Le huis clos (20/11/18)

Le huis clos (20/11/18)

 

Le 20 novembre, l’ACD recevait Fred Cavayé, Alexandra Dadier et Romain Guillermic, pour nous parler du huis clos. Deux films bien en vue ces derniers temps étaient ainsi représentés : Fred Cavayé est scénariste et réalisateur du film « Le Jeu » (toujours en salle !), tandis que Romain Guillermic est l’acteur principal du dernier film de Gaspar Noé, « Climax », et également danseur électro. Alexandra Dadier, quant à elle, est auteure, metteure en scène et professeure de théâtre.

Fred Cavayé
Romain Guillermic
Alexandra Dadier

Le huis clos, si vous ne le connaissez pas encore, est un sous-genre du cinéma inspiré de l’art théâtral classique, qui s’applique à tous les genres. Étymologiquement, il signifie « porte fermée »…

Il se définit comme un style d’exercice et peut constituer la totalité (ou l’immense majorité) d’un film. L’histoire a alors pour spécificité de se dérouler dans un même lieu, et dans une période de temps limitée. Évidemment, c’est un genre économique, puisqu’il permet à l’équipe de tournage de se limiter à un seul lieu, et un seul costume. Pour mieux vous situer : à titre d’exemple, Romain Guillermic cite « La tour infernale ».

Même si le huis clos regroupe plusieurs genres, Alexandra Dadier souligne que les choses se compliquent lorsqu’il s’agit de cinéma d’action. Fred Cavayé estime qu’il n’y a pas de style précis de mise en scène pour le huis clos ; comme au théâtre, la mise en scène est déterminée par rapport à l’histoire. Le scénariste confie que c’est justement cette proximité entre théâtre et cinéma qui complique la tâche. En effet, la base théâtrale qu’est le huis clos doit devenir du cinéma, et le travail scénaristique consiste alors à faire oublier au spectateur ce cadre singulier, afin qu’il se concentre sur l’histoire. Et c’est là que cela devient un vrai challenge… La mise en scène doit s’appliquer à conserver l’attention du spectateur sur 7 comédiens autour d’une table. Fred Cavayé, visiblement amateur de paradoxes, nous apprend qu’une mise en scène est réussie lorsqu’elle ne se voit pas, et que plus le cadre est réduit, plus les possibilités sont infinies.

Romain adore le huis clos, notamment le cadre « familial » qu’il instaure : 2 semaines au même endroit, 100 pas entre les tournages… Pour autant, ce n’était pas ennuyeux, car les décors bougeaient. Avec le huis clos, il est plus difficile de varier les prises, donc ce que le réalisateur gagne en temps, il le perd en facilité. Pourtant, le costume unique a passionné Fred, ça ouvre la boîte de pandore car tout peut être modifié sans coûts supplémentaires. Le huis clos facilite ainsi considérablement les retake.

Mais alors, y a-t-il d’autres intérêts qu’économiques à faire un huis clos ? Pour Alexandra, ce sous-genre permet de mieux approcher l’intime des personnages, on peut parler de tous les tenants et les aboutissants des relations humaines. Scruter ainsi les personnages fait naître une tension : c’est beau, dramatique, catastrophique. Il faut cependant trouver une finalité au huis clos au cinéma, là où elle n’est pas nécessaire au théâtre. L’objectif d’un huis clos est de garder la suspicion, selon Fred Cavayé : l’unité de temps s’y prête parfaitement, en permettant d’instaurer une tension. Mais les trois intervenants s’accordent sur une difficulté bien spécifique du huis clos : la gestion de la lumière. Les scènes de dîner, notamment, ont donné à Fred Cavayé du fil à retordre.

La principale différence entre le théâtre et le cinéma, selon Fred, réside dans le fait que le comédien ne doit cesser de jouer sur scène, alors que l’acteur ne joue que lorsqu’il est dans le cadre. La difficulté est de porter une attention continue aux acteurs, et également en tant qu’êtres humains. Mais ils ont en commun d’être un travail de groupe (ce sur quoi Romain renchérit instantanément). Même s’il comporte ses moments de tension, un tel projet permet de prendre conscience de l’importance de fonctionner ensemble. Gare à celui qui arrive en retard, explique Fred, car il verra peser sur lui 6 paires d’yeux accusateurs. Le travail de réalisateur, c’est avant tout créer une force, quelque chose de fort artistiquement.

Romain nous parle à présent de Climax. Après une esquive de synopsis, il explique que l’intérêt de Climax porte plus sur la manière de filmer incroyable de Gaspar Noé que sur l’intrigue. Il évoque notamment une chorégraphie de 8 minutes, en plan-séquence, qu’il a particulièrement aimée. Les dix plan-séquences du film ont nécessité entre 10 et 20 prises ; c’est compréhensible, étant donné que certaines scènes étaient très dures. La scène d’ouverture, notamment, est la plus dure, mais c’est aussi celle que l’acteur préfère. Les horaires nocturnes de tournage (15h à 8h) auraient pu faire fuir plus d’un, mais Romain faisait confiance à l’esprit délirant de son réalisateur, qui ne se décidait à tourner qu’à 19h. Plus tard, il évoquera d’autres fantaisies du réalisateur, comme par exemple faire parler ses acteurs pendant 40 minutes sur un sujet, et n’en conserver que 3 minutes. En somme, deux semaines et demi de tournage dense et intense. Et des amitiés du même ordre : à la fin du tournage, Romain considérait déjà l’équipe de tournage comme sa famille.

Malgré cette belle expérience, Romain compte poursuivre dans la danse. Il prévoit d’ailleurs un spectacle l’an prochain de comédie et de danse. Cette préférence affichée s’explique en partie par sa découverte que le cinéma est un monde spécial, qui le « rend fou ».

Dans un temps si court, une évolution des personnages est difficile à mettre en place… D’ailleurs est-elle réellement nécessaire ? Pour Fred, l’évolution des personnages permet d’accrocher le spectateur. Ainsi, dans « 12 hommes en colère », huis clos remarquable justement dans l’évolution des personnages, le spectateur peut se demander : et si j’étais l’un d’entre eux ? Toujours dans son analyse comparative avec le théâtre, Alexandra livre un point de vue convergent. Dans la plupart des textes de théâtre, les personnages changent dans leurs particularités, dans leurs visions des choses.

Parmi les autres procédés cinématographiques efficaces dans l’accrochage du spectateur, Romain Guillermic, qui est décidément converti, cite le plan-séquence. Laisser une part d’improvisation aux acteurs permet également d’introduire des effets de réel, une vérité qui amène inévitablement de la vie. C’est une méthode préconisée par Gaspar Noé, mais aussi par Fred Cavayé : ce qui est intéressant dans l’improvisation, c’est qu’elle apporte de la vie sur une base écrite, assurant dans le fond la continuité scénaristique.

Alexandra met en pratique sa fine connaissance des huis clos dans des pièces de théâtre qui semblent, comme elle les décrit, fascinantes : le premier huis clos qu’elle ait écrit s’ouvre sur la prise en otages d’un spectateur (la recherche d’accrochage du spectateur atteint alors son paroxysme !). Le deuxième relève plus du théâtre de l’absurde, où deux personnages dans une cave attendent le Jugement dernier. Deux personnages opposés et manichéens, mais en apparence seulement : c’est finalement le simple d’esprit qui résout la situation finale.

Lorsque nous leur demandons le huis clos le plus marquant à leurs yeux, les goûts de nos trois intervenants divergent… Alexandra admire « Shining », pour la folie du personnage et pour la tension qu’il entretient (il est difficile de savoir ce qui va se passer derrière une porte, ou une autre). En œuvres théâtrales, elle évoque « Douze hommes en colère » et « Le huis clos » de Sartre : les personnages sont chargés, et la tension fascinante. Le scénariste et huis clos répond quant à lui « Garde à vue », car il consiste en la rencontre de deux immenses comédiens, Lino Ventura et Guy Marchand. En effet, les huis clos sont avant tout des films de comédiens, donc former un bon tandem de comédiens peut rendre un film particulièrement fort. Au contraire, Fred n’accroche pas aux films d’actions, qui se perdent dans des lourdeurs techniques et en oublient presque les comédiens. Quant au jeune acteur, il déroule une liste de huis clos marquants : « Titanic », « Mother! », « La tour infernale », « The sign », « Amour », et même la série « La casa de papel » !

« Le Jeu », un challenge réussi ? Au regard des chiffres, certainement : 1,5 million d’entrées ! Pourtant Fred n’y porte pas beaucoup d’attention : les chiffres intéressent plutôt les producteurs. Mais ils permettent également aux réalisateurs de trouver des financements avec plus de facilités pour les films à venir. D’ailleurs, Fred a déjà une idée en tête ; il s’agirait presque d’un huis clos, car il serait adapté d’une pièce de théâtre, et tourné entre boutique et cave. Il continue ainsi dans sa lancée, enrichi de cette expérience singulière. Il estime avoir beaucoup appris sur la direction des acteurs et sur la symbiose bien spécifique de l’image et du son au cinéma.

La fin du « Jeu » a vraisemblablement décontenancé le public de la conférence, puisque plusieurs questions portent sur le sens que Fred Cavayé y prête. L’intention était tout d’abord de créer un « effet black mirror », avec la métaphore de l’éclipse. Il ne faut pas se méprendre : la fin du « Jeu » n’est pas une happy end, elle assombrit même le tableau. Chacun peut interpréter la fin comme il le souhaite, notamment en fonction de ses notions d’amour et de vérité… Avec cette fin, Fred Cavayé n’avait pas l’intention d’inculquer une quelconque morale, d’ailleurs il déteste ça !

Nos deux auteurs ont déjà pratiqué la réécriture, et la confrontation de leurs discours permet de faire apparaître une autre différence entre théâtre et cinéma. Fred explique que la réappropriation d’une œuvre artistique est quelque chose de commun au théâtre, mais de plutôt mal vu au cinéma… Il se rend compte que les gens sont déçus quand ils apprennent que ce n’est pas une œuvre originale. Cela dit, autant Fred qu’Alexandra ont éprouvé beaucoup de plaisir à le faire. La metteure en scène a écrit une adaptation de Clair de femme (Romain Gary), et raconte qu’il est, contrairement à toute attente, plutôt facile de se détacher de l’œuvre originale, et de se réapproprier l’œuvre de manière personnelle. Fred n’a vu qu’une seule fois le film italien qui a donné « Le Jeu », afin de ne pas trop l’imprimer sur sa rétine. Il a de plus interdit les acteurs de le voir avant la fin du tournage. Et tout compte fait, il trouve plus intéressant d’adapter un film que de l’écrire soi-même. Alors qu’il avait peur de ne pas en maîtriser les tenants et les aboutissants, il découvre que la recherche de la quintessence de l’œuvre originale est particulièrement stimulante.

Bref, le huis clos est « grave stylé », pour reprendre les termes du plus jeune de nos intervenants. Jamais démodé, toujours fascinant et singulier, le huis clos peut s’appliquer à une grande diversité de films, et constitue un procédé très efficace dans la mise en valeur des comédiens. Il cultive toujours un lien ambigu avec le théâtre : similaire dans la théorie, mais différent dans la pratique. Enfin, une intrigue en huis clos nous semble plus vraie, ou du moins vraisemblable… Au lieu d’être tranquillement assis dans son fauteuil de cinéma, le spectateur se retrouve assis à table en train de lire les messages de Ben tout en dégustant du foie gras au lait, ou dans un local perdu dans la forêt enneigée avec un verre de sangria…

 

Aude Laupie

«CHIEN» OU L’ANIMAL ASOCIAL ?

«CHIEN» OU L’ANIMAL ASOCIAL ?

Aujourd’hui figure reconnue du paysage cinématographique francophone, Samuel Benchetrit décide de mordre à nouveau le tissu de la production audiovisuelle française pour dévoiler son nouveau long-métrage grinçant : Chien. Après s’être fait les griffes avec Asphalte, le metteur en scène originaire de Champigny-Les-Marnes adapte un autre de ses romans et veut mettre à jour la bête canine qui veille en chacun de nous.

 

Jacques Blanchot (Vincent Macaigne) se réveille tous les matins au son du même hélicoptère. Ce bourdonnement inquiétant d’un quotidien morne et creux devient rapidement synonyme d’une descente aux enfers. Jacques perd en effet d’abord sa femme (Vanessa Paradis), son foyer, son travail, son argent puis son humanité…  Vraiment ?

Ce qui se dégage de Chien au premier visionnage c’est un travail artistique détonnant sur l’image. Cadres fixes oppressants, lumière soignée habillant parfaitement une banlieue dystopique, le film dépeint un réel bien trop beau pour ne pas être angoissant. « Je tenais absolument à ce que le film soit visuellement beau. Je ne voulais pas faire de Chien un film social : il fallait presque qu’il soit de l’ordre du conte. » confie ainsi le réalisateur.

C’est dans cette périphérie urbaine désertée par la compassion que notre créature kafkaïenne moderne déambule, toujours animée d’une tendresse infinie et dérisoire face au déchaînement des réprimandes et de la violence qui l’entourent. Blanchot est donc un chien, « un chien plus qu’humain » souligne Benchetrit puisque même face à la cruauté des hommes, Jacques reste d’un pacifisme bienveillant, presque ingénu. Lorsque l’humain montre les crocs, le chien tend une dernière fois la patte à une société irrationnelle et perdue. Ce qui fait la force de Blanchot, et par delà, celle de l’humanité, c’est sa capacité à aimer quoiqu’il advienne. « Confronté à notre égoïsme, Jacques demeure des plus généreux. Il est surhumain.» confie Vanessa Paradis, épouse de Macaigne à l’écran.

Avec des niveaux de lecture multiples, Chien embrasse les thèmes métaphysiques basiques (simples) où chacun peut piocher et délivrer ses conclusions, de la critique sociale à la dénonciation des systèmes totalitaristes en passant par une interrogation subtile du fonctionnement de l’animal social.

 

Remettant en cause les archétypes de relation entre dominant et dominé, Chien est un film à la limite des genres, fable existentielle, comédie cauchemardesque ou drame cocasse. Grâce à la caméra de Benchetrit, « Chien parle de nous, des gens et de la société à travers une histoire entre rêve et cauchemar mettant en scène des gens qui nous ressemblent.» achève Vanessa Paradis.

Et si vous vous intéressez de manière plus générale à la symbolique du chien dans l’imaginaire artistique et collectif, on vous invite à philosopher avec les chiens.

Timothée Wallut