DIAMANTINO, de Gabriel Abrantes et Daniel Schmidt – Vision de quelques cinéastes portugais

DIAMANTINO, de Gabriel Abrantes et Daniel Schmidt – Vision de quelques cinéastes portugais

Diamantino

Diamantino Matamouros est le dieu de la planète football. Il porte son pays, le Portugal à la finale de la coupe du monde. Après une rencontre bouleversante avec des réfugiés, il est complètement déstabilisé et rate sa finale et le titre par la même occasion. Cet échec cuisant va précipiter sa chute. Le problème, c’est qu’il ne connaît rien d’autre. Dans sa quête pour donner un nouveau sens à sa vie, il sera confronté à un docteur en génétique, à des néo-fascistes, à des conspirations familiales et aux services secrets portugais.

Sous ses airs de parodie nanardesque sur le monde du foot, Diamantino est un film follement inventif, et très sensoriel sur un personnage simplet mais plus qu’attachant. En convoquant un style baroque, de nombreux éléments empruntés à la science-fiction, au polar ou à la comédie romantique, le métrage propose une satire de la société post-moderne qui se rapproche parfois presque d’un épisode de South Park. L’idée n’est pas ici de proposer une réflexion profonde sur la géopolitique actuelle mais plus de transformer le monde en un espace fantaisiste ou tout est propice au rêve et à la folie. Car même dans ces aspects les plus sombres, l’univers de Diamantino est toujours osé, démesuré et jusqu’au-boutiste. Qu’il s’agisse des publicités fascistes, des frasques de Diamantino ou du laboratoire génétique du Dr Lamborghini, on est toujours dans des choses qui dépassent l’entendement, comme si le principal était de dépasser les limites mentales qui nous sont fixées.

Mais si le film ne hiérarchise pas ses éléments dans leur fantaisie personnelle, il propose tout de même une voie particulière, incarnée par ce personnage principal haut en couleurs, remarquablement interprété par Carloto Cotta (dont la ressemblance avec Cristiano Ronaldo est frappante). Par sa candeur et sa naïveté, il propose un prisme et une lecture du monde extrêmement simple comme il l’explique dans une scène très forte ou il fond en larmes devant la présentatrice de télévision Gisele : “je veux seulement faire le bien”. Car Diamantino est l’archétype d’un personnage profondément bon mais complètement stupide, il n’a absolument aucun jugement sur rien ni personne, mais aspire à une vie confortable et heureuse pour tous et toutes. Une philosophie hédoniste ou il suffit de regarder des petits animaux poilus et manger des crêpes au nutella pour être comblé. Le film réussit le pari osé de rendre le personnage vraiment touchant, et sa relation avec Aisha (un enfant réfugié/agent secret qu’il adopte) belle et pure.

Si le film ne manque pas de propos, son fourmillement d’idées lui donne également une grande force comique. Si l’on rigole à l’absurdité des situations et des effets de style, c’est encore une fois le personnage de “Tino” qui fait passer le film dans la catégorie supérieure. Son personnage est si fort dans ses expressions, dans sa façon de parler le portugais qu’il fait mouche à de nombreuses reprises. Les petits éléments de langage, la gestuelle, tout rappelle l’imagerie footballistique sans jamais tomber dans la caricature facile ni dans la moquerie. C’est toujours par le décalage et la légère étrangeté que le film arrive à nous toucher, en étant toujours un peu à côté de là où on pourrait l’attendre. Il en devient une expérience vraiment jouissive, dans laquelle on est toujours captivé, surpris.

Si Diamantino ne réussit pas tout ce qu’il entreprend, avec quelques soucis de rythme et un style visuel parfois vraiment douteux, il reste une proposition réellement singulière et bienvenue, comme une réinvention de toute une imagerie moderne sublimée dans lequel notre monde devient celui d’un conte de fée.

Quelques cinéastes portugais

Si la production cinématographique au Portugal est très faible en termes de quantité, dépassant rarement les douze films produits par an, le pays jouit d’une grande popularité dans les festivals internationaux et certains de ses auteurs font partie des plus grands défenseurs d’une certaine idée, radicale et innovante, du cinéma, et Gabriel Abrantes s’inscrit clairement comme un nouveau représentant de cette lignée. En voici quelques-uns avec certains de leurs films majeurs.

(article intéressant pour en savoir un peu plus https://www.liberation.fr/debats/2017/02/12/cinema-preserver-le-miracle-portugais_1548027)

Manoel de Oliveira

L’un des principaux réalisateurs portugais de tous les temps. Il a marqué le pays par sa filmographie riche et sa longévité incroyable (il était le seul réalisateur centenaire encore en activité avant sa mort). Aniki-bobo: son premier film constitue une porte d’entrée idéale dans son œuvre. Dans cette chronique sur une bande d’enfants dans les rues de Porto, Manoel de Oliveira peint un portrait sensible et touchant de l’enfance. Pour les plus aguerris, Un film parlé est une œuvre au style très particulier et très fort dans lequel une mère et sa fille découvrent l’Europe à la découverte des civilisations.

João Pedro Rodrigues

Un des cinéastes portugais actuels les plus en vogues. Son travail s’intéresse beaucoup au corps, et la transcendance des personnages par celui-ci, s’aventurant parfois dans des contrées assez morbides. Dans O Fantasma, son premier film particulièrement envoûtant, il suit les pérégrinations nocturnes d’un éboueur qui profite de son travail pour enchaîner les rencontres sexuelles. Dernier projet en date du réalisateur, L’Ornithologue nous montre la quête métaphysique d’un ornithologue sur les berges du Douro, sur le chemin de Saint-Jacques de Compostelle, et tisse un maillage transcendantal sublime entre apparitions et contemplations profondes.

João César Monteiro

Un artiste très singulier, qui mélange dans ses films le burlesque, la tragédie, la poésie et une réelle fascination pour les plaisirs charnels et subversifs. Dans son immense Trilogie de Dieu (Souvenirs de la maison jaune, La Comédie de Dieu, Les Noces de Dieu), il explore les limites de la morale et du désir, tout en campant le personnage de Jean de Dieu, avec son corps décharné, et réalise un conte hautement transgressif et fascinant.

Pedro Costa

Il est peut-être le plus radical des cinéastes portugais et l’un des artistes les plus importants sur la scène internationale expérimentale aujourd’hui. Après ses trois premiers films ayant connu un réel succès en festivals, Pedro Costa a opéré un virage extrême dans son cinéma, pour aller au cœur même de son sujet et tout abandonner pour proposer une trilogie exceptionnelle sur le quartier de Fontainhas, avec les films Dans la chambre de Vanda, En avant jeunesse et Cavalo Dinheiro. En sacrifiant tout jusqu’à sa vie, il est lui-même devenu un objet du décor dans ce quartier fait de bidonvilles en ruines, qui ont ensuite été détruits pour être remplacés par des tours. Il transforme le documentaire en fiction et a créé une œuvre à la force d’évocation rare.

 

Avran Thépault

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