Cold War, ou comment la pendule a tué le temps

Cold War, ou comment la pendule a tué le temps

Ça faisait un bon moment que je n’avais peu eu cette envie de prolongement, de ne pas vouloir la fin qui s’approche inexorablement. Merde, 1h29 est trop court, mais le film est fini, les remerciements sont faits. Des images et des sons du film seront mes accompagnants insidieux longtemps après être sorti de la salle. Je suis heureux. Je suis triste. C’est ça Cold War.

1949, Pologne. Le projet de Wiktor :  enregistrer des chants folkloriques et ancestraux. Ces chants racontent des histoires « tristes » mais rapportent de la joie aux gens. Il veut les montrer au monde, à travers une mise en scène qui lie à la perfection les danses et les chants traditionnels avec la performance artistique. Il connaît Zula, chanteuse et danseuse, explosive et charmante. Elle est d’une beauté incontestable et a essayé de tuer son père après que celui-ci l’ait confondue avec sa mère. Ils sont très différents. Ils vont beaucoup s’aimer.

Le projet est un succès. Le Parti Communiste charge Wiktor de continuer les compositions tout en leur donnant un nouvel objectif, raconter les bonheurs du prolétariat, féliciter la réforme agricole et faire honneur au grand libérateur du prolétariat Stalin. Les temps sont difficiles. L’ambiance est « suffocante ». Chacun devra trouver sa propre façon de survivre.

Les circonstances sont bonnes, les circonstances sont mauvaises. Le dualisme semble être une caractéristique inexorable de ce couple qui oscille entre proximité et distance, bonheur et souffrance. Ils s’aiment, ils ne se supportent pas mais ne supportent pas d’être l’un sans l’autre et c’est les différentes époques de leur amour que nous vivons dans Cold War.

Pawel Pawiloski nous avait déjà fait rêver en 2013 avec Ida, récompensé aux Oscars pour meilleur film étranger, sa vision en noir et blanc et son style en 4/3 nous placent dans un cadre en dehors du temps. Le réalisateur voulait faire un film pour ses parents mais ne se sentant pas capable de raconter ponctuellement leur histoire, il s’inspire de certaines parties et s’inspire d’autres récits qui l’ont marqué comme les Scènes de Vie Conjugale d’Ingmar Bergman. En effet on ressent un certain analphabétisme entre ces deux êtres qui s’aiment mais ne parviennent pas à se comprendre. Pour ma part, les différents lieux, l’oscillation entre amour et l’abandon ne peuvent que faire écho avec l’histoire d’amour entre Thomas et Theresa dans L’insoutenable légèreté de l’être de Milan Kundera adapté par Phillip Kauffman.

Le jeu des acteurs est parfait. Le personnage de Tomasz Kot maîtrise l’intellectuel qui aime mais rêve d’une vie qui serait meilleure ailleurs. Un « enfant bien », éduqué mais myope, il ne parvient pas à voir l’hésitation de Zula. Il est aveuglé par ses attentes du futur et ses insécurités.

Quant au personnage de Joanna Kulig, elle est coupante, réservée, son jeu est sobre, elle souffre, elle aime, on comprend tout ce qu’elle ne dira jamais.  Avec chaque geste je tombe amoureux d’elle. Elle refuse de se sentir inférieure. Elle se marie puis abandonne. Elle dansera pour Stalin au Kremlin. La comédienne nous transmet la férocité délicate de son personnage avec chacun de ses gestes. Sa voix, pure, est parfaitement adaptée aux sons traditionnels comme aux chansons de jazz.

Ce chef d’œuvre porte aussi un jeu de lumières parfait, les images de Pawel Pawiloski restent ancrées dans notre esprit pendant beaucoup trop longtemps. C’est un film imprévisible, lyrique, avec une fin qui est romantique et tragique. Encore une fois PP, nous laisse perplexes par sa composition minutieuse, sa cinématographie épatante et ses récits poignants, le tout filmé dans un noir et blanc qui semble placer ses œuvres en dehors du champ temporel.

La musique, insolite depuis le début nous permet de vivre les différentes époques, que ce soient les chants folkloriques, le jazz dans les caves de Paris, du rock ou bien de la musique classique, la musique de Cold War nous plonge dans l’histoire de PP et nous permet d’apprécier davantage ce récit d’amour déchirant et volcanique.

Oui, Cold War est une histoire d’amour au long de 15 ans. Sur deux êtres qui s’aiment n’importe où, n’importe quand. Certes chacun fera d’autres rencontres, mais chacun continuera d’aimer l’autre, à sa propre façon et chacun gardera la certitude que la vie vaut seulement la peine d’être vécue si elle est vécue avec l’autre.

Ça faisait longtemps que je n’avais pas eu affaire à une histoire qui ne me donnait pas envie de sortir de la salle. Les dernières répliques et les sons oniriques, m’obligent à comprendre que c’est la fin. J’ai une seule envie et c’est de revoir l’histoire afin de mieux m’imprégner de leur amour. Le pendule a tué le temps, c’est une métaphore pour dire que le temps compte peu quand on s’aime.

 

David Rivera

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