été ciné 2020 – Film #8 : The Fall [SPOILERS]

été ciné 2020 – Film #8 : The Fall [SPOILERS]

Inventer un conte pour manipuler une jeune fille et se suicider ? Il FALLait y penser !

The Fall, réalisé par Tarsem Singh en 2006 est l’une de ces pépites méconnues du grand public. Il s’agit en fait d’une adaptation du film bulgare Yo Ho Ho datant de 1981. Dans le Los Angeles des années 20, Roy, un cascadeur suicidaire au cœur brisé et Alexandra, une petite fille de cinq ans avec un penchant pour les bêtises sont hospitalisés à la suite d’une chute.

Ils se rencontrent lorsque Alexandra fait tomber par mégarde une note dans la chambre de Roy qui ne lui était pas destinée. Quand elle tente de la récupérer, la petite fille se trouve intriguée par l’histoire que Roy lui raconte sur Alexandre le Grand. Le cascadeur lui promet que si elle revient le voir le lendemain, il lui racontera une autre histoire, une épopée.

Ainsi, cette amitié singulière se transforme en création d’un univers fantastique, dans lequel Roy fournit l’histoire et Alexandra, l’imagination nécessaire.

Le personnage principal, joué par Roy lui même, est un bandit masqué qui a juré de venger la mort de son frère, exécuté par le Gouverneur Odieux.

On comprend vite que toute cette histoire n’est qu’une tentative de Roy pour manipuler Alexandra, afin que cette dernière lui apporte de la morphine, en échange de quoi le jeune homme promet de lui raconter la fin de l’histoire.

L’épopée en question nous est présentée à travers les yeux de la petite fille. Ainsi, les paysages et les personnages sont dépeints à travers un arc-en-ciel de couleurs qui accentue et sublime le contraste entre leur monde fabuleux et la réalité morne. Les couleurs dans ce film jouent un rôle primordial.

Une intro en noir et blanc, un ralenti, une chute et la septième symphonie de Beethoven …. Attendez est-ce vraiment un film qui met à l’honneur les couleurs ? Et oui, bien que le début soit trompeur c’est parfois dans l’absence de couleurs qu’une scène trouve tout son sens. Roy est tombé. Il a frôlé la mort… et si il ne l’avait pas que frôlée ? Les couleurs de la scène se sont évaporées, comme la volonté de vivre de notre héros. Un contraste d’autant plus saisissant lorsque l’on compare le monde imaginaire et chatoyant qu’il crée au fur et à mesure de l’histoire…

Mais, ne nous égarons pas. Avant le rêve et les couleurs, il y a la réalité. Le triste et morne quotidien d’un homme qui a tout perdu. D’un homme qui veut abandonner la vie par tous les moyens. Outre le jeu d’acteur, aussi bon soit il, de Lee Pace, ce sont les couleurs qui créent cette atmosphère de mal-être, de réalité à laquelle nous aimerions échapper. Ou plutôt une couleur, omniprésente,  quitte à nous rendre malade (plutôt d’actualité quand on parle d’hôpital) : le vert. Le vert terne des murs de l’hôpital, le vert bouteille des médicaments. Ce vert désagréable qui revient sans cesse pour nous rappeler la réalité. On ne peut l’éviter : il est partout, sur tous les murs. Il oppresse Roy, comme la réalité l’oppresse et le confine dans son lit d’hôpital – un sentiment qui nous est plutôt familier au regard des récents événements.

La réalité semble bien morose entre ces quatre murs exigus… Le rêve peut-il alors apparaître comme une échappatoire à ce quotidien ? Tout porte à croire que non. Malgré des débuts magiques et chatoyants, le réel prend le pas sur l’imaginaire… Transparaît alors une douleur plus profonde qu’une simple blessure physique et, ce que l’on pensait être de simples fleurs, capes ou masques rouges révèlent leur côté sombre. Plus le récit fantastique avance, et plus le rouge se pare d’un manteau de haine. La haine de vivre alors qu’on est mort au fond de soi, la haine de ne pas réussir à «finir» de mourir, la haine de soi.  En témoigne le bandeau rouge du héros. Ne dit-on pas que les yeux sont le miroir de l’âme ? Et comment sont les yeux de notre héros si ce n’est entouré par un ruban de haine. Un ruban que le spectateur perçoit malgré les centaines d’artifices oniriques déployés par Roy pour endormir et manipuler la jeune Alexandra.

Alexandra, parlons-en d’ailleurs. La jeune demoiselle pleine d’espoir et de rêves… celle qui ne comprend pas le monde des adultes et qui peine à maîtriser leur langue… et ses codes. Ce qu’Alexandra ne perçoit pas, aveuglée par son innocence, le spectateur le voit. Et c’est avec un cruel délice qu’il assiste aux manipulations de Roy, à ses modifications d’histoire afin de satisfaire Alexandra… mais surtout afin de parvenir à son but ultime : se donner la mort. Ultime me diriez vous ? Vraiment ? Rien n’est moins sûr. Car plus qu’une histoire de manipulation, c’est avant tout une tentative de communication mais surtout un hymne à l’amour. Un amour capable de changer un homme. Un amour capable de lui apprendre à se relever malgré les obstacles de la vie.

Très vite, Alexandra apparaît elle même en tant que personnage dans l’épopée. À son arrivée, les couleurs prennent un autre sens. Affublée du même masque de bandit que le personnage de Roy, ses yeux bordés de rouge ne sont pas ceux de la haine, mais ceux de la passion. Une passion pour une histoire qui la sort complètement de son ennui profond à l’hôpital et de son quotidien de labeur dans les champs. Le rouge devient ainsi la couleur d’un amour imaginaire entre l’infirmière Evelyn et Roy quand ce dernier fait entrer en scène une jeune femme dont le bandit masqué tombe éperdument amoureux. Ses yeux d’enfant teintent l’histoire de Roy de couleurs qui n’ont de sens que pour elle.

Au moment où Alexandra se rend compte que Roy tente depuis le début de se donner la mort par son biais, elle essaie par tous les moyens de changer la fin de l’histoire. Afin de détruire les illusions que la petite fille s’est faite sur lui, Roy décide de tuer un à un les personnages du conte, réservant le sort de son propre personnage pour la fin. Alexandra tente alors de faire comprendre a Roy l’ampleur de l’égoïsme de ses actes dans la scène la plus déchirante du film. On comprend vite que Roy a pris une place énorme dans le cœur de la jeune fille, qui le voit comme un deuxième père après la mort de sien. Ne pouvant se résoudre à mettre sur les épaules d’une enfant de cinq ans le poids de son suicide et pressentant la culpabilité qui rongerait l’enfant, Roy essaye de changer sa propre perception de la vie. Avec cet effort final, la couleur verte change de symbolique et prend tout son sens.

Le vert du dégoût devient le vert de l’espoir, la couleur de la vie. L’hôpital n’est plus une prison mais un chemin vers la guérison. Pendant tout le film le vert présente une certaine dualité. Cette ambiguïté se traduit par sa présence à la fois dans la réalité, où il incarne l’angoisse, et dans l’épopée. On peut notamment penser au moment où, après s’être perdus dans le désert, nos protagonistes arrivent finalement dans une immense oasis baignant dans le vert luxuriant des arbres. Avec la renaissance du vert en couleur d’espoir, l’image du papillon, présente tout au long du film, prend, elle aussi, tout son sens. Dans beaucoup de cultures le papillon symbolise la vie et l’espoir. Ces mots prennent alors une nouvelle signification pour Roy, et ce qui était dans l’histoire une quête pour trouver un papillon rare, l’Americana Exotica, est en fait la quête de Roy pour retrouver goût à la vie.

Salomé Ferraris et Angela Moschetto

été ciné 2020 – Film #7 : Taxi Driver

été ciné 2020 – Film #7 : Taxi Driver

Chauffeur de taxi la nuit, Travis Bickle est quotidiennement confronté à la criminalité, à la violence et à la corruption. Déambulant dans le New York crapuleux des années 1970, Travis est isolé, sans famille ni amis. Accablé par l’atmosphère crasseuse et morbide qui règne dans les rues de sa ville, il développe, animé par un désir de reconnaissance, une volonté fiévreuse de nettoyer New York de sa racaille pullulante.

Taxi Driver, sorti en salle en 1976, est à mon goût l’un des films les plus intriguants de Martin Scorsese. En fait, le film est davantage celui de son scénariste Paul Schrader que le sien. Dépressif, alcoolique et solitaire, errant dans le New York décrépi des années 1970, Schrader s’inspira de sa propre situation pour accoucher du script de Taxi Driver en quinze jours seulement. Le film brille ainsi par son authenticité et son originalité, transpirant le réalisme et le vécu. Porté par Robert De Niro et Jodie Foster, Taxi Driver personnifie le malaise de nombreux new yorkais à une époque où la ville était l’une des plus criminelles des Etats-Unis. « Lorsque Paul Schrader s’est lancé dans le script de Taxi Driver, il avait pour idée d’écrire sur la solitude. Mais plus il progressait dans l’histoire, plus il se rendit compte qu’il écrivait sur la « pathologie de la solitude ». Sa théorie était la suivante : Inconsciemment, certaines personnes ont tendance à repousser les autres pour maintenir leur solitude bien que la principale source de leur tourment soit précisément cette solitude. »

Soutenu par une réalisation léchée, le film est visuellement très puissant. Dans l’obscurité de la nuit se reflètent les enseignes colorées de la ville animée. En résulte une colorimétrie relevée et des ambiances variées. Ainsi la véhémence de la nuit fait elle face aux tonalités plus moroses du jour. Paradoxalement, la ville ne s’éveille qu’après le coucher du soleil, tout comme pour Travis Bickle, insomniaque et chauffeur nocturne. Remarquons également l’importance accordée aux émotions, associées à une large palette de couleurs ; je pense notamment aux néons rouges écarlates qui agressent férocement le visage de Bickle lorsque celui-ci partage ses idées noires à l’un de ses collègues de travail.

Taxi Driver est simplement un chef d’œuvre du cinéma américain, l’un des pionniers du septième art et très certainement le film le plus marquant de Martin Scorsese. Il signe avec ce film sa deuxième collaboration (après Mean Streets) avec son acteur fétiche Robert De Niro, presque méconnaissable dans son rôle. Le réalisateur s’autorise même une courte mais savoureuse apparition lors d’une scène particulièrement étrange… Ouvrez l’oeil ! Quoi de mieux que d’achever l’été avec un bon Scorsese ?

 

Benjamin Attia

 

été ciné 2020 – film #6 : Le fabuleux destin d’Amélie Poulain, une douce ode à la vie

été ciné 2020 – film #6 : Le fabuleux destin d’Amélie Poulain, une douce ode à la vie

En 2001, se révèle au cinéma français et international le talent de la jeune actrice encore peu connue, Audrey Tautou. Elle nous livre alors une délicate interprétation du personnage d’Amélie Poulain dans le long métrage éponyme. En ressort une comédie romantique dont le succès ne se fait pas attendre, mais tout de même critiquée dans la communauté cinéphile pour son aspect trop utopique et peu représentatif de la France. Le réalisateur nous plonge dès le début du film dans un Paris mythique et fantasmé, le Paris d’Amélie. Idéalisé, romancé, coloré, on voit Montmartre et son quartier à travers les yeux joyeux et enfantins de la jeune femme. Amélie Poulain a 24 ans mais a gardé son âme d’enfant. Ce qu’aime Amélie c’est les petits bonheurs simples de la vie ; briser la croûte d’une crème brulée ou faire des ricochets sur le canal Saint-Martin. Son existence est rythmée par toutes les petites attentions qu’elle apporte à son entourage haut en couleur, au point d’en délaisser sa propre vie. Son destin bascule enfin lorsqu’après un concours de circonstance, elle se met en quête d’un jeune homme, aussi étrange et unique qu’elle.

Madeleine de Proust ou petit trésor retrouvé dans un vieux grenier, chaque détail du film cherche à réveiller l’enfance ou la nostalgie du spectateur. De la bande originale mythique de Yann Tiersen aux détails rétro d’un vinyle ou d’un appareil argentique, en passant par une image aux couleurs saturées, on aime ce doux retour dans le temps. L’identité visuelle polychrome aux tendances sépia est reconnaissable entre mille. Un jaune, un vert et un rouge criard éveillent instantanément la curiosité et l’attrait de chacun. Au-delà d’un aspect années 60 très agréable, les couleurs sont choisis minutieusement et révèlent le ton que Jean-Pierre Jeunet veut donner au film. Alors que la plupart des décors et des costumes sont essentiellement verts ou jaunes parsemés de rouge, Amélie se détache de ce décor et rayonne entièrement de cette couleur chaude. Elle pétille de sa bonne humeur et égaye autant le film que tous les personnages avec leurs petits problèmes du quotidien. On a l’impression que chaque décor se teinte de ces couleurs et se détache du reste dès le passage d’Amélie, comme la petite épicerie au coin de sa rue.

Amélie Poulain c’est une histoire d’amour, de vie, un vent de fraicheur et de tendresse sur un cinéma français dramatique. Se plonger dans les yeux d’Amélie c’est faire le pari d’une humanité en laquelle on a cessé de croire. Jean-Pierre Jeunet réussi pendant 2h à nous faire oublier un quotidien morose pour suivre l’aventure fantasque d’une jeune fille en quête de vie. Amélie est une rêveuse, loin d’abandonner tout espoir, elle façonne le monde à son image pour le rendre plus humain, plus bon, plus Amélie. Elle réussit à réveiller en nous le brin de nostalgie qui nous fait sourire. Ce film peut paraitre niais ou surfait pour certains, mais c’est ce Paris coloré et cette romance idyllique qu’on aime et qui nous met du baume au cœur. C’est un film simple, sans prétention scénariste qui souhaite nous livrer un récit sur les charmes discrets de la vie, ses petits plaisirs et fantaisies qui rendent heureux. « Les temps sont durs pour les rêveurs » s’exclame avec justesse un des personnages, et c’est pour cela qu’on aime s’émerveiller avec Amélie.

 

Sophie Pinier

été ciné 2020 – Film #5 : La femme de mon frère : la vie en rose (et bleu)

été ciné 2020 – Film #5 : La femme de mon frère : la vie en rose (et bleu)

En cette période estivale parfois caniculaire, rien de tel que de s’immerger dans le Québec enneigé de « La femme de mon frère », et dans la fraîcheur de ses personnages. Sophia, jeune doctoresse en philosophie sans emploi, cherche un sens à sa vie… Rien que ça ! Avec son frère et colocataire Karim, les réflexions aussi profondes qu’absurdes fusent, leur complicité est palpable et attendrissante. C’est donc avec un décalage particulièrement bien trouvé qu’est abordée l’angoisse de Sophia, conséquence directe des multiples injonctions qui pèsent sur elle (et sur beaucoup de femmes) : trouve un conjoint, aie des enfants… Entre un frère amoureux d’une femme qui semble parfaite – belle, attentionnée, confiante, en pleine réussite professionnelle -, et des amis satisfaits de leur couple, de leur emploi ou de leurs enfants, l’étau se resserre progressivement autour de Sophia.

Le choix des couleurs dans ce film récompensé à Cannes (Prix coup de cœur du jury de la sélection « Un certain regard ») n’a rien d’anodin. C’est principalement la prédominance du rose et du bleu qui marque le spectateur ; très genrées, ces couleurs rappellent les jouets roses des petites filles les enfermant insidieusement dans un rôle de mère. Outre ce choix symbolique, le plaisir du jeu avec les couleurs de Monia Chokri se ressent dans le choix des décors, des costumes et du maquillage. Comment ne pas citer les tenues éclatantes de l’incroyable Jasmin ? N’importe quel arrêt sur image prouve l’inventivité de la réalisatrice.

Le film est à la hauteur de ses couleurs : vif, éblouissant, faussement gai. Les répliques entre Sophia, drôle et cynique, d’un pessimisme et d’une misanthropie fièrement affichés, et ses parents rêveurs et idéalistes sont incisives. La qualité des dialogues se dévoile tout autant dans les joutes verbales entre Sophia et Karim. Nombreuses sont les scènes frôlant le burlesque (comme celle, mémorable, d’un repas familial explosif), qui invitent le spectateur à porter un regard à la fois moqueur et attendri sur les personnages. Sous ses faux airs de farce, « La femme de mon frère » traite ainsi d’une question délicate et pourtant universelle, celle de la signification de l’expression « réussir sa vie » : quelles sont les conditions de cette réussite, et peut-on réellement les établir soi-même ? En clair, puis-je me défaire de la définition qu’en donne mon entourage, voire la société ? C’est pourtant avec beaucoup de luminosité (visuellement et métaphoriquement) que Monia Chokri s’attelle à ces questionnements, et éblouit.

 

Aude Laupie

été ciné 2020 – film #4 : Profession : reporter, point de fuite perpétuel

été ciné 2020 – film #4 : Profession : reporter, point de fuite perpétuel

Quel est le rôle de la couleur au cinéma ? Qu’est-ce qui fait d’un cinéaste un grand coloriste ? Selon Gilles Deleuze, « Si Antonioni est un grand coloriste, c’est parce qu’il a toujours cru aux couleurs du monde, à la possibilité de les créer, et de renouveler toute notre connaissance cérébrale » (Cinéma, vol. 2. L’image-temps, p. 266). À défaut de livrer une réponse limpide à nos questions, cette phrase poétique de Deleuze a le mérite d’attiser la curiosité pour le travail d’Antonioni, dont Profession : reporter est l’un des plus beaux films. Sorti en 1975 et nommé à Cannes pour la Palme d’Or, il raconte le questionnement identitaire, la disparition, la quête de sens.

Le reporter est David Locke (Jack Nicholson), un journaliste relativement connu, marié et père d’un enfant adoptif. Alors qu’il doit faire un reportage sur une guerre civile dans un pays d’Afrique dont on nous ne dit pas le nom, David Locke peine à retrouver ses interlocuteurs, personne ne semble le comprendre et il se retrouve finalement seul au milieu du désert, sa Land Rover enlisée dans le sable. Échoué dans un hôtel d’une petite ville désertique, Locke fait la rencontre d’un autre David, David Robertson, un homme qui lui ressemble étrangement. Lorsque Locke trouve Robertson mort dans sa chambre, frappé par une crise cardiaque, il se retrouve face à la possibilité de disparaître en faisant croire à sa mort et voit là une échappatoire évidente à une vie dont il ne voit plus l’intérêt. « Ok ! I don’t care ! » hurle-t-il un peu plus tôt face à l’échec de son enquête.  David Locke devient alors David Robertson dont il endosse la vie grâce à son agenda, qui lui indique tous les rendez-vous professionnels de sa nouvelle identité.

Ce qui est frappant tout d’abord dans Profession : reporter, c’est justement cette non-couleur. Antonioni place ses personnages dans des milieux hostiles et vides, trop vastes pour eux et dépourvus de signes colorés familiers qui pourraient les réconforter : un désert immense et sans fin, dont on ne saurait vraiment dire s’il est blanc, jaune, ou orange-saumon ; le toit gris et aux formes absurdes de la Casa Mila à Barcelone ; une ville espagnole à l’architecture improbable, absolument blanche et désertique. De tous ces paysages se dégagent une couleur atmosphérique presque terne, à l’image du désespoir du personnage et d’une sorte d’inaptitude au monde qui l’entoure. Le vide prend une place immense et écrase Nicholson, lui retire toute forme de volonté. Le peu de couleurs présentes à l’écran, qui font aussi écho à un silence prégnant, créent une tension visuelle pour le spectateur dont l’œil fouille l’image à la recherche de sens, d’une logique quelconque. L’image épurée est alors magnifiée dans tous ses détails par la caméra d’Antonioni et ses lents mouvements panoramiques.

Il ne s’agit pourtant pas d’un film incolore, car lorsqu’on pense à Profession : reporter, certaines couleurs nous restent en tête. On pense à l’hôtel où a lieu l’échange d’identité, à ses portes jaunes et à ses murs bleus azurs, duo de couleurs déjà évoqué lorsque la Land Rover bleu-ciel s’enlise dans le désert orangeâtre. Petit à petit, le rouge et le vert prennent de plus en plus d’importance, à tel point qu’il paraît impossible que cet accord de couleurs ne soit pas le résultat d’un choix délibéré d’Antonioni : c’est le rouge de la chemise de David Locke-Robertson et le vert d’un volet, ou bien le vert des platanes et le rouge des sièges de la décapotable… Les couleurs ne sont pas absentes mais utilisées avec parcimonie et précision.

Deux hommes semblables, deux duos de couleurs… Au-delà d’un intérêt esthétique, le duo rouge-vert pourrait bien être associé à David Locke et à son passé qui ne cesse de le poursuivre tout au long de l’intrigue : vêtu d’une chemise à carreaux rouges et d’un pantalon kaki au début du film, il les troque contre les vêtements de David Robertson, chemise bleu et pantalon blanc, tentant peut-être de se fondre dans le décor de l’hôtel et du désert, pour disparaître.

 

L’arrivée de Maria Schneider bouleverse cette composition bien équilibrée. David la rencontre dans le Palais Güell à Barcelone, dans lequel il est entré pour se cacher d’un ami qui pourrait le reconnaître. Cette jeune femme restera anonyme tout au long du film : sa rencontre avec David aurait été conçue par Antonioni comme celle d’un homme qui a perdu son nom et d’une femme sans nom. Celle-ci l’aide et  l’accompagne dans la fuite de son passé, devenue également fuite en avant vers un futur incertain.  Toute comme leur première entrevue, leur relation est teintée d’étrangeté puisqu’elle prend place dans cette double fuite absurde, mais elle représente aussi la possibilité d’un souffle nouveau. Maria Schneider apparaît dans une robe fleurie et emplit alors l’écran de couleurs : Antonioni consacre à cet étrange couple les seuls plans où une variété de couleurs semblent suffire à l’image, sans se soucier de se faire discrètes ou de s’associer par paires.

Mais la mélancolie et l’absurdité n’en sont pas pour autant écartées : le vide presque métaphysique garde toute son importance, à l’image de l’avant-dernier plan, célèbre pour sa longueur, qui laisse le spectateur dans une douce perplexité. La photographie reste dominée par de très belles nuances de blancs, d’ocres et de gris qui adoucissent et apaisent l’étrangeté de ce film. Finalement, les seuls instants où les personnages semblent véritablement heureux et insouciants sont des instants de pur mouvement : penchés au-dessus de l’eau dans un téléphérique ou debout à l’arrière d’une voiture, ils s’abandonnent à leurs sensations. Dans Profession : reporter, la fuite est alors synonyme de liberté absolue.

 

Justine Barthélemy

été ciné 2020 – film #3 : 8 Femmes, mes amours, mes amies

été ciné 2020 – film #3 : 8 Femmes, mes amours, mes amies

Lorsque François Ozon a annoncé en 2001 le casting et le tournage de son nouveau film, 8 Femmes, le petit milieu du cinéma était resté interdit. On se demandait : que va-t-il se passer si on laisse en lieu clos, comme des lionnes en cages, huit actrices renommées, certaines ayant même une réputation de diva, parmi les plus grandes de leurs générations respectives ? Fanny Ardant et Emmanuelle Béart vont-elles s’injurier ? Catherine Deneuve et Isabelle Huppert vont-elles s’étriper ? On se demandait cela avec une pointe de curiosité mal placée, certainement saupoudrée d’un peu de sexisme, mais surtout parce que cela faisait ostensiblement écho au scénario dudit film : huit femmes, de différentes générations, de différents tempéraments, enfermées dans un manoir, qui allaient se déchirer, s’écharper, se révéler sous nos yeux ébahis.

 

8 Femmes est l’adaptation d’une pièce de boulevard régulièrement jouée un peu partout en France, en province surtout, populaire lors de la seconde moitié du XXe siècle. Sa proposition était simple : dans le manoir d’une famille bourgeoise des années 50 lors de la période de Noël a lieu un meurtre, celui du maître de maison, tué d’un coup de poignard dans le dos. Les suspects, ou plutôt les suspectes, sont toutes désignées : les huit autres femmes de la famille – au sens large -, seules présentes dans la maison et contraintes d’y rester à cause d’une importante chute de neige, d’un fil de téléphone mystérieusement coupé et de freins de voiture défectueux. La maison familiale devient alors le théâtre de disputes et de révélations insoutenables pour résoudre cette énigme : qui a tué Marcel, le père de famille chéri ?

Les huit femmes nous apparaissent progressivement dans une chorégraphie bien rodée : d’abord de manière symbolique via les fleurs du générique associées à chacune d’entre elle puis de façon très franche, alors qu’elles ouvrent une à une les portes vert pomme, rose layette de la maison, qu’elles s’exhibent telles les grandes dames qu’elle sont à l’écran comme à la ville et qu’elles entament un ballet d’embrassades et de discussions. Il ne nous faudra que quelques minutes et répliques grinçantes pour deviner la personnalité, caricaturale de prime abord, de chacune des huit femmes : Gaby, hautaine et bourgeoise ; Augustine, la vieille fille névrosée ; Mamie, qui veille sagement sur sa famille ; Suzon, la fille aînée modèle ; Catherine, sa petite sœur rebelle ; Louise, la bonne sournoise ; Chanel, la gouvernante, présente dans la famille depuis la naissance des filles ; enfin, plus tard, Pierrette, la soeur de Marcel, maintenue à la marge de la famille. Si les rapports sont au départ aux mieux parfaitement affectueux, au pire taquins, la découverte du corps de Marcel et le début de l’enquête font éclater les faux-semblants et les manières bourgeoises dont se drapent ces femmes de bonne famille et que subissent leurs domestiques. C’est Suzon, la fille de Marcel et Gaby, rentrée d’Angleterre pour l’occasion, qui mène d’abord la danse en interrogeant, sondant, scrutant les dires et les réactions de ses comparses, celles-ci ne manquant pas de répliquer et de ternir l’image parfaite et candide de Suzon. Les hostilités sont lancées ; les attaques physiques et psychiques fusent ; le vernis se craquèle. François Ozon prend des détours, mine le terrain d’improbables mais captivants retournements de situation pour explorer la psychologie de ses huit femmes.

Plus qu’une enquête policière classique, les véritables secrets que l’on cherche à révéler sont ceux farouchement gardés par les huit femmes ; les piques cruelles et la répartie bien sentie ont ici plus de valeur que le compte-rendu des faits. On l’a dit, cela se remarque d’emblée, ces personnalités hautes en couleur sont ancrées dans des stéréotypes qu’elles s’emploient joyeusement à malmener ou incarner pour mieux servir leurs intérêts, participant d’une position sociale ou d’une catégorie particulière – la bourgeoise vénale qui n’a jamais aimé son mari mais l’a épousé pour son argent, la soeur mal-aimée noyant sa solitude dans de mauvais romans à l’eau de rose – mais aussi d’une symbolique à peine voilée qu’il nous est très facile de déchiffrer. On est admiratif devant Gaby, enveloppée dans son opulent manteau en fourrure léopard qui exprime en un seul motif toute son assurance et sa richesse débordante. On trouve Pierrette envoûtante dans sa robe rouge moulante, tandis qu’elle serpente et couvre de mièvreries ses belle-soeur, ses nièces et leurs valeurs guindées. En effet, les huit femmes sont grimées en tenues traditionnelles aux couleurs criardes, chacune étant associée à une signification particulière. Certaines disent cruellement le statut social inférieur : la tenue de soubrette pour Louise, la robe ample et grise, qu’on dirait pratique, de Chanel ; d’autres, le luxe obscène dans lequel on macère : les broches dorées, les fichus bariolés de ces dames. Le moindre accessoire, la moindre variation de couleur fait état du bouleversement intérieur du personnage. On pense notamment au personnage d’Augustine, qui connaîtra le développement le plus flagrant et dont la tenue passera d’un brun morne – symbole du refoulement, elle qui ravale sa haine, son ressentiment, ses émotions sincères, qui s’abîme dans sa solitude et son désespoir – à un satin éclatant. La confrontation de ces huit femmes donne vie à un tableau bigarré aux teintes chatoyantes et personnalités clivantes ; néanmoins, elle saura contre toute attente dépasser les apparences superficielles pour révéler le mystère, les nombreux secrets qui entourent la mort de Marcel.

Véritable psychodrame cathartique, 8 Femmes explore les tenants et aboutissants d’une enquête a priori simpliste pour mettre en exergue les tourments intérieurs que peut traverser une “bonne famille traditionnelle”. Personne n’est épargné mais tout le monde y va de sa superbe, notamment lors de quarts d’heure de gloire musicaux dans lesquels nos huit actrices reprennent les standards de sept chanteuses ; c’est alors que, au détour d’un éclat de rires ou de larmes, on croise Françoise Hardy, Marie Laforêt ou Sylvie Vartan. Avec son kitsch décalé et son mauvais goût assumé, 8 Femmes s’avère être plus profond et mordant qu’il n’y paraît et nous permet d’observer, par le petit trou de la serrure, ces scènes rares de la vie quotidienne.

 

Justine Lieuve

été ciné 2020 – film #2 : Bleu/Blanc/Rouge (1993-1994)

été ciné 2020 – film #2 : Bleu/Blanc/Rouge (1993-1994)

Trois couleurs : Bleu, le premier film de la trilogie tricolore du réalisateur franco-polonais Krzysztov Kieslowski, gravite autour de Julie. Julie, c’est une trentenaire brune à la frange courte et à la peau diaphane, qu’interprète magistralement Juliette Binoche.

Le film débute par la fin d’un monde : une voiture fonce violemment dans un arbre, au beau milieu de la campagne et sous les yeux ébahis d’un adolescent qui jouait simplement au bilboquet. Son mari et sa fille disparus, Julie doit mourir ou tout recommencer. Elle s’éveille dans un hôpital tout en blanc et, dans sa blouse blanche fantomatique, s’immisce dans la réserve. Mais les médicaments qu’elle jette dans sa bouche ne rentrent pas. Elle n’y arrive pas ; elle devra donc vivre.

Maladroitement, toujours à tâtons, elle tente de retrouver la force et l’envie d’exister. Elle vide son château, le vend, déménage sans laisser de traces. Elle ne garde qu’un pendule de pierres bleues, qui surplombait jadis la chambre de sa fille. C’est une fuite hâtée et sans larmes. Autour d’elle, personne ne semble bien comprendre ce deuil sec. Elle ne réplique que brièvement et les dialogues sont acérés comme le tranchant de la douleur. Mais autour d’elle, hormis Benoît qui lui avoue son amour, il n’y a pas grand monde.

Julie pourrait donc sembler être un personnage inventé de toute pièce, propre comme un sous neuf, libre de toute relation et dégagée de toute histoire. Mais elle avait une vie avant la première seconde de ce film, et c’est la musique ainsi que le bleu qui nous le suggèrent. Le bleu du papier de la sucette, balloté par le vent, que mangeait sa petite fille. Et la musique, qui poursuit Julie au travers de cette transition brutale, elle qui était si centrale dans la vie de son défunt mari compositeur. Alors la musique poursuit Julie jusque dans la piscine bleue, où la brune nage à la nuit tombée. Elle peut bien tenter de se réfugier au fond de l’eau, la musique l’inonde. Celle-ci rythme aussi le drame : elle impose un plan noir et une pause, histoire que l’orchestre retentisse pleinement.

Petit à petit, Julie se trouve à vivre à nouveau. À coup de petits détails, de cadrages centrés sur des points précis : le cou de Juliette Binoche, son reflet renversé dans une cuillère, un carré de sucre qui fond dans une tasse de café noir.

À ce cheminement infinitésimal s’ajoutent des révélations sur le défunt mari, que Julie découvre insondable. Elle découvre qu’il avait une maîtresse, et que cette maîtresse porte son enfant. Julie la rencontre, dans les toilettes d’un restaurant parisien, et apprend à se connaître encore : elle ne sera pas jalouse ou rancunière.  Cet enfant à naître marque une accélération dans le film : je vous laisse au moins le soin de découvrir le dénouement délicat de Bleu. Il me faut néanmoins évoquer la superbe scène de la partition : découvrant les notes pour un orchestre, Julie fait défiler son doigt le long des portées. L’orchestre se réveille. À peine fait-elle une remarque que les cuivres disparaissent et que le piano se change en flûte. La caméra se brouille et l’appartement cède au flou. Seule reste la musique.

Le film se clôt par un glissement de portraits en portraits. Le concerto final, dont le chœur chante un extrait de l’épitre aux corinthiens, accompagne ce défilé de personnages. Dévoilés les uns après les autres, ils apparaissent comme toutes les perles d’un même collier, tous reliés par l’histoire de Julie, de la vie à la mort, de l’amour à la solitude mais de l’amour surtout, doux et muet.

 

Marguerite Comoy

 

[Retrouvez la suite des articles sur Blanc et Rouge dans les prochaines semaines]

été ciné 2020 – film #1 : Laurence Anyways, s’aimer quoi qu’il arrive

été ciné 2020 – film #1 : Laurence Anyways, s’aimer quoi qu’il arrive

 Qui n’a jamais rêvé de vivre l’idylle parfaite ? On parle d’une flamme qui ne vacillera jamais, de rires qui s’élèveront dans la voiture en rentrant à la maison. Laurence Anyways nous présente Laurence Alia, un professeur d’une trentaine d’années ainsi que sa partenaire, Frédérique Belair. Du jour au lendemain, sans prévenir, Laurence annonce à Fred qu’elle est en fait une femme. Pourtant, ce n’est pas simplement l’histoire d’une femme trans ; c’est surtout un couple qui paraît invincible, mais dont l’évolution de l’un d’eux fragilisera sérieusement cette relation. À travers ces quelques années durant lesquelles Laurence et Frédérique vont s’aimer, se quitter, se retrouver, le spectateur finit par se poser lui-même la question clé du film : est-ce que les sentiments pour l’autre suffisent à tout surmonter ?

Xavier Dolan utilise ainsi la métaphore, par le biais de scènes mêlant symbolisme et poésie, afin de répondre à cette problématique. Laurence Anyways est une véritable capsule québécoise de 2 heures 48, extérieure au monde réel. Le croisement entre imaginaire et vérité trouble et émeut le public, le tenant en haleine jusqu’à la prochaine scène. La palette de couleurs allant des tons pastels aux nuances flamboyantes capte l’attention dès la toute première minute. Tantôt un rouge carmin puissant, pour passer à un doux rose bonbon. Les couleurs évoquent ainsi elles-mêmes une transition, déterminant l’ambiance générale dans une pièce. Les rayons de lumière viennent également jouer avec les différentes teintes, notamment dans le but de pointer du doigt les contrastes entre vivacité et fadeur dans un même espace. Sans oublier une bande son typique du réalisateur, dans laquelle on retrouve du classique ou encore de la new wave, et soulignée par l’utilisation de musiques issues des 80’s.

Laurence est un personnage certes complexe, mais surtout incompris. En tant qu’enseignante, elle cache sa véritable identité de peur d’un jugement de ses élèves mais aussi de sa direction. Comment avancer professionnellement, sentimentalement, lorsque le genre attribué à la naissance ne suit pas le genre véritable ?

Ce rôle sublimé par le jeu d’acteur de Melvil Poupaud, au sourire charmeur et à la manucure en trombones, parvient à nous convaincre de l’importance du sujet de la transidentité. Laurence évoque les conflits, les doutes, la difficulté que génère sa transition aux yeux de la société. C’est avec assurance malgré l’adversité, que cette femme deviendra petit à petit, celle qu’elle rêvait de présenter au monde depuis 35 ans. Suzanne Clément, une des actrices fétiches de Dolan, interprète ici Frédérique, la compagne aimante, avec une sincérité saisissante… Mais parfois décontenancée suite au coming-out de Laurence. Bien que cette dernière subisse de la transphobie, c’est avant tout le changement d’attitude de sa moitié qui rendra cette étape cruciale bouleversante.

Xavier Dolan a de toute évidence trouvé le parfait duo, portrait d’une alchimie naturelle mais d’une passion presque toxique à certains moments. On peut dire qu’il s’agit là d’un couple haut en couleurs ; notamment par leurs vêtements, leur coiffure, leurs meubles, les commerces et soirées qu’elles fréquentent… Mais surtout leur histoire d’amour.

Albane Perrot