Critique de l’avant-première « Les Éternels » – DFF #7

Critique de l’avant-première « Les Éternels » – DFF #7

Lundi 25 février à 20 heures, l’ACD et le BDA de Dauphine offraient l’immense opportunité de visionner l’avant-première du film « Les Éternels », en guise d’ouverture à la septième édition du célébrissime Dau’Film Festival. « Les Éternels » (de son nom original « Ash is the purest white ») est un film réalisé par Jia Zhangke, qui fut sélectionné pour la compétition officielle du festival de Cannes. Il raconte la délicate et fragile histoire amoureuse de Qiao et Bin à Datong, ville rurale chinoise. C’est sûrement parce que Bin est le petit chef de la pègre locale que Qiao commence à fréquenter cette communauté, et commence à questionner son appartenance. La réponse est claire lorsqu’elle se saisit de l’arme de Bin pour le protéger, et écope d’une peine de 5 ans pour port d’armes. Une fois sortie de prison, elle découvre qu’elle ne fait plus partie de la vie de Bin ; c’est le début de son errance, à la fois spirituelle et spatiale.

« Les Éternels » se démarque sans nul doute par son infinie délicatesse ; les acteurs sont justes, les dialogues subtils. Ce film parvient à prouver que la lenteur peut constituer un véritable atout ; chaque acte, chaque parole gagne ainsi en profondeur et en signification. Le réalisateur parvient ainsi à focaliser l’attention du spectateur sur des faits qui pourraient paraître anecdotiques. En témoignent notamment les longues scènes de sortie de prison de Qiao, lorsqu’elle erre dans les rues, à la recherche de Bin et d’un peu d’argent. Ces moments permettent d’ailleurs de révéler au grand jour la complexité du personnage de Qiao ; à la fois combative et fragile, solitaire et amoureuse. La richesse de ce film réside également dans son esthétique, et ce malgré le traitement de paysages très divers. Qu’il s’agisse de la campagne chinoise, de rues animées, d’une boîte de nuit ou d’une salle de concert, l’image ne manque jamais d’esthétisme. La lenteur de ce film met donc en valeur la finesse de son personnage principal, des sites chinois et des interactions entre les différents protagonistes.

Pour autant, cet alanguissement met également en évidence quelques faiblesses du scénario. Son manque de structure apparaît au fur et à mesure du film ; le spectateur, happé par les premiers ressorts de l’intrigue, est perdu dès la moitié du film par des ellipses dont les explications tardives ne seront que trop décevantes. La subtilité d’un film – du moins selon une conception majoritairement partagée -, se joue dans sa capacité à manipuler l’implicite, à dire beaucoup avec peu. C’est pourquoi « Les Éternels » m’a déçue ; j’eus l’impression que le réalisateur maniait l’implicite à tort et à travers, si bien que le « peu » ne disait rien du tout. A cause de cette trop grande marge de manœuvre dont disposait le spectateur pour interpréter ce qui restait sans réponse, j’ai trouvé le scénario décousu. Il ne suggérait plus, mais se laissait écrire ; cette écriture trop lâche me laisse dubitative.

Si vous avez manqué l’occasion d’assister à l’avant-première des « Éternels » organisée par le Dau’Film Festival, je vous encourage à aller le voir. Tout simplement car il s’agit d’un film qui dispose de nombreuses richesses (les dialogues et l’image sont souvent à couper le souffle, les acteurs jouent brillamment des personnages profonds). Mais aussi car vous pourriez sûrement m’éclairer sur l’intrigue, qui a atteint les limites de mes capacités d’interprétation. A vouloir être trop subtil, « Les Éternels » reste parfois hermétique.

 

Aude Laupie

«CHIEN» OU L’ANIMAL ASOCIAL ?

«CHIEN» OU L’ANIMAL ASOCIAL ?

Aujourd’hui figure reconnue du paysage cinématographique francophone, Samuel Benchetrit décide de mordre à nouveau le tissu de la production audiovisuelle française pour dévoiler son nouveau long-métrage grinçant : Chien. Après s’être fait les griffes avec Asphalte, le metteur en scène originaire de Champigny-Les-Marnes adapte un autre de ses romans et veut mettre à jour la bête canine qui veille en chacun de nous.

 

Jacques Blanchot (Vincent Macaigne) se réveille tous les matins au son du même hélicoptère. Ce bourdonnement inquiétant d’un quotidien morne et creux devient rapidement synonyme d’une descente aux enfers. Jacques perd en effet d’abord sa femme (Vanessa Paradis), son foyer, son travail, son argent puis son humanité…  Vraiment ?

Ce qui se dégage de Chien au premier visionnage c’est un travail artistique détonnant sur l’image. Cadres fixes oppressants, lumière soignée habillant parfaitement une banlieue dystopique, le film dépeint un réel bien trop beau pour ne pas être angoissant. « Je tenais absolument à ce que le film soit visuellement beau. Je ne voulais pas faire de Chien un film social : il fallait presque qu’il soit de l’ordre du conte. » confie ainsi le réalisateur.

C’est dans cette périphérie urbaine désertée par la compassion que notre créature kafkaïenne moderne déambule, toujours animée d’une tendresse infinie et dérisoire face au déchaînement des réprimandes et de la violence qui l’entourent. Blanchot est donc un chien, « un chien plus qu’humain » souligne Benchetrit puisque même face à la cruauté des hommes, Jacques reste d’un pacifisme bienveillant, presque ingénu. Lorsque l’humain montre les crocs, le chien tend une dernière fois la patte à une société irrationnelle et perdue. Ce qui fait la force de Blanchot, et par delà, celle de l’humanité, c’est sa capacité à aimer quoiqu’il advienne. « Confronté à notre égoïsme, Jacques demeure des plus généreux. Il est surhumain.» confie Vanessa Paradis, épouse de Macaigne à l’écran.

Avec des niveaux de lecture multiples, Chien embrasse les thèmes métaphysiques basiques (simples) où chacun peut piocher et délivrer ses conclusions, de la critique sociale à la dénonciation des systèmes totalitaristes en passant par une interrogation subtile du fonctionnement de l’animal social.

 

Remettant en cause les archétypes de relation entre dominant et dominé, Chien est un film à la limite des genres, fable existentielle, comédie cauchemardesque ou drame cocasse. Grâce à la caméra de Benchetrit, « Chien parle de nous, des gens et de la société à travers une histoire entre rêve et cauchemar mettant en scène des gens qui nous ressemblent.» achève Vanessa Paradis.

Et si vous vous intéressez de manière plus générale à la symbolique du chien dans l’imaginaire artistique et collectif, on vous invite à philosopher avec les chiens.

Timothée Wallut