« Cris et chuchotements » et son austère tension

« Cris et chuchotements » et son austère tension

Datant de 1972, le film de Ingmar Bergman Cris et chuchotements met en scène quatre femmes, Agnès dont la mort est imminente, ses deux sœurs Karin et Maria venues assister à ses derniers moments, et leur servante Anna.

Ces quatre femmes restent les unes avec les autres, en huis clos, dans leur manoir familial dominé par les couleurs rouge et blanc. Omniprésentes, ces couleurs créent une atmosphère qui oscille entre inquiétude et esthétisme ascétique. Le réalisateur pousse même la présence du rouge jusqu’au fondu.

Les lumières utilisées, que ce soit la lumière naturelle ou celle des bougies et lampes à huile, renforcent, à travers un jeu d’ombres, le caractère inquiétant et faux des femmes aussi bien que celui du décor.

Enfermées toutes ensemble, la tension grandissante finit par révéler les plus profondes pensées et caractéristiques de chacun des personnages. La vie lente et austère de ces femmes, paisible en surface, masque en réalité des sentiments extrêmes.

Le huis clos, en confrontant toujours les mêmes personnages les uns aux autres, les force à se départir de leurs faux-semblants.

Dans Cris et chuchotements, Maria, qui semble être la sœur la plus douce et aimable, finit par être dévoilée comme une femme manipulatrice, trompeuse et méchante.

Karin, la sœur la plus âgée, que l’on pense en premier lieu responsable et juste, se révèle froide et dénuée de sentiments. Les deux sœurs se trouvent incapables et impuissantes face à la souffrance de leur sœur mourante.

Seule Anna, la servante, est une femme vraie qui n’est pas infatuée d’elle-même. Elle est véritablement attachée à Agnès, avec laquelle elle finit par former la figure marquante et forte de symbole qu’est la piéta.

Comme prises au piège dans ce manoir où reposent leurs souvenirs d’enfance, les comportements des quatre femmes soulèvent les problèmes d’incommunicabilité, du traitement du personnel de maison par les « maîtres » ou, de manière plus essentielle, de peur de la mort.

La barrière qui sépare les vivants des morts est presque palpable. D’ailleurs, les émotions que provoquent la morte chez les vivantes est révélateur de ce que sont réellement celles-ci lorsque les masques sont mis à bas : l’une rejette la mort avec haine, l’autre la fuit et la craint, tandis que la dernière n’a que de la pitié et de la compassion.

Les dialogues sont sans éclats, mais le film est ponctué de chuchotements dont on ne distingue aucune parole précise, et des cris des personnages, qui souffrent chacun séparément sans pouvoir être compris ou soulagé par ceux qui l’entourent.

La lecture du journal intime d’Agnès par la servante Anna, à la fin, clôt le film sur une note assez pessimiste. On comprend qu’au moment où elle était déjà malade, elle a été heureuse, véritablement heureuse, en compagnie de ses deux sœurs. Mais parce qu’on a aussi connaissance des différentes intrigues des deux sœurs, on sait aussi que ce bonheur, qu’Agnès qualifie même de bonheur absolu et parfait, n’est en réalité fondé que sur « un tissu de mensonges » …

 

Emmeline Ruellan

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