Pentagon papers, une importante œuvre politique et sociale

Pentagon papers, une importante œuvre politique et sociale

En 1971, Le New York Times porte pour la première fois à l’attention du public une infime partie du contenu des 7000 pages classées secret-défense (les fameux « Pentagon Papers ») dans lesquelles il est prouvé l’implication des Etats-Unis dans la guerre du Vietnam. Alors que le gouvernement américain savait la guerre perdue, ces papiers montrent qu’il a délibérément et activement contribué à prolonger le conflit en envoyant plusieurs millions de jeunes américains au casse-pipe. Face à ces révélations, le gouvernement américain réussit à obtenir une injonction interdisant au New York Times (puis au Washington Post) de révéler ces informations d’État.

Après Le Pont des Espions et Lincoln , deux long-métrages traitant de l’histoire politique américaine, Steven Spielberg se livre une nouvelle fois à la réalisation d’un film historico-politique américain. Avec son Pentagon papers, « The Entertainment King » centre ici son traitement de ce fait majeur de l’histoire américaine sur une facette de la démocratie : la liberté de la presse, mais aussi sur l’émancipation de l’une des premières femmes à diriger une importante entreprise américaine, Katharine Graham.

Women’s empowerment

Comment parler de ce Pentagon Papers sans souligner la performance pleine de justesse de Meryl Streep, notamment nominée aux oscars pour la meilleure actrice dans un film dramatique ? Si le sujet du long-métrage est historique, son traitement est porteur d’une certaine modernité tant il résonne dans l’actualité de cette année 2018. En effet, Katharine Graham (Meryl Streep), propriétaire du Washington Post, est le symbole d’une femme qui a su s’affirmer dans un monde dominé par les hommes, mais surtout qui a su évoluer, faire muter ses pensées et qui a su accepter sa situation dominante.

Steven Spielberg ne s’est pas contenté de représenter de manière primaire l’émancipation d’une femme privilégiée. Celle-ci aboutit en fait à un processus d’affirmation, d’une émancipation progressive à travers une succession de scènes dans lesquelles se joue un rééquilibrage : Meryl Streep s’adresse de plus en plus directement aux hommes d’importance qui eux-mêmes semblent donner de plus en plus de considération à cette dernière. Alors qu’au début du film, Katharine Graham essuie les critiques et remarques (quelque peu misogynes) sans pour autant véritablement s’indigner, presque avec un air de dépit ; elle s’adresse et répond ensuite de plus en plus aux hommes du milieu comme si elle s’élevait pour atteindre son statut de propriétaire du Washington Post.

Katharine Graham, une psychologie détaillée

Le tour de force de Spielberg est justement de ne pas avoir occulter la dimension psychologique et familiale de Me Graham, en rendant cette « empowerment » bien trop naturel et coulant.  En effet, il a su exploiter et parfaitement représenter la psychologie d’une femme qui ne pensait jamais se retrouver dans cette situation. Celle-ci se sentait isolée et avait peu confiance en elle en raison de son manque d’expérience dans le milieu de la presse écrite (le journal appartenait à son père, puis à son défunt mari), elle voulait surtout garder le journal dans la famille dans l’optique de  pouvoir le transmettre à ses enfants. Ainsi, même lorsqu’elle prend une décision impliquant inexorablement l’avenir du journal, Katharine Graham visualise sa famille, et reste noyée dans le doute et l’incertitude. Spielberg n’en fait ainsi pas une femme toute-puissante qui se situe au-dessus des hommes, mais une femme qui s’affirme dans un milieu gouverné par les hommes, un lieu dans lequel elle n’était pas prédestinée.

La presse : sa liberté, son rôle, son fonctionnement

Les Pentagon Papers ont contribué à modifier en profondeur l’opinion publique sur la guerre du Vietnam, la rendant globalement hostile à ce conflit ayant entraîné la mort de nombreux jeunes américains. Mais ce long-métrage centre non pas son attention sur le contenu détaillé des documents classés « secret-défense » (on retient juste l’essentiel) mais sur le rapport de la presse à celle-ci. Ainsi, la liberté de la presse devient l’enjeu central du film lorsque le NY Times se voit interdire la publication des Pentagon Papers. On passe alors d’une guéguerre entre journaux à une opposition entre le monde du journalisme et un pouvoir étatique voulant restreindre une liberté fondamentale d’un système démocratique : la liberté de la presse.

Ainsi, cette pellicule n’est pas plus un film d’histoire politique américaine qu’un film sur l’histoire de la presse (le titre américain The Post semble alors plus logique que Pentagon Papers). Spielberg, en rythmant son film à travers des scènes intenses (des scènes où les cliquetis des machines à écrire inondent la pièce et témoignent d’un climat de pression constant)  arrive même à créer une atmosphère de suspense tant la montagne semble délicate à gravir, alors que le dénouement est de connaissance publique.

Le rôle de la presse dans ce conflit est évident : alerter l’opinion publique, alerter une population dont les enfants ont été envoyés au bûcher par de nombreux présidents, depuis des décennies (Einsenhower , Kennedy, Johnson…). Si ceci a été excellemment retranscris par Steven Spielberg, son long-métrage est d’autant plus intéressant qu’il rend également compte du fonctionnement technique et ouvrier de la presse dans les années 70. Notamment dans les 30 dernières minutes, différents plans d’une beauté et précision marquantes retracent les étapes de la fabrication et de la diffusion d’un journal : de l’encre au papier, des bureaux d’écriture aux usines, des usines aux points de vente.

Ainsi, ce long-métrage d’à peine deux heures n’est pas seulement une simple description de ce scandale, une simple narration de son origine et de sa diffusion,  mais bien une importante et nécessaire œuvre d’art sur l’émancipation de la femme dans la société, sur la liberté, le rôle mais aussi le fonctionnement technique de la presse. Pentagon Papers  résonne comme un éloge, un cri d’amour au monde de la presse et fait nettement transparaître sa nécessité dans les sociétés démocratiques à l’heure où les fakes news affluent sur les réseaux sociaux et où elle est sans cesse discréditée. Pentagon Papers exploite ainsi parfaitement et astucieusement ce scandale qui modifia en profondeur la triple relation entre médias et politique, politiques et citoyens, médias et citoyens.

Pierre Bosson

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