre eux se sont retrouvés dans la sélection deauvillaise – et il aurait été dommage de les en priver. Alors que le Festival est connu et réputé pour accueillir les plus grandes stars américaines – on a vu défiler sur la célèbre promenade des Planches Clint Eastwood, Nicole Kidman, George Clooney, Julia Roberts et tant d’autres – et qu’il a été cette année dédié à l’icône hollywoodienne Kirk Douglas disparue récemment, celles-ci sont restées bloquées de l’autre côté de l’Océan. Pour les mêmes raisons, c’est un jury réduit, présidé par Vanessa Paradis, qui s’est réuni pour couronner les meilleurs films de cette édition.

C’est donc assez exceptionnellement aussi – eh oui, nous n’y étions pas allés depuis 2012 – que l’ACD est venue faire un tour au festival de Deauville, pour le meilleur et pour le pire. Mais nous allons vous épargner le pire et vous présenter nos films préférés, ceux qui nous ont émus, effrayés, dérangés, fait rire, et que nous vous souhaitons d’avoir la chance de visionner très prochainement.

 

Last Words de Jonathan Nossiter. Date de sortie : 21 octobre 2020.

Alors que notre monde vit ses derniers instants, quelques survivants errent dans les vestiges poussiéreux et menaçants des anciennes capitales à la quête d’un peu d’eau et de nourriture. Lorsque sa sœur, enceinte, se fait sauvagement tuer dans les rues de ce qui fut Paris, un jeune homme part en quête de « l’Appel », une mystérieuse invitation à se rendre à Athènes où subsisterait un oasis d’humanité. Il croise sur son chemin un vieillard – plus vieux que l’on ne le pense-, terré à Bologne, dont la principale occupation est de restaurer et regarder les pellicules des films qui firent notre époque. Ensemble, équipés d’un matériel de tournage de fortune, ils partent vers la Grèce où ils trouvent effectivement une communauté de survivants, des hippies sans l’espérance, qui vont les accueillir en leur sein.

Last Words est le portrait dérangeant de ce que ce serait notre fin sans violence, sans catastrophe naturelle, le dernier souffle d’une humanité exsangue qui chercherait malgré tout à léguer un peu d’elle à ceux qui viendront ensuite. Le film est porteur d’un message sublime, celui du cinéma comme legs ultime ; en effet, le dernier homme a pour tâche de filmer les derniers mots mais surtout les dernières images de ses congénères. À travers sa caméra on voit Athènes, le berceau de notre civilisation occidentale, en devenir le tombeau pestiféré et l’on se prend au jeu : et nous, à défaut d’une Terre, quelles images, quelles paroles, voudrions-nous laisser à nos descendants ?

  • Justine Lieuve

 

Minari de Lee Isaac Chung. Date de sortie : prochainement.

Doux et poétique, Minari est un film qui sait conquérir le public. Grâce à ses paysages idylliques et ses personnages attachants, on se laisse facilement bercer par son rythme lent et paisible. Mais la douceur de Minari cache en réalité un scénario bien plus brutal : l’histoire d’une famille coréenne faisant face à la désillusion du rêve américain. Jacob, père de famille décide de quitter la Corée pour s’installer avec sa femme et ses deux enfants aux Etats-Unis sur un terrain qui serait, selon lui, propice à l’agriculture. Imaginant dès son arrivant la prospérité de ses plantations, Jacob ne s’attend pas du tout aux difficultés qu’il va devoir affronter. Au-delà de l’esthétique plaisante du film, Lee Isaac Chung, réalisateur de Minari, a ainsi su retranscrire le quotidien compliqué d’une famille d’immigrés alternant des scènes touchantes et drôles avec des scènes plus dures. Cette alternance fait de Minari un film intéressant loin d’être naïf ou insignifiant. A travers ce film, Lee Isaac Chung, nous dévoile une facette du cinéma coréen encore trop méconnue du grand public, celle de la poésie et des émotions. Un cinéma tendre et réfléchit souvent laissé à tort dans l’ombre des grands thrillers coréens.

  • Gabrielle Simon

 

Sound of Metal de Darius Marder. Date de sortie : 20 novembre 2020 en salles puis 4 décembre 2020 sur Amazon Prime Video.

Que devenons-nous lorsque seul reste le silence pour rythmer la journée ? Ruben Stone (Riz Ahmed), batteur d’un groupe de metal dont la chanteuse Lou Berger (Olivia Cooke) est sa compagne, perd peu à peu l’ouïe. Pour ce musicien passionné, ce sont deux histoires d’amour qui se retrouvent mises à mal par cette surdité : celle avec Lou mais également celle avec la musique. En effet, le bruit est ce qui l’anime depuis plusieurs années ; l’agitation le fait vibrer, vivre depuis déjà longtemps. Durant deux heures, c’est tout un chemin vers l’acceptation de soi et l’apprentissage de la langue des signes que nous allons suivre à travers l’histoire de Ruben. Celui-ci va petit à petit se découvrir, se lier avec ceux qui tenteront de rendre son handicap secondaire, car c’est là l’essence même du long-métrage : avant d’être sourd, Ruben est surtout Ruben. Avec une grande sensibilité, le réalisateur Darius Marder parvient à nous mettre dans la peau du jeune batteur ; sa colère, ses joies mais aussi ses peines sont nôtres du début à la fin. Les silences auront, au fil du temps, la capacité d’apporter une forme de paix intérieure à celui qui pourtant, craignait le calme du monde.

  • Albane Perrot

 

Teddy de Ludovic et Zoran Boukherma. Date de sortie : 13 janvier 2021.

Teddy est un film français réalisé par les frères Boukherma, qui raconte l’histoire d’un garçon de 19 ans, Teddy, dans son village du Sud de la France. Il se présente comme étant un clin d’œil au jeu de rôle « Les Loup-garous de Thiercellieux » : une bête rôde dans les bois, et transmet une horrible malédiction à une victime innocente… Alors que les incidents sanglants se multiplient, les villageois se liguent pour trouver le coupable. Tantôt drôle, tantôt glaçant, ce long-métrage nous montre le quotidien d’un « gars du coin », essentiellement occupé par son petit boulot, ses entrevues avec sa copine, et ses vadrouilles en van. On apprend vite à apprécier son côté naturel et direct, et on le prend en pitié lorsqu’on voit le monde changer sans lui. Très bien écrits, les dialogues nous font souvent rire, rendent les personnages attachants, et permettent de relâcher la pression lorsque le monstre commence à frapper… La dimension fantastique est bien amenée, et on peut seulement regretter quelques effets spéciaux qui auraient pu s’effacer pour laisser faire l’imagination du spectateur.

En conclusion, Teddy a bien mérité sa place au sein de la sélection officielle de Cannes 2020. Il ne reste plus qu’à attendre sa sortie en salle (prévue pour janvier 2021) pour courir le voir !

  • Gaspard Martin-Lavigne

 

The Assistant de Kitty Green. Date de sortie : prochainement.

Kitty Green suit minutieusement, dans son premier long métrage, le cours des heures et la journée de Jane. Fraîchement diplômée d’une école renommée, Jane est stagiaire auprès d’un producteur de cinéma. Elle commence sa journée avant l’aube et ne l’achève que tard dans la nuit. Entre les deux, la caméra, comme une paire d’yeux derrière son épaule, ausculte ses faits et gestes. Le café, les photocopies, les mails, les appels, les jongleries entre vies privée et professionnelle du boss, autant de tâches de l’ombre qu’essuie la jeune femme, discrète, au col roulé rose pâle. Ainsi vêtue, elle rappelle un petit chaperon rose dans un monde mâle et rude, violent, face auquel elle n’a que timidité, persévérance, ou plutôt résignation, pour faire face. À mesure que les heures s’écoule, les abus de ce producteur — on pourrait presque carrément dire Weinstein — se révèlent criant. Et pourtant, rien que le silence ne répond ; Jane traverse dans une solitude extrême ce conflit de conscience.
Ce film a largement mérité le prix de la mise en scène. Les plans sont extrêmement soignés, l’esthétique est léchée et naturaliste… un régal pour les yeux.

  • Marguerite Comoy

 

Uncle Frank d’Alan Ball. Date de sortie : inconnue sur Amazon Prime Video.

1973. Beth, une adolescente interprétée par Sophia Lillis, dont le style et l’énergie collent décidément à l’époque (vous l’aviez peut-être remarquée dans la série I’m not okay with this) déménage tout juste à New York pour ses études. Elle y retrouve son oncle Frank, un professeur de lettres modernes qui a toujours été un mentor pour elle, grâce à son aura alors inexplicable. Mais voilà, à peine débarquée dans la grande ville, elle découvre le secret de celui qui lui a toujours paru triste et détaché du reste de la famille conservatrice : Frank est homosexuel. La mort soudaine du père de Frank représente alors une opportunité pour les personnages de renouer avec les autres membres de la famille, qui les ont toujours traités en parias. Le road-trip est un voyage haut en couleurs à travers de beaux plans des paysages américains, mais aussi grâce à Wally, le compagnon surprise de Frank. Mais on voyage également dans le passé tourmenté de ce dernier, illustration de la difficulté d’en venir aux faits avec soi-même, même une fois l’adolescence passée. Les personnages sont bien creusés et attachants malgré la courte durée du film, même si une bande son plus frappante aurait été la bienvenue pour appuyer l’ode à la confiance en soi et ses convictions que représente Uncle Frank.

  • Savannah Quero-Isola
été ciné 2020 – Film #8 : The Fall [SPOILERS]

été ciné 2020 – Film #8 : The Fall [SPOILERS]

Inventer un conte pour manipuler une jeune fille et se suicider ? Il FALLait y penser !

The Fall, réalisé par Tarsem Singh en 2006 est l’une de ces pépites méconnues du grand public. Il s’agit en fait d’une adaptation du film bulgare Yo Ho Ho datant de 1981. Dans le Los Angeles des années 20, Roy, un cascadeur suicidaire au cœur brisé et Alexandra, une petite fille de cinq ans avec un penchant pour les bêtises sont hospitalisés à la suite d’une chute.

Ils se rencontrent lorsque Alexandra fait tomber par mégarde une note dans la chambre de Roy qui ne lui était pas destinée. Quand elle tente de la récupérer, la petite fille se trouve intriguée par l’histoire que Roy lui raconte sur Alexandre le Grand. Le cascadeur lui promet que si elle revient le voir le lendemain, il lui racontera une autre histoire, une épopée.

Ainsi, cette amitié singulière se transforme en création d’un univers fantastique, dans lequel Roy fournit l’histoire et Alexandra, l’imagination nécessaire.

Le personnage principal, joué par Roy lui même, est un bandit masqué qui a juré de venger la mort de son frère, exécuté par le Gouverneur Odieux.

On comprend vite que toute cette histoire n’est qu’une tentative de Roy pour manipuler Alexandra, afin que cette dernière lui apporte de la morphine, en échange de quoi le jeune homme promet de lui raconter la fin de l’histoire.

L’épopée en question nous est présentée à travers les yeux de la petite fille. Ainsi, les paysages et les personnages sont dépeints à travers un arc-en-ciel de couleurs qui accentue et sublime le contraste entre leur monde fabuleux et la réalité morne. Les couleurs dans ce film jouent un rôle primordial.

Une intro en noir et blanc, un ralenti, une chute et la septième symphonie de Beethoven …. Attendez est-ce vraiment un film qui met à l’honneur les couleurs ? Et oui, bien que le début soit trompeur c’est parfois dans l’absence de couleurs qu’une scène trouve tout son sens. Roy est tombé. Il a frôlé la mort… et si il ne l’avait pas que frôlée ? Les couleurs de la scène se sont évaporées, comme la volonté de vivre de notre héros. Un contraste d’autant plus saisissant lorsque l’on compare le monde imaginaire et chatoyant qu’il crée au fur et à mesure de l’histoire…

Mais, ne nous égarons pas. Avant le rêve et les couleurs, il y a la réalité. Le triste et morne quotidien d’un homme qui a tout perdu. D’un homme qui veut abandonner la vie par tous les moyens. Outre le jeu d’acteur, aussi bon soit il, de Lee Pace, ce sont les couleurs qui créent cette atmosphère de mal-être, de réalité à laquelle nous aimerions échapper. Ou plutôt une couleur, omniprésente,  quitte à nous rendre malade (plutôt d’actualité quand on parle d’hôpital) : le vert. Le vert terne des murs de l’hôpital, le vert bouteille des médicaments. Ce vert désagréable qui revient sans cesse pour nous rappeler la réalité. On ne peut l’éviter : il est partout, sur tous les murs. Il oppresse Roy, comme la réalité l’oppresse et le confine dans son lit d’hôpital – un sentiment qui nous est plutôt familier au regard des récents événements.

La réalité semble bien morose entre ces quatre murs exigus… Le rêve peut-il alors apparaître comme une échappatoire à ce quotidien ? Tout porte à croire que non. Malgré des débuts magiques et chatoyants, le réel prend le pas sur l’imaginaire… Transparaît alors une douleur plus profonde qu’une simple blessure physique et, ce que l’on pensait être de simples fleurs, capes ou masques rouges révèlent leur côté sombre. Plus le récit fantastique avance, et plus le rouge se pare d’un manteau de haine. La haine de vivre alors qu’on est mort au fond de soi, la haine de ne pas réussir à «finir» de mourir, la haine de soi.  En témoigne le bandeau rouge du héros. Ne dit-on pas que les yeux sont le miroir de l’âme ? Et comment sont les yeux de notre héros si ce n’est entouré par un ruban de haine. Un ruban que le spectateur perçoit malgré les centaines d’artifices oniriques déployés par Roy pour endormir et manipuler la jeune Alexandra.

Alexandra, parlons-en d’ailleurs. La jeune demoiselle pleine d’espoir et de rêves… celle qui ne comprend pas le monde des adultes et qui peine à maîtriser leur langue… et ses codes. Ce qu’Alexandra ne perçoit pas, aveuglée par son innocence, le spectateur le voit. Et c’est avec un cruel délice qu’il assiste aux manipulations de Roy, à ses modifications d’histoire afin de satisfaire Alexandra… mais surtout afin de parvenir à son but ultime : se donner la mort. Ultime me diriez vous ? Vraiment ? Rien n’est moins sûr. Car plus qu’une histoire de manipulation, c’est avant tout une tentative de communication mais surtout un hymne à l’amour. Un amour capable de changer un homme. Un amour capable de lui apprendre à se relever malgré les obstacles de la vie.

Très vite, Alexandra apparaît elle même en tant que personnage dans l’épopée. À son arrivée, les couleurs prennent un autre sens. Affublée du même masque de bandit que le personnage de Roy, ses yeux bordés de rouge ne sont pas ceux de la haine, mais ceux de la passion. Une passion pour une histoire qui la sort complètement de son ennui profond à l’hôpital et de son quotidien de labeur dans les champs. Le rouge devient ainsi la couleur d’un amour imaginaire entre l’infirmière Evelyn et Roy quand ce dernier fait entrer en scène une jeune femme dont le bandit masqué tombe éperdument amoureux. Ses yeux d’enfant teintent l’histoire de Roy de couleurs qui n’ont de sens que pour elle.

Au moment où Alexandra se rend compte que Roy tente depuis le début de se donner la mort par son biais, elle essaie par tous les moyens de changer la fin de l’histoire. Afin de détruire les illusions que la petite fille s’est faite sur lui, Roy décide de tuer un à un les personnages du conte, réservant le sort de son propre personnage pour la fin. Alexandra tente alors de faire comprendre a Roy l’ampleur de l’égoïsme de ses actes dans la scène la plus déchirante du film. On comprend vite que Roy a pris une place énorme dans le cœur de la jeune fille, qui le voit comme un deuxième père après la mort de sien. Ne pouvant se résoudre à mettre sur les épaules d’une enfant de cinq ans le poids de son suicide et pressentant la culpabilité qui rongerait l’enfant, Roy essaye de changer sa propre perception de la vie. Avec cet effort final, la couleur verte change de symbolique et prend tout son sens.

Le vert du dégoût devient le vert de l’espoir, la couleur de la vie. L’hôpital n’est plus une prison mais un chemin vers la guérison. Pendant tout le film le vert présente une certaine dualité. Cette ambiguïté se traduit par sa présence à la fois dans la réalité, où il incarne l’angoisse, et dans l’épopée. On peut notamment penser au moment où, après s’être perdus dans le désert, nos protagonistes arrivent finalement dans une immense oasis baignant dans le vert luxuriant des arbres. Avec la renaissance du vert en couleur d’espoir, l’image du papillon, présente tout au long du film, prend, elle aussi, tout son sens. Dans beaucoup de cultures le papillon symbolise la vie et l’espoir. Ces mots prennent alors une nouvelle signification pour Roy, et ce qui était dans l’histoire une quête pour trouver un papillon rare, l’Americana Exotica, est en fait la quête de Roy pour retrouver goût à la vie.

Salomé Ferraris et Angela Moschetto

été ciné 2020 – Film #7 : Taxi Driver

été ciné 2020 – Film #7 : Taxi Driver

Chauffeur de taxi la nuit, Travis Bickle est quotidiennement confronté à la criminalité, à la violence et à la corruption. Déambulant dans le New York crapuleux des années 1970, Travis est isolé, sans famille ni amis. Accablé par l’atmosphère crasseuse et morbide qui règne dans les rues de sa ville, il développe, animé par un désir de reconnaissance, une volonté fiévreuse de nettoyer New York de sa racaille pullulante.

Taxi Driver, sorti en salle en 1976, est à mon goût l’un des films les plus intriguants de Martin Scorsese. En fait, le film est davantage celui de son scénariste Paul Schrader que le sien. Dépressif, alcoolique et solitaire, errant dans le New York décrépi des années 1970, Schrader s’inspira de sa propre situation pour accoucher du script de Taxi Driver en quinze jours seulement. Le film brille ainsi par son authenticité et son originalité, transpirant le réalisme et le vécu. Porté par Robert De Niro et Jodie Foster, Taxi Driver personnifie le malaise de nombreux new yorkais à une époque où la ville était l’une des plus criminelles des Etats-Unis. « Lorsque Paul Schrader s’est lancé dans le script de Taxi Driver, il avait pour idée d’écrire sur la solitude. Mais plus il progressait dans l’histoire, plus il se rendit compte qu’il écrivait sur la « pathologie de la solitude ». Sa théorie était la suivante : Inconsciemment, certaines personnes ont tendance à repousser les autres pour maintenir leur solitude bien que la principale source de leur tourment soit précisément cette solitude. »

Soutenu par une réalisation léchée, le film est visuellement très puissant. Dans l’obscurité de la nuit se reflètent les enseignes colorées de la ville animée. En résulte une colorimétrie relevée et des ambiances variées. Ainsi la véhémence de la nuit fait elle face aux tonalités plus moroses du jour. Paradoxalement, la ville ne s’éveille qu’après le coucher du soleil, tout comme pour Travis Bickle, insomniaque et chauffeur nocturne. Remarquons également l’importance accordée aux émotions, associées à une large palette de couleurs ; je pense notamment aux néons rouges écarlates qui agressent férocement le visage de Bickle lorsque celui-ci partage ses idées noires à l’un de ses collègues de travail.

Taxi Driver est simplement un chef d’œuvre du cinéma américain, l’un des pionniers du septième art et très certainement le film le plus marquant de Martin Scorsese. Il signe avec ce film sa deuxième collaboration (après Mean Streets) avec son acteur fétiche Robert De Niro, presque méconnaissable dans son rôle. Le réalisateur s’autorise même une courte mais savoureuse apparition lors d’une scène particulièrement étrange… Ouvrez l’oeil ! Quoi de mieux que d’achever l’été avec un bon Scorsese ?

 

Benjamin Attia

 

été ciné 2020 – film #6 : Le fabuleux destin d’Amélie Poulain, une douce ode à la vie

été ciné 2020 – film #6 : Le fabuleux destin d’Amélie Poulain, une douce ode à la vie

En 2001, se révèle au cinéma français et international le talent de la jeune actrice encore peu connue, Audrey Tautou. Elle nous livre alors une délicate interprétation du personnage d’Amélie Poulain dans le long métrage éponyme. En ressort une comédie romantique dont le succès ne se fait pas attendre, mais tout de même critiquée dans la communauté cinéphile pour son aspect trop utopique et peu représentatif de la France. Le réalisateur nous plonge dès le début du film dans un Paris mythique et fantasmé, le Paris d’Amélie. Idéalisé, romancé, coloré, on voit Montmartre et son quartier à travers les yeux joyeux et enfantins de la jeune femme. Amélie Poulain a 24 ans mais a gardé son âme d’enfant. Ce qu’aime Amélie c’est les petits bonheurs simples de la vie ; briser la croûte d’une crème brulée ou faire des ricochets sur le canal Saint-Martin. Son existence est rythmée par toutes les petites attentions qu’elle apporte à son entourage haut en couleur, au point d’en délaisser sa propre vie. Son destin bascule enfin lorsqu’après un concours de circonstance, elle se met en quête d’un jeune homme, aussi étrange et unique qu’elle.

Madeleine de Proust ou petit trésor retrouvé dans un vieux grenier, chaque détail du film cherche à réveiller l’enfance ou la nostalgie du spectateur. De la bande originale mythique de Yann Tiersen aux détails rétro d’un vinyle ou d’un appareil argentique, en passant par une image aux couleurs saturées, on aime ce doux retour dans le temps. L’identité visuelle polychrome aux tendances sépia est reconnaissable entre mille. Un jaune, un vert et un rouge criard éveillent instantanément la curiosité et l’attrait de chacun. Au-delà d’un aspect années 60 très agréable, les couleurs sont choisis minutieusement et révèlent le ton que Jean-Pierre Jeunet veut donner au film. Alors que la plupart des décors et des costumes sont essentiellement verts ou jaunes parsemés de rouge, Amélie se détache de ce décor et rayonne entièrement de cette couleur chaude. Elle pétille de sa bonne humeur et égaye autant le film que tous les personnages avec leurs petits problèmes du quotidien. On a l’impression que chaque décor se teinte de ces couleurs et se détache du reste dès le passage d’Amélie, comme la petite épicerie au coin de sa rue.

Amélie Poulain c’est une histoire d’amour, de vie, un vent de fraicheur et de tendresse sur un cinéma français dramatique. Se plonger dans les yeux d’Amélie c’est faire le pari d’une humanité en laquelle on a cessé de croire. Jean-Pierre Jeunet réussi pendant 2h à nous faire oublier un quotidien morose pour suivre l’aventure fantasque d’une jeune fille en quête de vie. Amélie est une rêveuse, loin d’abandonner tout espoir, elle façonne le monde à son image pour le rendre plus humain, plus bon, plus Amélie. Elle réussit à réveiller en nous le brin de nostalgie qui nous fait sourire. Ce film peut paraitre niais ou surfait pour certains, mais c’est ce Paris coloré et cette romance idyllique qu’on aime et qui nous met du baume au cœur. C’est un film simple, sans prétention scénariste qui souhaite nous livrer un récit sur les charmes discrets de la vie, ses petits plaisirs et fantaisies qui rendent heureux. « Les temps sont durs pour les rêveurs » s’exclame avec justesse un des personnages, et c’est pour cela qu’on aime s’émerveiller avec Amélie.

 

Sophie Pinier

été ciné 2020 – Film #5 : La femme de mon frère : la vie en rose (et bleu)

été ciné 2020 – Film #5 : La femme de mon frère : la vie en rose (et bleu)

En cette période estivale parfois caniculaire, rien de tel que de s’immerger dans le Québec enneigé de « La femme de mon frère », et dans la fraîcheur de ses personnages. Sophia, jeune doctoresse en philosophie sans emploi, cherche un sens à sa vie… Rien que ça ! Avec son frère et colocataire Karim, les réflexions aussi profondes qu’absurdes fusent, leur complicité est palpable et attendrissante. C’est donc avec un décalage particulièrement bien trouvé qu’est abordée l’angoisse de Sophia, conséquence directe des multiples injonctions qui pèsent sur elle (et sur beaucoup de femmes) : trouve un conjoint, aie des enfants… Entre un frère amoureux d’une femme qui semble parfaite – belle, attentionnée, confiante, en pleine réussite professionnelle -, et des amis satisfaits de leur couple, de leur emploi ou de leurs enfants, l’étau se resserre progressivement autour de Sophia.

Le choix des couleurs dans ce film récompensé à Cannes (Prix coup de cœur du jury de la sélection « Un certain regard ») n’a rien d’anodin. C’est principalement la prédominance du rose et du bleu qui marque le spectateur ; très genrées, ces couleurs rappellent les jouets roses des petites filles les enfermant insidieusement dans un rôle de mère. Outre ce choix symbolique, le plaisir du jeu avec les couleurs de Monia Chokri se ressent dans le choix des décors, des costumes et du maquillage. Comment ne pas citer les tenues éclatantes de l’incroyable Jasmin ? N’importe quel arrêt sur image prouve l’inventivité de la réalisatrice.

Le film est à la hauteur de ses couleurs : vif, éblouissant, faussement gai. Les répliques entre Sophia, drôle et cynique, d’un pessimisme et d’une misanthropie fièrement affichés, et ses parents rêveurs et idéalistes sont incisives. La qualité des dialogues se dévoile tout autant dans les joutes verbales entre Sophia et Karim. Nombreuses sont les scènes frôlant le burlesque (comme celle, mémorable, d’un repas familial explosif), qui invitent le spectateur à porter un regard à la fois moqueur et attendri sur les personnages. Sous ses faux airs de farce, « La femme de mon frère » traite ainsi d’une question délicate et pourtant universelle, celle de la signification de l’expression « réussir sa vie » : quelles sont les conditions de cette réussite, et peut-on réellement les établir soi-même ? En clair, puis-je me défaire de la définition qu’en donne mon entourage, voire la société ? C’est pourtant avec beaucoup de luminosité (visuellement et métaphoriquement) que Monia Chokri s’attelle à ces questionnements, et éblouit.

 

Aude Laupie