Ad Astra : James Gray au firmament

Ad Astra : James Gray au firmament

Dans un futur décrit comme proche, l’astronaute surdoué Roy McBride (Brad Pitt) est chargé par l’entreprise SpaceCom de mettre fin à une série d’explosions cosmiques en provenance de Neptune. Or, cette planète est le lieu où son propre père, le légendaire Clifford McBride (Tommy Lee Jones), a disparu seize ans auparavant en quête d’une forme de vie extraterrestre.

 

 

Odyssée interstellaire et intime

            Dans la lignée directe de son dernier long métrage The Lost City of Z, James Gray signe à nouveau un film d’aventure d’une délicatesse rare tant dans l’imagerie que dans la symbolique. Adepte de la caméra 35 mm, le torturé cinéaste américain dépeint avec majesté les vides abyssaux du voyage intersidéral. Après une ouverture à couper le souffle d’une gigantesque flèche semi-orbitale, celui qui s’illustre de plus en plus comme l’une des figures majeures du cinéma contemporain nous emmène vers une station lunaire, ultime forteresse capitaliste avant l’inconnu. Puis ce sont les déserts rougeâtres de Mars, les anneaux de Neptune, les intérieurs épurés et claustrophobiques des capsules spatiales, les explosions cosmiques feutrées.

 


Ad Astra est une succession de tableaux dont la grâce et la douceur ne sont que les reflets inverses de la lente léthargie émotionnelle dans laquelle s’enfonce le héro. Roy McBride, dont l’incroyable sang-froid est souvent vanté par ses collègues, est en réalité incapable d’émotion maîtrisée, prisonnier d’une introspection finalement vaine symbolisée par la voix off. Héro uniquement intradiégétique, McBride subit sa propre apathie dans une quête si “grayenne” : celle de l’affrontement oedipien entre la figure paternelle et le fils.

 

L’oedipe spatial

L’exploration des relations familiales et la déconstruction du mythe paternel est au coeur de la filmographie de James Gray. Le père est ainsi l’ultime déception du fils, le noeud émotionnel dont la lente résolution cristallise tout le passage symbolique de l’enfance à l’âge adulte. À l’instar d’un Interstellar, Ad Astra porte à l’image avec la noirceur tendre caractéristique de James Gray la thématique du vide affectif laissé par le départ d’un père glorifié pour mieux être détruit. Toutefois, le long-métrage efface ici toute notion de désir et se veut un affrontement destructeur dans sa portée mais également dans son absence d’épique.

En effet, Roy McBride apprend que son père serait responsable des différentes explosions stellaires capables de détruire le système solaire. Sa mission et son combat intérieur se rejoignent donc : il doit arrêter son père à tout prix. Or, une fois arrivé sur Neptune, la désillusion est encore plus cruelle. Son père, en plus d’avoir sacrifié sa vie de famille à son obsession pour l’espace, n’est plus qu’un vieillard aigri presque sénile, impuissant dans sa quête de la vie extraterrestre.

 

 

La performance sublime de Brad Pitt et de Tommy Lee Jones souligne le message de James Gray : l’aventure est une déception. Décidé à partir vers les étoiles pour retrouver son père, le héro grayen n’en a jamais été aussi éloigné.

Space opera à la croisée des genres, entre le fantastique fantasmé, l’horreur et l’action (plus rare), Ad Astra est un chef-d’oeuvre, un film dont la puissance visuelle égale la tendresse tragique. Parfaitement ancré dans la filmographie de James Gray, cet ultime long métrage en est même le point d’orgue. L’affrontement oedipien dont la genèse se situe dans un quartier précis de New York (Little Odessa), dont le dénouement se révèle dans la trahison inévitable du père (We own the night) s’affranchit des frontières terrestres et s’étend aux confins de notre système solaire.

 

Timothée WALLUT

76e MOSTRA DI VENEZIA : Roger Waters : Us + Them

76e MOSTRA DI VENEZIA : Roger Waters : Us + Them

« Un faisceau lumineux. Un prisme. Un spectre de couleur. Vous l’avez ? »

Roger Waters is back ! Cette fois-ci, le mythique bassiste et co-fondateur du groupe Pink Floyd se décline sur grand écran pour nous livrer une expérience cinématographique unique, celle de son concert à Amsterdam en 2017 lors de sa tournée US + Them. Disons le d’entrée de jeu, « Roger Waters Us + Them » est une expérience hors du temps, une véritable claque visuelle et une prouesse technique des plus remarquable. Pendant deux heures, Roger Waters fait honneur aux albums légendaires des Pink Floyd avec « The Dark Side of the Moon », « The Wall », « Animals » et « Wish You Were Here », tout en interprétant ses propres morceaux tirés de son dernier album « Is This The Life We Really Want ? ». Pendant deux heures, l’audience est unanime : c’est enchanteur.

 

 

Visuellement, le film impressionne. Les jeux de lumières accompagnant chaque morceau collent parfaitement aux ambiances sonores, tantôt vives et éclatantes, tantôt plus froides et intimistes. Les couleurs fusent tandis que les animations et les mises en scène se succèdent et se différencient chacune de part leur propos et leur ambiance musicale. Loin d’être seul sur scène, Roger Waters est accompagné d’une pléthore de musiciens talentueux, venant ainsi garnir une scène déjà bien enjouée par les dynamiques polychromes et techniques.

 

 

Coté réalisation, rien de bien saisissant, Sean Evans capture avec brio la performance des musiciens mais ne s’autorise aucune fantaisie, rendant les deux heures de spectacle parfois un peu longues pour les non-initiés. Enfin, l’aspect politique du concert peut là aussi déranger, ou du moins surprendre, tant les messages que souhaitent communiquer Roger Waters sont nombreux et parfois peu ou au contraire trop explicites. « Il faut prendre le risque d’être rejeté » estime le bassiste de 76 ans lors de la session Q&A organisée après la projection du film. Pourtant, selon lui, « Pink Floyd a toujours été politique » et lui « n’a pas changé ». On vous l’a dit, Pink Floyd est hors du temps. Pour notre plus grand bonheur ?

 

Benjamin Attia

76e MOSTRA DI VENEZIA : Un Divan à Tunis – Menele LABIDI (2019)

76e MOSTRA DI VENEZIA : Un Divan à Tunis – Menele LABIDI (2019)

Un divan à Tunis est un film de la réalisatrice Manele Labidi, présenté à la 76ème édition de la Mostra de Venise. Certainement l’un de nos plus gros coups de cœur de ce festival en allant à contre-courant de nos premières attentes. Le film choisit d’adopter un registre comique pour parler d’une période charnière de la Tunisie. Selma Derwish, psychanalyste interprétée par Golshifteh Farahani, ouvre son cabinet dans la banlieue de Tunis pour aider son pays dans la révolution de l’intimité qu’il traverse après la révolution politique qui a conduit à la chute de Ben Ali.

 

 

Le long-métrage réussit à mélanger une bande originale entraînante digne d’une sélection tarantinesque et une réalisation colorée au service du comique de situation. On ressort de la séance avec le sourire, le film réussissant à adopter constamment un ton léger, abordant les événements historiques de la révolution de manière subtile. Laissés au second plan, la réalisatrice préfère finalement se concentrer sur le quotidien des Tunisiens entre classe moyenne devenue schizophrène ainsi qu’une administration figée par la bureaucratisation et la corruption.

 

Arthur Paillet & Sacha Szydywar