Le cinéma à l’ère du numérique (12/12/19)

Le cinéma à l’ère du numérique (12/12/19)

            En ce jeudi 12 décembre 2019, l’ACD recevait trois invités dans le cadre de sa conférence intitulée « Le cinéma à l’ère du numérique ». Ce sont donc Messieurs Claude Gérard, propriétaire du cinéma l’Espace Saint Michel, Guillaume Boutin, co-fondateur du site SensCritique ainsi que Lorenzo Chammah, programmateur du Christine Cinéma Club, qui nous ont fait le plaisir de répondre à nos questions concernant la présence croissante des plateformes de streaming légal dans le paysage audiovisuel.

 

L’Espace Saint Michel, dans le Ve arrondissement

 

 Guillaume Boutin

 

Lorenzo Chammah

 

            Afin d’introduire le sujet, nous avons dressé un bref tableau du contexte actuel : Disney a racheté la Fox il y a peu afin de monter sa plateforme de streaming Disney+, qui vient d’être lancée aux Etats-Unis – mais que nous attendons toujours en Europe – et cela afin de concurrencer Netflix. Cet événement, de par le contenu que Disney+ propose, annonce un bouleversement dans le monde du streaming. De plus, est sorti le 27 novembre The Irishman, le nouveau blockbuster événement de Netflix réalisé par Martin Scorsese. Nous nous rendons compte que Netflix attire de plus en plus de réalisateurs prestigieux et reconnus : Martin Scorsese, Bong Joon-ho, Alfonso Cuaròn dont le Roma a été récompensé aux Oscars… Alors que Netflix rencontre un public croissant – nous étions une majorité dans la salle à admettre utiliser la plateforme -, nous avons demandé aux intervenants si la salle de cinéma traditionnelle conservait son importance. Lorenzo Chammah est le premier à répondre : il rappelle que la fréquentation des salles est encourageante malgré la concurrence de Netflix, spécialement à Paris qu’il qualifie de ville « la plus cinéphile du monde »,  et que la multitude de façons de consommer le cinéma – salles de quartier, multiplex – permet à chacun de trouver son compte. Guillaume Boutin le rejoint sur ce point en insistant sur le plaisir de l’expérience de la salle et en supputant que le fait de ne regarder que Netflix est un problème plus global qui n’est pas uniquement lié à la plateforme. Claude Gérard, quant à lui, évoque ses souvenirs où la jeunesse des années 60 se pressait pour aller voir des films de la Nouvelle Vague, quand les jeunes spectateurs d’aujourd’hui préfèrent les blockbusters américains soutenus par un matraquage marketing. Il convoque l’importance du lien social que crée le cinéma et regrette la fermeture d’un nombre croissant de salles à Paris.

 

            Cette notion de lien social attire notre attention et nous demandons aux intervenants de nous en dire un peu plus. Lorenzo Chammah mentionne l’existence des cinéclubs, dont celui du Christine, qui a organisé une rencontre avec Martin Scorsese, qui a lui-même déclaré qu’il était très heureux que son film fût projeté dans une salle de cinéma, ainsi que d’autres événements autour de films qui, bien qu’exigeants, ont attiré un public jeune.

 

Martin Scorsese au Christine Cinéma Club

 

La venue de Scorsese et la projection d’un film Netflix au cinéma nous invite ensuite à nous focaliser sur le système de financement et de distribution des films.  Guillaume Boutin rappelle le fonctionnement de la chronologie des médias et du CNC, fer de lance de l’exception culturelle française, qui inspire d’autres pays comme la Corée. Il explique que 10,5% du prix d’un ticket de cinéma revient au CNC afin de financer le fonds de soutien au cinéma français, ce qui est de plus en plus critiqué aujourd’hui : la taxation est vue comme un vol des recettes. De plus, Claude Gérard estime que ces fonds publics financent beaucoup de films médiocres, dont la sortie en salle est rendue obligatoire par le fait qu’ils aient été aidés. Il déplore ensuite le copinage existant entre producteurs et commissions d’aide mais également entre distributeurs et chaînes de télévision, qui garantit la diffusion d’un film peu importe sa qualité. Pour Lorenzo Chammah, les productions télévisuelles sont « frileuses » – à l’exception peut-être d’Arte – et cherchent avant tout le succès populaire d’un film au détriment de sa qualité intellectuelle, entraînant ainsi un nivellement par le bas du cinéma.

Vient ensuite la question du public et de ses désirs vis-à-vis du cinéma, de plus en plus ciblés par les systèmes de recommandation, notamment l’algorithme de Netflix. Guillaume Boutin nous partage son avis : le public n’est pas majoritairement composé de personnes cultivées et curieuses et se contente souvent de ce qu’on lui montre, et cela depuis bien avant Netflix – dont il considère que l’algorithme est loin d’être « magique ». Il exprime néanmoins son étonnement et sa satisfaction face au succès critique et commercial de deux films loin d’être grands publics, Joker de de Todd Phillips et Parasite de Bong Joon-ho.

 

Joker, Todd Philips (2019)

 

Parasite, Bong Joon-ho (2019)

 

Mais à l’heure où l’on a tendance à regarder des films chez soi, de manière fragmentée et dans des conditions de concentration peu optimales, comment font les cinémas pour attirer des spectateurs ? À l’Espace Saint Michel, Claude Gérard organise régulièrement des débats en présence des réalisateurs mais il insiste avant tout sur le travail réel que représente l’organisation des débats ; on ne peut pas inviter n’importe quel réalisateur autour de n’importe quel sujet. De même, Lorenzo Chammah met un point d’honneur à créer des événements au Christine Cinéma Club afin de dépoussiérer la vision que l’on a du cinéma et d’attirer un nouveau public parfois inattendu.

La conférence prend alors l’allure d’une conversation entre l’assistance et les intervenants : nous discutons prix du ticket – trop cher pour les jeunes -, cartes UGC illimitées, légitimité de certaines comédies populaires – mais dont les recettes permettent de financer des films plus confidentiels -, téléchargement illégal, ainsi que d’un sujet plus subjectif : est-ce que les films de niche, ciblant un public restreint, méritent d’être distribués en salle ? C’est sur une note musicale que Guillaume Boutin conclue cet échange : des albums ayant été un échec commercial à leur sortie, comme The Velvet Underground & Nico du Velvet Underground ou encore Histoire de Melody Nelson de Serge Gainsbourg, sont aujourd’hui des œuvres cultes. Et Lorenzo Chammah de renchérir : le public est plus intelligent qu’on ne le pense, il sait reconnaître un chef d’œuvre quand il en voit un.

 

Justine LIEUVE

 

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