« Le jeu » ou un dîner mouvementé

« Le jeu » ou un dîner mouvementé

Le challenge était double pour Fred Cavayé, réalisateur du jeu : il fallait adapter un film italien de Paolo Genovese (2016), Perfetti sconosciuti », lui-même déjà remaké mais également adapter ce genre si particulier du huis clos, qui tire ses origines et ses codes du théâtre. Alors, challenge réussi ?

Au cours d’un dîner entre amis, Marie propose à ses invités de jouer à un jeu: chacun dispose son téléphone au milieu de la table. Chaque fois qu’un téléphone sonne, le propriétaire doit répondre en haut-parleur à l’appel ou lire à voix haute le message. Ce petit jeu risque de vite tourner au drame entre amis…

Fred Cavayé après avoir excellé dans le polar français, notamment avec « A bout portant » ou encore « Pour elle » semble vouloir continuer à s’essayer dans la comédie française. Après « Radin », le réalisateur nous propose « Le jeu », un deuxième remake du film italien « Perfetti Sconosciuti ».

Présenté comme une comédie au premier abord, le film tourne rapidement au cauchemar au rythme des révélations du groupe d’amis. Le jeu devient alors une comédie dramatique qui s’inscrit ainsi dans la tradition typiquement française du huis clos, comme l’avait fait le « Prénom » avant lui.

Les révélations s’enchaînent avec rythme, sans laisser une seconde de répit au spectateur, qui passe du rire aux larmes, et des larmes à la surprise. Si le spectateur avait peur de s’ennuyer face à ce huis clos, ses craintes peuvent s’envoler. Tout cela étant permis non seulement par le jeu des caméras, parfaitement dirigé par le réalisateur, mais également grâce à la performance et la cohésion des acteurs. Mention spéciale à Grégory Gadebois, touchant et juste dans son propos final.

Le petit groupe d’amis nous invite à sa table, afin de déguster un foie gras au lait, en brisant le quatrième mur. Mais a-t-on vraiment envie d’être à cette table ? A-t-on vraiment envie de mettre notre téléphone sur la table et partager tous nos secrets ?
Là est tout le propos du film : ce dernier vient à nous interroger sur la relation entre amour (ou amitié) et vérité. Doit-on tout dire ou ne vaut-il mieux pas garder certaines choses secrètes pour préserver l’autre ?
Sur cela, le film ne tranche pas et laisse au spectateur la possibilité de se forger sa propre opinion : chacun sait ce qu’il doit faire avec ses amours.

Petit bémol au tableau, le retournement final qui permet d’avoir une fin plus légère comme attendu dans les comédies, mais une fin plus terre à terre qui n’utilise pas assez l’atmosphère fantastique mise en place tout au long du film. Ce twist final risque de désengager le spectateur, qui, jusqu’à là, était pris dans l’engrenage des événements s’enchaînant à un rythme effréné. On regrette ainsi cette petite perte de profondeur, qui fait perdre au film son propos principal.

Malgré cela, Le jeu nous laisse un souvenir agréable qui promet de longs débats à la sortie de nos salles obscures si vous allez le voir entre amis.

 

Salomé Ferraris

« Cris et chuchotements » et son austère tension

« Cris et chuchotements » et son austère tension

Datant de 1972, le film de Ingmar Bergman Cris et chuchotements met en scène quatre femmes, Agnès dont la mort est imminente, ses deux sœurs Karin et Maria venues assister à ses derniers moments, et leur servante Anna.

Ces quatre femmes restent les unes avec les autres, en huis clos, dans leur manoir familial dominé par les couleurs rouge et blanc. Omniprésentes, ces couleurs créent une atmosphère qui oscille entre inquiétude et esthétisme ascétique. Le réalisateur pousse même la présence du rouge jusqu’au fondu.

Les lumières utilisées, que ce soit la lumière naturelle ou celle des bougies et lampes à huile, renforcent, à travers un jeu d’ombres, le caractère inquiétant et faux des femmes aussi bien que celui du décor.

Enfermées toutes ensemble, la tension grandissante finit par révéler les plus profondes pensées et caractéristiques de chacun des personnages. La vie lente et austère de ces femmes, paisible en surface, masque en réalité des sentiments extrêmes.

Le huis clos, en confrontant toujours les mêmes personnages les uns aux autres, les force à se départir de leurs faux-semblants.

Dans Cris et chuchotements, Maria, qui semble être la sœur la plus douce et aimable, finit par être dévoilée comme une femme manipulatrice, trompeuse et méchante.

Karin, la sœur la plus âgée, que l’on pense en premier lieu responsable et juste, se révèle froide et dénuée de sentiments. Les deux sœurs se trouvent incapables et impuissantes face à la souffrance de leur sœur mourante.

Seule Anna, la servante, est une femme vraie qui n’est pas infatuée d’elle-même. Elle est véritablement attachée à Agnès, avec laquelle elle finit par former la figure marquante et forte de symbole qu’est la piéta.

Comme prises au piège dans ce manoir où reposent leurs souvenirs d’enfance, les comportements des quatre femmes soulèvent les problèmes d’incommunicabilité, du traitement du personnel de maison par les « maîtres » ou, de manière plus essentielle, de peur de la mort.

La barrière qui sépare les vivants des morts est presque palpable. D’ailleurs, les émotions que provoquent la morte chez les vivantes est révélateur de ce que sont réellement celles-ci lorsque les masques sont mis à bas : l’une rejette la mort avec haine, l’autre la fuit et la craint, tandis que la dernière n’a que de la pitié et de la compassion.

Les dialogues sont sans éclats, mais le film est ponctué de chuchotements dont on ne distingue aucune parole précise, et des cris des personnages, qui souffrent chacun séparément sans pouvoir être compris ou soulagé par ceux qui l’entourent.

La lecture du journal intime d’Agnès par la servante Anna, à la fin, clôt le film sur une note assez pessimiste. On comprend qu’au moment où elle était déjà malade, elle a été heureuse, véritablement heureuse, en compagnie de ses deux sœurs. Mais parce qu’on a aussi connaissance des différentes intrigues des deux sœurs, on sait aussi que ce bonheur, qu’Agnès qualifie même de bonheur absolu et parfait, n’est en réalité fondé que sur « un tissu de mensonges » …

 

Emmeline

The Guilty, un polar poignant

The Guilty, un polar poignant

Sorti en salles en Juillet 2018, Le long-métrage The Guilty a réussi son défi de tenir en haleine pendant près de 1h20 les spectateurs seulement doués de leur imagination. De fait, étant un huis-clos focalisé exclusivement sur le kidnapping d’une mère de famille, et suivi par l’intermédiaire d’un répartiteur d’appels d’urgence au 112 (Asger Holm, interprété par Jakob Cedergren), le défi posé par ce thriller était de taille.

Le réalisateur et scénariste, Gustav Möller, danois, réalise avec The Guilty son premier long-métrage dans un cadre contraignant et a priori peu spectaculaire : un centre d’appels très fidèle à la réalité construit dans un immeuble de bureaux abandonnés.

L’intérêt de ce film réside principalement dans le travail sonore et l’interprétation de la bande-son. On a chaud pendant tout le film, mais cette chaleur vient contraster avec l’univers calme et posé, presque lent du lieu, entouré par une pluie premièrement forte et agressive. En effet dès les premières scènes, les sons nous immergent totalement dans une ambiance lourde et tendue. Comme l’indique Corinne Renou-Nativel de La Croix « Le clapotis plus ou moins intense des gouttes et le bruit régulier des essuie-glaces apportent des images concrètes et puissantes du dehors. » Cette analyse fait presque totalement écho à celle du réalisateur, qui témoigne que « C’est comme si on avait fait la moitié du travail sur les décors et l’image dans la salle du montage son », puisque ces sons ont été pris au préalable sur les lieux de l’action, pour ce qui est de la voiture et de l’extérieur.

Les spectateurs se voient dès lors décrire les conséquences d’un fait divers à jamais invisible à leurs yeux, réduits au statut d’auditeurs, statut qu’ils partagent avec le policier lui-même.

Le réalisateur confie également l’importance primordiale également du regard de l’acteur, Jakob Cedergren, qui fait paraître tout du long du récit une profondeur habitée d’un grand calme, nécessaire à l’obtention d’une image fidèle à celle du métier. Car Jakob semble cacher tout autant de secrets que le kidnapping dont fait l’objet son enquête, le spectateur se retrouvant alors à visualiser à travers les sons de la voix de Jessica Dinnage et ceux du répartiteur deux ressentis et mystères en parallèle.

Jessica Dinnage, quant à elle, offre une performance très singulière, qui permet notre immersion au sein de la souffrance de cette femme que l’on ne peut se représenter que par son timbre brisé et spécifique.

Gustav Möller tient à ce que son film soit « vu » librement par les spectateurs, que les explications sur le cadre de l’enlèvement ne soient pas assez précises pour ôter cette liberté d’images mentales propres. Il est enfin à noter qu’il s’est également inspiré d’un appel au 112 dont il a été témoin, celui d’une femme kidnappé, femme qui devait utiliser tout comme dans The Guilty un langage codé, étant assise à côté de son ravisseur.

C’est ainsi que cette mise en scène par suppression du mouvement finit par construire un beau polar de l’impuissance.

Primé par plusieurs prix du public, dont le prix du meilleur réalisateur au Festival international du film de Seattle, et le prix d’interprétation masculine pour Jakob Cedergren au Festival international du film de Thessalonique, The Guilty vaut donc définitivement le détour !

 

Marie Laurent