Ad Astra : James Gray au firmament

Ad Astra : James Gray au firmament

Dans un futur décrit comme proche, l’astronaute surdoué Roy McBride (Brad Pitt) est chargé par l’entreprise SpaceCom de mettre fin à une série d’explosions cosmiques en provenance de Neptune. Or, cette planète est le lieu où son propre père, le légendaire Clifford McBride (Tommy Lee Jones), a disparu seize ans auparavant en quête d’une forme de vie extraterrestre.

 

 

Odyssée interstellaire et intime

            Dans la lignée directe de son dernier long métrage The Lost City of Z, James Gray signe à nouveau un film d’aventure d’une délicatesse rare tant dans l’imagerie que dans la symbolique. Adepte de la caméra 35 mm, le torturé cinéaste américain dépeint avec majesté les vides abyssaux du voyage intersidéral. Après une ouverture à couper le souffle d’une gigantesque flèche semi-orbitale, celui qui s’illustre de plus en plus comme l’une des figures majeures du cinéma contemporain nous emmène vers une station lunaire, ultime forteresse capitaliste avant l’inconnu. Puis ce sont les déserts rougeâtres de Mars, les anneaux de Neptune, les intérieurs épurés et claustrophobiques des capsules spatiales, les explosions cosmiques feutrées.

 


Ad Astra est une succession de tableaux dont la grâce et la douceur ne sont que les reflets inverses de la lente léthargie émotionnelle dans laquelle s’enfonce le héro. Roy McBride, dont l’incroyable sang-froid est souvent vanté par ses collègues, est en réalité incapable d’émotion maîtrisée, prisonnier d’une introspection finalement vaine symbolisée par la voix off. Héro uniquement intradiégétique, McBride subit sa propre apathie dans une quête si “grayenne” : celle de l’affrontement oedipien entre la figure paternelle et le fils.

 

L’oedipe spatial

L’exploration des relations familiales et la déconstruction du mythe paternel est au coeur de la filmographie de James Gray. Le père est ainsi l’ultime déception du fils, le noeud émotionnel dont la lente résolution cristallise tout le passage symbolique de l’enfance à l’âge adulte. À l’instar d’un Interstellar, Ad Astra porte à l’image avec la noirceur tendre caractéristique de James Gray la thématique du vide affectif laissé par le départ d’un père glorifié pour mieux être détruit. Toutefois, le long-métrage efface ici toute notion de désir et se veut un affrontement destructeur dans sa portée mais également dans son absence d’épique.

En effet, Roy McBride apprend que son père serait responsable des différentes explosions stellaires capables de détruire le système solaire. Sa mission et son combat intérieur se rejoignent donc : il doit arrêter son père à tout prix. Or, une fois arrivé sur Neptune, la désillusion est encore plus cruelle. Son père, en plus d’avoir sacrifié sa vie de famille à son obsession pour l’espace, n’est plus qu’un vieillard aigri presque sénile, impuissant dans sa quête de la vie extraterrestre.

 

 

La performance sublime de Brad Pitt et de Tommy Lee Jones souligne le message de James Gray : l’aventure est une déception. Décidé à partir vers les étoiles pour retrouver son père, le héro grayen n’en a jamais été aussi éloigné.

Space opera à la croisée des genres, entre le fantastique fantasmé, l’horreur et l’action (plus rare), Ad Astra est un chef-d’oeuvre, un film dont la puissance visuelle égale la tendresse tragique. Parfaitement ancré dans la filmographie de James Gray, cet ultime long métrage en est même le point d’orgue. L’affrontement oedipien dont la genèse se situe dans un quartier précis de New York (Little Odessa), dont le dénouement se révèle dans la trahison inévitable du père (We own the night) s’affranchit des frontières terrestres et s’étend aux confins de notre système solaire.

 

Timothée WALLUT

72e Festival de Cannes : LUX ÆTERNA – Gaspar Noé (2019)

72e Festival de Cannes : LUX ÆTERNA – Gaspar Noé (2019)

Séance de minuit, il pleut beaucoup. Cheveux mouillés, les festivalier.ère.s attendent avec impatience de pénétrer dans le palais afin d’échapper à cette froide pluie cannoise et surtout de découvrir ce que nous a réservé Gaspar Noé pour cette habituelle séance nocturne. Charlotte Gainsbourg et Béatrice Dalle, héroïnes du film rient très fort sur le tapis rouge, Gaspar Noé au milieu, lunettes de soleil la nuit, tout le monde est en noir, quelque chose d’inquiétant se prépare. L’équipe du film habillée par Yves Saint Laurent, le film étant à l’origine un trailer pour la marque de luxe, font leur entrée dans le palais sous des applaudissements excités, Thierry Frémaux fait une blague et le film commence.

Classique Gaspar, le film débute sur des citations de ses auteurs fétiches pour introduire un film hybride de moins d’1h, dont la citation de Dostoïevski (dans L’Idiot) nous prévient que la minute la plus heureuse que l’on pourrait vivre est celle qui précède la crise d’épilepsie, venons-nous à l’instant de vivre cette minute ?

Le film s’ouvre sur une conversation entre Béatrice Dalle et Charlotte Gainsbourg, dans leurs propres rôles avant le tournage du premier film réalisée par Béatrice Dalle. Elles racontent, en split screen, Béatrice à gauche, Charlotte à droite, des histoires de sorcières, des anecdotes de tournage qui rappellent que dans le cinéma les femmes sont souvent réduites à des objets sexuels, envisagées sous un prisme principalement masculin du fait du déséquilibre entre le nombre de réalisateur.trice.s hommes/femmes dans le paysage cinématographique. Affalées dans leur canapé, elles se moquent des hommes et de tout le reste, on rit avec elles et on aurait aimé que cette conversation dure plus longtemps.

Puis tout devient fouillis et chaos. Nous voilà désormais au cœur du tournage du film de sorcières de Béatrice Dalle. Aucune lumière du jour, plongé.e.s dans les abymes du cinéma artificiel on y croise une actrice imbue d’elle-même, un jeune réalisateur prétentieux, des mannequins réduites à leur beauté physique, un chef opérateur agacé de travailler avec une femme hystérique soit disant incapable de diriger, du bruit et des retards de tournage. Les scènes, les lumières, et les sons s’entremêlent sur l’écran avec l’enchaînement des différents split screen, tout est désordre et on finit par ne plus comprendre grand-chose. La tension du film s’accélère, les enchaînements de plans deviennent plus rapides, les histoires d’horreur s’accumulent et Charlotte Gainsbourg finit par brûler sur le bucher. Symbole de la femme condamnée par sa condition depuis la nuit des temps et en particulier depuis le vieux mythe de la sorcière, aujourd’hui symbole féministe par excellence.

Enfin, quand on pensait que le cauchemar était terminé, une succession de flashes stroboscopiques colorés viennent pénétrer nos yeux déjà fatigués par le quatrième film de la journée pendant des minutes interminables. C’est donc la crise d’épilepsie attendue, la minute de bonheur oubliée, ce moyen-métrage perturbant nous laissera des flashes en tête toute la nuit et viendra nous hanter plus loin encore.

La séance se termine sur un public mi conquis mi silencieux, les larmes de Gaspar ; il est grand temps d’aller dormir.

Le cinéma comme sujet privilégié de plusieurs films présents cette année au festival, même s’il est critiquable, n’en reste pas moins notre lumière éternelle.

 

Laura Balaven

« Portrait de la jeune fille en feu », poétique et politique : le parfait équilibre trouvé par Céline Sciamma

« Portrait de la jeune fille en feu », poétique et politique : le parfait équilibre trouvé par Céline Sciamma

En mai dernier, l’ACD se rendait à Cannes, et dès le deuxième jour de festival, nous avons été éblouis par le « Portrait de la jeune fille en feu », de la Sélection officielle. Le quatrième long-métrage de Céline Sciamma (réalisatrice notamment de « Tomboy ») a finalement reçu le Prix du Scénario, récompense amplement méritée.

Réussir un film historique qui reste moderne, voire intemporel, est une tâche complexe. C’est la première réussite de la réalisatrice : tout en posant un décor, des costumes et une langue du XVIIIème siècle, l’identification aux personnages se fait sans difficultés. Rien n’est anachronique. Le langage corporel des actrices y est, selon moi, pour beaucoup : derrière les corps baleinés, les coiffures compliquées et les fioritures des boiseries se révèlent des émotions aussi propres à Marianne (Noémie Merlant) et Héloïse (Adèle Haenel) qu’aux hommes et femmes devant leur écran.

 

 

Cette intemporalité s’explique également par les prises de position de la réalisatrice, presque explicites. Dénigrement du travail féminin, obligation de se conformer à un modèle de docilité et de douceur, impossibilité de disposer de son corps… Toutes ces problématiques, pourtant abordées à travers des héroïnes d’une époque révolue, font écho à celles qui sont soulevées aujourd’hui. Ce positionnement n’est pas le seul ; mais vous en dire plus vous gâcherait la savoureuse découverte de l’intrigue.

Car justement, ce film a un avantage très appréciable : ce n’est pas un tract politique, contrairement à de nombreux films qui estiment que des revendications militantes suffisent à faire un film. « Portrait de la jeune fille en feu » est un poème : Céline Sciamma manie les émotions avec beaucoup de subtilité. Les scènes sont émouvantes, mais jamais larmoyantes ; elles sont innovantes, mais toujours pertinentes. La recette du scénario, entre amour, femmes et création artistique, est parfaitement équilibrée, ce qui explique aisément la séduction du jury cannois. De plus, le jeu de Noémie Merlant, entre douceur et détermination, sert admirablement bien ce mélange. Autant que celui d’Adèle Haenel, dont l’évolution du jeu est remarquable : sa froideur et son insolence initiales s’effacent peu à peu pour laisser plac
e à un personnage ardent.

 

 

Je dois néanmoins évoquer, pour finir, un aspect un peu décevant du film : les deux personnages de second plan, à savoir la comtesse (Valeria Golino) et Sophie (Luàna Bajrami), manquent de profondeur. Quel dommage pour une intrigue qui repose uniquement sur un quatuor de personnages… Sophie, quelque peu insipide, subit plus qu’elle n’agit, et la comtesse ne se définit presque que par les contraintes qu’elle impose. J’aurais aimé trouver en elles des figures aussi incisives et fortes que Marianne et Héloïse. Pour autant, cette faiblesse n’est qu’une légère tâche sombre sur un magnifique portrait, aussi brûlant que la jeune Héloïse.

 

Aude LAUPIE

76e MOSTRA DI VENEZIA : Roger Waters : Us + Them

76e MOSTRA DI VENEZIA : Roger Waters : Us + Them

« Un faisceau lumineux. Un prisme. Un spectre de couleur. Vous l’avez ? »

Roger Waters is back ! Cette fois-ci, le mythique bassiste et co-fondateur du groupe Pink Floyd se décline sur grand écran pour nous livrer une expérience cinématographique unique, celle de son concert à Amsterdam en 2017 lors de sa tournée US + Them. Disons le d’entrée de jeu, « Roger Waters Us + Them » est une expérience hors du temps, une véritable claque visuelle et une prouesse technique des plus remarquable. Pendant deux heures, Roger Waters fait honneur aux albums légendaires des Pink Floyd avec « The Dark Side of the Moon », « The Wall », « Animals » et « Wish You Were Here », tout en interprétant ses propres morceaux tirés de son dernier album « Is This The Life We Really Want ? ». Pendant deux heures, l’audience est unanime : c’est enchanteur.

 

 

Visuellement, le film impressionne. Les jeux de lumières accompagnant chaque morceau collent parfaitement aux ambiances sonores, tantôt vives et éclatantes, tantôt plus froides et intimistes. Les couleurs fusent tandis que les animations et les mises en scène se succèdent et se différencient chacune de part leur propos et leur ambiance musicale. Loin d’être seul sur scène, Roger Waters est accompagné d’une pléthore de musiciens talentueux, venant ainsi garnir une scène déjà bien enjouée par les dynamiques polychromes et techniques.

 

 

Coté réalisation, rien de bien saisissant, Sean Evans capture avec brio la performance des musiciens mais ne s’autorise aucune fantaisie, rendant les deux heures de spectacle parfois un peu longues pour les non-initiés. Enfin, l’aspect politique du concert peut là aussi déranger, ou du moins surprendre, tant les messages que souhaitent communiquer Roger Waters sont nombreux et parfois peu ou au contraire trop explicites. « Il faut prendre le risque d’être rejeté » estime le bassiste de 76 ans lors de la session Q&A organisée après la projection du film. Pourtant, selon lui, « Pink Floyd a toujours été politique » et lui « n’a pas changé ». On vous l’a dit, Pink Floyd est hors du temps. Pour notre plus grand bonheur ?

 

Benjamin Attia

76e MOSTRA DI VENEZIA : Un Divan à Tunis – Menele LABIDI (2019)

76e MOSTRA DI VENEZIA : Un Divan à Tunis – Menele LABIDI (2019)

Un divan à Tunis est un film de la réalisatrice Manele Labidi, présenté à la 76ème édition de la Mostra de Venise. Certainement l’un de nos plus gros coups de cœur de ce festival en allant à contre-courant de nos premières attentes. Le film choisit d’adopter un registre comique pour parler d’une période charnière de la Tunisie. Selma Derwish, psychanalyste interprétée par Golshifteh Farahani, ouvre son cabinet dans la banlieue de Tunis pour aider son pays dans la révolution de l’intimité qu’il traverse après la révolution politique qui a conduit à la chute de Ben Ali.

 

 

Le long-métrage réussit à mélanger une bande originale entraînante digne d’une sélection tarantinesque et une réalisation colorée au service du comique de situation. On ressort de la séance avec le sourire, le film réussissant à adopter constamment un ton léger, abordant les événements historiques de la révolution de manière subtile. Laissés au second plan, la réalisatrice préfère finalement se concentrer sur le quotidien des Tunisiens entre classe moyenne devenue schizophrène ainsi qu’une administration figée par la bureaucratisation et la corruption.

 

Arthur Paillet & Sacha Szydywar

At eternity’s gate, 75e Mostra

At eternity’s gate, 75e Mostra

Film américano-britannico-français présenté à la Mostra de Venise en 2018, réalisé par Julian Schnabel. Distribution: Willem Dafoe, Rupert Friend, Oscar Isaac, Mads Mikkelsen…

Des cyprès s’élevant vers le ciel. Des coups de pinceau vifs et résolus. De grandes plaines reflétant le soleil. Une folie intense et insaisissable. Ai-je besoin de continuer pour que vous trouviez l’objet de ce film ?

Synopsis

Nous sommes dans les années 1880. Vincent Van Gogh (Willem Dafoe) est encore un peintre méconnu et méprisé. Les bistrots parisiens refusent d’afficher ses toiles, et il ne peut subvenir à ses besoins sans l’aide de Théo, son frère. Théo est connu, respecté, et suffisamment aisé pour aider son frère financièrement. Il est marchand d’art, vit une existence « conforme », est marié. Ce n’est pas le cas de son petit frère, troublé et rejeté.

Au détour d’une rue, on entend une discussion entre Van Gogh et Gauguin (Oscar Isaac). Ce dernier lui suggère de se rendre dans le Sud de la France où il pourra s’épanouir, trouver une nouvelle lumière pour sa peinture.

Nous assistons alors au déménagement du peintre à Arles où il s’adonnera à sa passion, à l’activité nécessaire à sa survie mentale. La peinture. A la suite des impressionnistes, il va marquer le naturalisme par les célèbres paysages de la Provence.

S’enchaîne ensuite le film de sa vie. Des hôpitaux aux institutions psychiatriques, en passant par les villages, on le voit tour à tour marginalisé, repoussé, passionné, apaisé.

Avis

L’accent réside dans les émotions. La joie procurée par un champ de blé, la folie face aux écoliers du village, l’amour d’un frère ; toute une suite de sentiments d’une intensité sans pareille.

Le film est centré sur les relations fusionnelles qu’a le peintre. Avec Gauguin, on est emporté dans une spirale de cris et de larmes, de folie et d’incompréhension, de jalousie et de rejet. L’amitié est trop forte, elle lui permet d’assainir son esprit avant de conduire à la mutilation de son corps.

On se retrouve aspirés dans la vie du peintre hollandais, on le suit dans les grands moments de son existence. On le comprend ; on le trouve fou ; puis on en vient à comprendre sa folie. On admire ses œuvres. Et on le plaint. Il dit dans le film qu’il peint pour des générations qui ne sont pas encore nées. Quoi de plus vrai ? De son vivant, il ne connait que méchanceté, manque de reconnaissance, dégoût. Il n’aura jamais l’occasion de voir qu’il est devenu l’un des plus grands peintres de tous les temps, l’annonciateur de grands mouvements de peinture, que ses œuvres un temps refusées en exposition sur les murs de commerces lugubres sont désormais les éléments clés des collections permanentes du Louvre, du MOMA, des Uffizi…

On est aspiré dans la spirale. Le film nous captive. Il retrace la vie du peintre de façon intéressante et vivante. Malgré tout, il traîne en longueur, on pique du nez devant une longue scène sans dialogues. On s’ennuie devant une scène où le peintre marche, court ; lorsque la caméra se focalise sur la nature en plans trop longs. Autre point discutable, les rares prises de vue d’une caméra subjective. L’image tremble, le son s’éloigne, le champ de vision se rétrécit. On peut trouver ça troublant… ou l’apprécier.

En résumé, n’allez pas voir ce film après une longue journée de travail. Vous risqueriez de vous endormir bien vite. Il est parfait pour un week-end où vous avez le temps et l’envie. Pas de suspense au programme, mais de longues scènes, agréables car esthétiques. Pas d’action, mais un océan d’émotions.

 

Camille Daussy

Le ciné américain à la Mostra : The good, the bad and the boring

Le ciné américain à la Mostra : The good, the bad and the boring

First Man

30 août, après un court trajet de bateau depuis l’île de Venise jusqu’à celle où a lieu la Mostra, c’est à dire le Lido, nous nous dirigeons, une fois notre accréditation en poche, vers la salle Biennale, impatientes d’assister à notre première séance du festival, celle de First Man de Damien Chazelle. Au vu du réalisateur, je fondais de grands espoirs sur ce film, Damien Chazelle ayant récemment réalisé deux films aux scénarios originaux, grandioses et aux univers visuels et musicaux extrêmement riche, avec tout d’abord Whiplash, dont la fin est une véritable claque, puis La La Land, qu’on n’a plus besoin de présenter.

De ce fait, imaginez notre déception lorsque, après près de 2h, nous sortons d’un film parfaitement banal, aussi bien dans le fond que dans la forme.

Voilà le principal reproche que je fais à First Man, il est complètement moyen. Pas mauvais, mais pas bon non plus. On nous raconte une histoire que nous connaissons tous déjà, celle du premier alunissage de 1969 vu au travers des yeux de Neil Armstrong, dont on suit le parcours depuis son recrutement à la NASA jusqu’à son retour sur terre. Il est interprété par Ryan Gosling qui, comme à son habitude, nous regarde avec des yeux vitreux, sans transmettre aucune émotion au spectateur.

Les effets spéciaux des passages dans l’espace sont, par ailleurs, assez médiocres; quand on voit ce que Kubrick accomplissait il y a 50 ans de cela, avant même le véritable alunissage, on se dit que Damien, qui nous a habitués à une certaine rigueur artistique, aurait vraiment pu mieux faire.

Je ne regrette pas d’avoir vu First Man, et ne considère pas non plus m’être ennuyée, mais il ne vaut certainement pas le prix d’une place de ciné.

Vox Lux

Tout commence par un événement bien trop commun aux Etats-Unis, le tout narré par la douce voix de Willem Dafoe, un shooting dans un lycée. Survivante de cet attentat, Céleste, jouée dans un premier temps par Raffey Cassidy puis dans la seconde partie par Natalie Portman, touche l’Amérique entière en chantant aux funérailles de ses camarades. Jude Law va alors la prendre sous son aile afin de la transformer en véritable pop star. Ellipse, nous retrouvons Céleste sous les traits de Natalie, mère célibataire et cette fois-ci à la recherche d’un come-back.

Les 20 premières minutes du film m’ont données beaucoup d’espoir, j’ai même cru qu’il pourrait s’agir de mon long-métrage préféré à Venise, mais finalement il ne fait qu’effleurer les thèmes qu’il aborde, sans oser s’y attaquer véritablement.

On pense qu’il va nous emmener dans les dessous du show-business, mais finalement le côté critique, que j’ai pensé percevoir au début, disparaît, tandis que la deuxième partie tombe à plat. Natalie Portman est très caricaturale, avec un accent insupportable qui n’était pas présent dans l’actrice précédente. Par ailleurs, trop d’importance est accordée à la bande originale, probablement dû au fait qu’elle a été composée par SIA.

Je ne me suis pas ennuyée durant la séance, mais le dénouement nous laisse sur notre faim, et on a donc beaucoup de potentiel pour un résultat finalement assez moyen.

Charlie says

Il s’agit probablement d’un de mes films préférés de la sélection. En grande partie parce que nous avons pu assister à l’avant première, assises juste à côté de l’équipe du film, et notamment des acteurs principaux, Hannah Murray (Gilly dans Game of Thrones) et Matt Smith (Doctor Who et The Crown).

Charlie Says nous dépeint la secte de Charlie Manson au travers des yeux de Leslie, une de ses protégés, emprisonnée au début du film. Nous assistons au travers de flash-back à son arrivée dans la secte, et la descente aux enfer qui s’en suit jusqu’à son arrestation.

Le film parvient à équilibrer compréhension et culpabilité. Nous assistons au brain-washing de Leslie, nous voyons comment Charlie est rentré sans sa tête, et dans la tête des autres jeunes du groupe. Mais le film n’excuse pas pour autant les actes des personnages, il ne s’agit pas de déresponsabiliser les adaptes de Charlie, mais avant tout de comprendre l’origine de la violence. Pleinement plongées dans leur monde, chaque scène du film nous glace le sang, d’autant plus lorsqu’on se remémore que ces faits sont réels. Charlie says est donc un véritable rappel du fait que, parfois, l’horreur de la réalité dépasse celle de la fiction.

Suspiria

Si comme moi vous avez vu et détesté Mother!, évitez ce film à tout prix.

Énième remake hollywoodien d’un classique qui n’avait en aucun cas besoin d’être refait, Suspiria est, au même titre que First Man, un film qui m’a déçu de la part de son réalisateur, Luca Guadagnino.

Nous avons quitté le village d’Italie charmant de Call me by your name pour un Berlin en pleine guerre froide, froid et anxiogène. Tout est véritablement fait dans l’intention de mettre mal à l’aise le spectateur, mais cette intentionnalité est si évidente qu’elle en devient maladroite.
A mes yeux, un bon film fantastique d’horreur doit jouer sur la limite entre folie et réalité. La partie la plus saisissante de ce genre est cette montée en puissance qui nous glace, nous plonge dans l’univers, joue avec nos sens et sur ce qui est vrai ou faux. Suspiria diverge complètement de cette direction, et choisit d’entrée de jeu de nous révéler son mystère, avec une scène d’une violence assez gratuite, et complètement répugnante.

Dakota Johnson, le personnage principal, ne s’est décidément pas améliorée depuis son incroyable performance dans 50 nuances de Grey, sa principale caractéristique étant restée la même, de prendre des airs de vierge effarouchée en soupirant toutes les 30 secondes (Suspiria, vous saisissez la subtilité?).

L’esthétique elle-même du film, qui “s’inspire” d’un style 80s, est hideuse. C’est tout simplement laid. Seules les chorégraphies de danse valent la peine d’être vues.

Et la fin… En plus d’être prévisible, le dénouement est un gribouilli sans nom, les effets sont mauvais, et même si l’intention était qu’ils le soient, le rendu est abject.

Le seul point positif que je vois d’avoir passée 2h32 de ma vie sur cette chose, c’est que je peux avertir toutes celles et ceux qui m’entourent: Fuyez Suspiria!

Anne-Sophie Kontopoulos

Doubles vies, Mostra 2018

Doubles vies, Mostra 2018

Commençons par un peu de formalité, Doubles Vies est un film français de Olivier Assayas, mettant en scène de grands noms du cinéma francophone comme Juliette Binoche, Guillaume Canet, ou encore Vincent Macaigne. Présenté en sélection officielle à la 75eme édition de la Mostra vénitienne, Doubles Vies a été nominé pour le lion d’or et le prix spécial du jury (deux prix prestigieux du monde cinématographique). L’ACD ayant eu la chance de participer à ce grand festival, il n’est que justice de partager nos impressions sur ce film qui sort au cinéma le 16 janvier 2019.

C’est dans une salle de 1400 places, toutes occupées, que nous avons assisté à 110 minutes d’un film que je qualifierais de complet (terme que j’expliquerai par la suite). En effet, Doubles vies parle de personnages travaillant principalement dans le monde de l’édition (éditeur, auteur, responsable numérique, etc) qui se questionnent sur l’évolution du livre dans la société actuelle. En parallèle, chacun des couples du film se fragilise à coup de liaison et de dissimulation, d’où le nom « Doubles Vies ». D’ailleurs, vous remarquerez que je n’utilise pas le mot « tromperie » ; à mes yeux une tromperie insinue de la méchanceté sournoise, méchanceté qui n’apparait pas ici. Du point de vue des personnages, ces liaisons existent seulement pour pimenter une existence dans laquelle ils se sentent perdus, et d’un point de vue du spectateur, elles sont là pour accompagner les réflexions des protagonistes et nous aider à mieux les comprendre.

Ce sont ces deux aspects du film qui  de mon point de vue le rendent complet. Si le spectateur est un tant soit peu intéressé par la littérature et les livres, les problématiques abordées dans cette oeuvre sont très actuelles. D’un autre côté, on peut très bien se laisser aller aux vies des personnages qui sont drôles et un minimum intrigantes. Ce film est distrayant, léger et ne tombe pas dans le cliché. Exemple tout bête : le film aborde pendant environ 45 secondes la bisexualité d’un des personnage, et ce passage n’est ni gratuit ni caractérisant, il est juste là pour dépeindre un peu plus la personne concernée comme on parlerait d’un plat préféré. Doubles Vies parle de sexualité avec totale indifférence, ce que je trouve être très appréciable et un vent de fraîcheur. Un seul point négatif serait le jeu des acteurs qui manque parfois de naturel (certes Guillaume Canet joue un éditeur, mais personne ne dit « en effet, cela ne sert donc à rien » dans une conversation décontractée). Ceci dit, cela reste occasionnel et ne nous sort absolument pas du film.

Finalement, Doubles Vies d’Olivier Assayas est plaisant et intéressant, et il arrive à faire filer un peu moins de 2h de film. C’est un film qui n’est ni une comédie pittoresque à la Bienvenue chez les Ch’tis, ni un film d’auteur larmoyant et ennuyeux, il a donc le mérite de défier le cliché du cinéma français.

 

Liora Taieb

Dans la sélection officielle de la Mostra 2018…

Dans la sélection officielle de la Mostra 2018…

Acusada

Acusada, film argentin réalisé par Gonzalo Tobal, raconte l’histoire de Dolores (Lali Esposito), une jeune étudiante accusée du meurtre de sa meilleure amie. Le film retrace, deux ans après le drame, le déchaînement médiatique et le procès auxquels est confrontée Dolores.

Au delà des acteurs impeccables, d’une mise en scène soignée et d’une maîtrise de la construction de la tension dont fait preuve le film, ce qui est particulièrement intéressant est que ce dernier est très actuel et juste au niveau de son propos.

Avec le mouvement « me too », « balance ton porc » et les accusations à tord et travers dont font preuve bon nombre d’acteurs du show business, la notion de présomption d’innocence est quelque peu mise à mal ces derniers temps. Dolores dans le film est accusée d’emblée, sur la base de preuves circonstancielles, car c’est l’accusée « idéale » au yeux du procureur.

Or cette accusation a pour conséquences de l’isoler, en faire la paria de sa ville, fragiliser sa famille et en rendre une victime des media; sans parler du coût financier d’un procès aussi long.

VOUS ENTREZ DANS LA ZONE DE SPOIL

Dolores est finalement innocentée mais a été brisée par ce procès. Mise à part sa famille et quelques proches, tous les protagonistes du film sont persuadés de la culpabilité de la jeune femme et la présomption d’innocence est vite oubliée. Sa vie est a été ruinée, et ce même en étant innocentée par la justice.

Le film a l’intelligence de laisser le doute planer sur sa culpabilité jusqu’à la toute fin. On se demande en effet tout du long, grâce à des flash backs et des images presque subliminales, si la jeune femme est vraiment innocente comme elle le prétend. Ca aurait d’ailleurs été un plot twist intéressant de la voir avouer sa culpabilité à sa famille, après s’être battue comme elle l’a fait; mais le réalisateur a pris comme angle la destruction que peut amener l’acharnement médiatique lorsqu’on est accusé de quelque chose de si grave.

Le film rappelle d’ailleurs le Gone Girl de Fincher (2014) pour son traitement de l’opinion publique et la manière dont elle est représentée dans les médias. On voit avant tout que l’opinion publique et les médias sont entrelacés et se façonnent l’un et l’autre, laissant de côté l’objectivité et la rationalité.

The Nightingale

Nommé pour le meilleur film dans la sélection officielle, le film a quand même écopé de quelques récompenses : le Prix Marcello Mastroianni du meilleur espoir Baykali Ganambarr et  le Prix spécial du jury pour sa réalisatrice, Jennifer Kent (Mister Badabook).

Non content d’être le seul film australien de la sélection, The Nightingale est également le seul film réalisé par une femme.

On suit l’histoire de Clare (Aisling Franciosi), une prisonnière irlandaise au service d’un officier britannique, Hawkins (Sam Claflin) en Tasmanie, sous occupation anglaise en 1825. Soumises à des actes d’une barbarie inouïe contre elle et sa famille, elle décide de parcourir la Tasmanie acompagnée de Billy (Bavkali Ganambarr), un autochtone, pour retrouver Hawkins et se venger.

Le génocide dont ont été victimes les aborigènes de Tasmanie est un sujet un peu tabou et très méconnu, donc a fortiori très peu évoqué au cinéma.

A l’arrivée des britanniques en Tasmanie en 1803 on comptait 10 000 aborigènes, ils ne sont plus que 300 en 1833. A ce jour, ils ont été totalement éradiqués.

Le film fait preuve d’une violence extrêmement crue et dure. Nous avons été marquée par la violence générale des films qu’on a pu voir à Venise cette année, mais celui reste le plus extrême de tous. Rien n’est épargné aux yeux du spectateurs : meurtre d’enfants, de bébés, viols à répétition; et parfois tout cela en même temps.

Ces actes sont représentés tellement frontalement qu’on se sent directement touchés par eux. On est mal à l’aise, on a la nausée et on se met à avoir une haine viscérale pour les bourreaux qui les perpétuent. Cela rend la quête de Clare, sa vengeance et sa hargne totalement justifiées et compréhensibles. On a envie de voir ces britanniques mourir, souffrir et être mis face à leur exactions; même si rien de tout ça n’arriverait à la cheville de ce dont ils sont coupables.
Les deux protagonistes, Clare et Billy, n’ont plus rien à perdre. Clare, loin de son pays d’origine (l’Irlande) a vu toute sa famille mourir devant elle et Billy voit tous ses semblables se faire éradiquer. Ils ont déjà tout perdu. Le seul échappatoire qu’il leur reste : la mort.

 

Mathilde Labouyrie