Les Misérables, fiction ou réalité ?

Les Misérables, fiction ou réalité ?

Le film s’ouvre sur de très beaux plans de Paris et de l’exaltation des supporteurs français après la victoire de l’équipe nationale à la finale de la coupe du monde 2018. Le réalisateur met ensuite en place une espèce de mise en situation assez plaisante. On découvre au travers les yeux de Stéphane – policier normand qui vient de s’installer dans le 93 – le quartier et ses différents maux : trafic de drogue réglé par les frères musulmans, prostitution orchestrée par les nigérians. On commence aussi à comprendre quel lien entretiennent ces flics avec les banlieusards, un lien à la fois hiérarchique mais aussi parfois très fraternel. L’élément perturbateur ? Un jeune du quartier vole un lionceau au cirque qui s’est installé à proximité. En tentant d’attraper le jeune voleur, la bavure policière est vite arrivée, le jeune Issa reçoit un tir de LBD dans l’œil. Comme si tout cela n’était pas assez alambiqué, on apprend que cette scène a été filmée par le drone d’un jeune du quartier. S’ensuivent alors de nombreuses démarches pour arrêter ce jeune qui pourrait compromettre l’avenir de l’équipe de la BAC. Le gentil flic normand discute avec le kébabier Salah et le convainc en arrière-boutique de lui donner la carte mémoire contenant les preuves de la bavure policière. Pendant ce temps Chris, flic raciste et homophobe continue d’être violent et le flic Gwada enfant du quartier rassure les mamans pendant les perquisitions. Plus le film avance et plus ces archétypes deviennent agaçants en raison notamment du jeu d’acteur parfois approximatif des membres du trio de la BAC. Le film se conclut sur une guérilla urbaine, des dizaines de jeunes s’en prennent aux trois policiers. On tombe alors malheureusement dans le spectaculaire. Le film sonne parfois très juste – notamment dans une mise en situation touchante et spirituelle – mais finit par sombrer dans le sensationnel.

Agathe Mornon

(Les Misérables, 2019, par Ladj Ly)

72e Festival de Cannes : LUX ÆTERNA – Gaspar Noé (2019)

72e Festival de Cannes : LUX ÆTERNA – Gaspar Noé (2019)

Séance de minuit, il pleut beaucoup. Cheveux mouillés, les festivalier.ère.s attendent avec impatience de pénétrer dans le palais afin d’échapper à cette froide pluie cannoise et surtout de découvrir ce que nous a réservé Gaspar Noé pour cette habituelle séance nocturne. Charlotte Gainsbourg et Béatrice Dalle, héroïnes du film rient très fort sur le tapis rouge, Gaspar Noé au milieu, lunettes de soleil la nuit, tout le monde est en noir, quelque chose d’inquiétant se prépare. L’équipe du film habillée par Yves Saint Laurent, le film étant à l’origine un trailer pour la marque de luxe, font leur entrée dans le palais sous des applaudissements excités, Thierry Frémaux fait une blague et le film commence.

Classique Gaspar, le film débute sur des citations de ses auteurs fétiches pour introduire un film hybride de moins d’1h, dont la citation de Dostoïevski (dans L’Idiot) nous prévient que la minute la plus heureuse que l’on pourrait vivre est celle qui précède la crise d’épilepsie, venons-nous à l’instant de vivre cette minute ?

Le film s’ouvre sur une conversation entre Béatrice Dalle et Charlotte Gainsbourg, dans leurs propres rôles avant le tournage du premier film réalisée par Béatrice Dalle. Elles racontent, en split screen, Béatrice à gauche, Charlotte à droite, des histoires de sorcières, des anecdotes de tournage qui rappellent que dans le cinéma les femmes sont souvent réduites à des objets sexuels, envisagées sous un prisme principalement masculin du fait du déséquilibre entre le nombre de réalisateur.trice.s hommes/femmes dans le paysage cinématographique. Affalées dans leur canapé, elles se moquent des hommes et de tout le reste, on rit avec elles et on aurait aimé que cette conversation dure plus longtemps.

Puis tout devient fouillis et chaos. Nous voilà désormais au cœur du tournage du film de sorcières de Béatrice Dalle. Aucune lumière du jour, plongé.e.s dans les abymes du cinéma artificiel on y croise une actrice imbue d’elle-même, un jeune réalisateur prétentieux, des mannequins réduites à leur beauté physique, un chef opérateur agacé de travailler avec une femme hystérique soit disant incapable de diriger, du bruit et des retards de tournage. Les scènes, les lumières, et les sons s’entremêlent sur l’écran avec l’enchaînement des différents split screen, tout est désordre et on finit par ne plus comprendre grand-chose. La tension du film s’accélère, les enchaînements de plans deviennent plus rapides, les histoires d’horreur s’accumulent et Charlotte Gainsbourg finit par brûler sur le bucher. Symbole de la femme condamnée par sa condition depuis la nuit des temps et en particulier depuis le vieux mythe de la sorcière, aujourd’hui symbole féministe par excellence.

Enfin, quand on pensait que le cauchemar était terminé, une succession de flashes stroboscopiques colorés viennent pénétrer nos yeux déjà fatigués par le quatrième film de la journée pendant des minutes interminables. C’est donc la crise d’épilepsie attendue, la minute de bonheur oubliée, ce moyen-métrage perturbant nous laissera des flashes en tête toute la nuit et viendra nous hanter plus loin encore.

La séance se termine sur un public mi conquis mi silencieux, les larmes de Gaspar ; il est grand temps d’aller dormir.

Le cinéma comme sujet privilégié de plusieurs films présents cette année au festival, même s’il est critiquable, n’en reste pas moins notre lumière éternelle.

 

Laura Balaven

« Portrait de la jeune fille en feu », poétique et politique : le parfait équilibre trouvé par Céline Sciamma

« Portrait de la jeune fille en feu », poétique et politique : le parfait équilibre trouvé par Céline Sciamma

En mai dernier, l’ACD se rendait à Cannes, et dès le deuxième jour de festival, nous avons été éblouis par le « Portrait de la jeune fille en feu », de la Sélection officielle. Le quatrième long-métrage de Céline Sciamma (réalisatrice notamment de « Tomboy ») a finalement reçu le Prix du Scénario, récompense amplement méritée.

Réussir un film historique qui reste moderne, voire intemporel, est une tâche complexe. C’est la première réussite de la réalisatrice : tout en posant un décor, des costumes et une langue du XVIIIème siècle, l’identification aux personnages se fait sans difficultés. Rien n’est anachronique. Le langage corporel des actrices y est, selon moi, pour beaucoup : derrière les corps baleinés, les coiffures compliquées et les fioritures des boiseries se révèlent des émotions aussi propres à Marianne (Noémie Merlant) et Héloïse (Adèle Haenel) qu’aux hommes et femmes devant leur écran.

 

 

Cette intemporalité s’explique également par les prises de position de la réalisatrice, presque explicites. Dénigrement du travail féminin, obligation de se conformer à un modèle de docilité et de douceur, impossibilité de disposer de son corps… Toutes ces problématiques, pourtant abordées à travers des héroïnes d’une époque révolue, font écho à celles qui sont soulevées aujourd’hui. Ce positionnement n’est pas le seul ; mais vous en dire plus vous gâcherait la savoureuse découverte de l’intrigue.

Car justement, ce film a un avantage très appréciable : ce n’est pas un tract politique, contrairement à de nombreux films qui estiment que des revendications militantes suffisent à faire un film. « Portrait de la jeune fille en feu » est un poème : Céline Sciamma manie les émotions avec beaucoup de subtilité. Les scènes sont émouvantes, mais jamais larmoyantes ; elles sont innovantes, mais toujours pertinentes. La recette du scénario, entre amour, femmes et création artistique, est parfaitement équilibrée, ce qui explique aisément la séduction du jury cannois. De plus, le jeu de Noémie Merlant, entre douceur et détermination, sert admirablement bien ce mélange. Autant que celui d’Adèle Haenel, dont l’évolution du jeu est remarquable : sa froideur et son insolence initiales s’effacent peu à peu pour laisser plac
e à un personnage ardent.

 

 

Je dois néanmoins évoquer, pour finir, un aspect un peu décevant du film : les deux personnages de second plan, à savoir la comtesse (Valeria Golino) et Sophie (Luàna Bajrami), manquent de profondeur. Quel dommage pour une intrigue qui repose uniquement sur un quatuor de personnages… Sophie, quelque peu insipide, subit plus qu’elle n’agit, et la comtesse ne se définit presque que par les contraintes qu’elle impose. J’aurais aimé trouver en elles des figures aussi incisives et fortes que Marianne et Héloïse. Pour autant, cette faiblesse n’est qu’une légère tâche sombre sur un magnifique portrait, aussi brûlant que la jeune Héloïse.

 

Aude LAUPIE