“The more you hate it, the more you’re going to love it » Nicolas Winding Refn

“The more you hate it, the more you’re going to love it » Nicolas Winding Refn

Film choc, Only God Forgives a suscité de nombreuses réactions, d’abord à la fin de sa projection au festival de Cannes où il a été sifflé par une partie des spectateurs, sûrement déroutés par la différence avec son précédent film projeté à Cannes : Drive. Mais aussi chez les politiques au moment de la classification, Ségolène Royal a accusé la ministre de la Culture d’avoir cédé à la pression des producteurs en faisant déclasser le film de – 16 ans à – 12, alors qu’elle qualifie le film d’ultra-violent.

Sortie en 2013, écrit et réalisé par Nicolas Winding Refn, le film a été tourné à Bangkok en Thaïlande. Sorti juste après le film Drive qui a connu un franc succès et le prix de la mise en scène lors du 64ème festival de Cannes en Mai 2011, Only God Forgives est la deuxième collaboration de Nicolas Winding Refn avec Ryan Gosling.

Mais contrairement à ce qui était attendu, Only God Forgives n’est pas un Drive 2. Le réalisateur a voulu s’affranchir du succès de Drive, ne pas se répéter. Dans une interview donnée à Clique, il explique ne pas vouloir devenir consensuel car selon lui, le consensus est l’ennemi de la créativité, c’est pourquoi il a décidé s’affranchir de Drive.

Dans ce film donc, pas de jolie fille, pas de voiture qui viennent adoucir le film, qui le rendent plus accessible, plus sensationnel. C’est un film noir, qui pousse à son paroxysme ce que sont les films de Nicolas Winding Refn, l’amour et la violence. Il pousse les émotions à leurs maximums, il ne cherche pas à les cacher, à les brider et c’est exactement ce que l’on retrouve dans le film. Si vous n’aimez pas le style de NWR, vous n’allez pas aimer ce film, vous allez le huer. Mais dans le cas contraire, vous allez l’idolâtrer.

Le scénario d’Only God Forgives est pourtant assez simple. Il raconte l’histoire de deux frères gérant une salle de boxe mais qui sert en fait de couverture pour organiser le deal à Bangkok. Leur mère, vraie personnage principale du film (désolé Ryan), dirige le deal.

Un soir, Billy (Tom Burke) le frère aîné de Julian (Ryan Gosling) tue une prostituée et se fait ensuite massacrer par la police. La mère débarque à Bangkok pour l’enterrement de son fils et demande à Tom (Ryan) de venger son frère. S’ensuit un affrontement entre Tom et le chef de la police, Chang, représentant Dieu qui juge et puni avec son sabre, affrontement assez classique de gangster contre la police.

On découvre alors une rivalité entre frères, une relation œdipienne entre Julian et sa mère. Julian cherche à s’affranchir de l’emprise de sa mère, complètement impuissant face à elle qui l’écrase, avec l’image du policier Chang qui vient hanter ses pensées et le ramène inlassablement à une vie qui lui échappe.

Mais l’histoire n’est pas le plus important dans ce film, elle ne sert que de prétexte pour que le style de Nicolas Winding Refn s’exprime. Dans ce film, on retrouve tout ce qui fait Nicolas Winding Refn.

D’abord l’utilisation des ralentis, nombreux dans le film, qui permettent de donner au film une ambiance planante qui donne l’impression d’entrer dans un autre monde, où violence et silence s’alternent. Il y a ensuite la saturation de couleurs, similaire à ce que Gaspar Noé peut faire dans ses films. Par exemple, le rouge des chambres rend le lieu surréaliste, ou même dans le bordel où son frère se fait massacrer, la pièce entièrement éclairé de rouge évocateur du bain de sang qui va suivre, participe à créer une atmosphère propre aux films de NWR ; chaque scène devient excitante et belle. Mais aussi et bien sûr des personnages mutiques faussement impassibles, avec comme principale dialogue les expressions corporelles, les expressions du visages, domaine dans lequel excelle Ryan Gosling.

On peut même retrouver du David Lynch dans la réalisation. Comment ne pas penser à la bizarrerie Lynchienne lors des scènes surréalistes, hors du temps, que sont les moments karaoké qui surviennent pour la plupart après des scènes d’une extrême violence ou tout le monde regarde immobile le chef de la police Chong chanter des chansons douces.

Contrairement aux autres films de NWR, la surprise du film vient de la place que prend le rôle féminin joué par Crystal Hopkins. A l’opposé d’un film comme Drive où les femmes ne servent qu’à mettre en valeur le personnage principal, Kristin Scott Thomas prend une place principale dans le film et va même jusqu’à effacer les personnages masculins. Cette présence rend encore plus intéressant le personnage un peu cliché de Julian.

Pour conclure, on peut dire que l’esthétique du film l’emporte sur l’histoire, et rend le film terriblement séduisant. Tout cela fait d’Only God Forgives un des films les plus aboutit de Nicolas Winding Refn.

 

Wilhem Vedel

Critique de l’avant-première « Les Éternels » – DFF #7

Critique de l’avant-première « Les Éternels » – DFF #7

Lundi 25 février à 20 heures, l’ACD et le BDA de Dauphine offraient l’immense opportunité de visionner l’avant-première du film « Les Éternels », en guise d’ouverture à la septième édition du célébrissime Dau’Film Festival. « Les Éternels » (de son nom original « Ash is the purest white ») est un film réalisé par Jia Zhangke, qui fut sélectionné pour la compétition officielle du festival de Cannes. Il raconte la délicate et fragile histoire amoureuse de Qiao et Bin à Datong, ville rurale chinoise. C’est sûrement parce que Bin est le petit chef de la pègre locale que Qiao commence à fréquenter cette communauté, et commence à questionner son appartenance. La réponse est claire lorsqu’elle se saisit de l’arme de Bin pour le protéger, et écope d’une peine de 5 ans pour port d’armes. Une fois sortie de prison, elle découvre qu’elle ne fait plus partie de la vie de Bin ; c’est le début de son errance, à la fois spirituelle et spatiale.

« Les Éternels » se démarque sans nul doute par son infinie délicatesse ; les acteurs sont justes, les dialogues subtils. Ce film parvient à prouver que la lenteur peut constituer un véritable atout ; chaque acte, chaque parole gagne ainsi en profondeur et en signification. Le réalisateur parvient ainsi à focaliser l’attention du spectateur sur des faits qui pourraient paraître anecdotiques. En témoignent notamment les longues scènes de sortie de prison de Qiao, lorsqu’elle erre dans les rues, à la recherche de Bin et d’un peu d’argent. Ces moments permettent d’ailleurs de révéler au grand jour la complexité du personnage de Qiao ; à la fois combative et fragile, solitaire et amoureuse. La richesse de ce film réside également dans son esthétique, et ce malgré le traitement de paysages très divers. Qu’il s’agisse de la campagne chinoise, de rues animées, d’une boîte de nuit ou d’une salle de concert, l’image ne manque jamais d’esthétisme. La lenteur de ce film met donc en valeur la finesse de son personnage principal, des sites chinois et des interactions entre les différents protagonistes.

Pour autant, cet alanguissement met également en évidence quelques faiblesses du scénario. Son manque de structure apparaît au fur et à mesure du film ; le spectateur, happé par les premiers ressorts de l’intrigue, est perdu dès la moitié du film par des ellipses dont les explications tardives ne seront que trop décevantes. La subtilité d’un film – du moins selon une conception majoritairement partagée -, se joue dans sa capacité à manipuler l’implicite, à dire beaucoup avec peu. C’est pourquoi « Les Éternels » m’a déçue ; j’eus l’impression que le réalisateur maniait l’implicite à tort et à travers, si bien que le « peu » ne disait rien du tout. A cause de cette trop grande marge de manœuvre dont disposait le spectateur pour interpréter ce qui restait sans réponse, j’ai trouvé le scénario décousu. Il ne suggérait plus, mais se laissait écrire ; cette écriture trop lâche me laisse dubitative.

Si vous avez manqué l’occasion d’assister à l’avant-première des « Éternels » organisée par le Dau’Film Festival, je vous encourage à aller le voir. Tout simplement car il s’agit d’un film qui dispose de nombreuses richesses (les dialogues et l’image sont souvent à couper le souffle, les acteurs jouent brillamment des personnages profonds). Mais aussi car vous pourriez sûrement m’éclairer sur l’intrigue, qui a atteint les limites de mes capacités d’interprétation. A vouloir être trop subtil, « Les Éternels » reste parfois hermétique.

 

Aude Laupie

Burning

Burning

Burning est un film qui résonne encore dans mes souvenirs. J’aime ce film et pourtant je suis dérouté, je ne sais toujours pas y différencier le réel de l’imaginaire. Jong-soo, le personnage principal, constitue le seul point d’encrage avec la réalité. C’est un témoin de la société coréenne : un jeune adulte, sensible et discret, sans emploi fixe. Autour de lui règne le doute, l’illusion : sa copine Hae-Mi existe-t-elle vraiment ? Qui est Ben ? D’où vient sa richesse ? Pourquoi brûle-t-il des serres en plastiques ?

Tant de questions qui désorientent le spectateur et pourtant, cette confusion est totalement maîtrisée par Lee Chang Dong qui nous livre une œuvre polymorphe : à la fois cinéma social et thriller psychologique, oscillant entre réalisme, rêverie et désillusion. L’atmosphère constitue le fil conducteur du film : la tension croissante qui s’installe dans le triangle amoureux formé par Jeon Jong-seo, Yooh Ah In et Steven Yeun (remarquables au passage) nous immerge pendant 2h30 dans une intrigue malsaine et obsédante.

Passez votre chemin si vous êtes venu chercher des réponses, la force du film réside dans la pertinence de ses questionnements.

 

Sébastien Charmettant

L’île aux chiens, un récit politique beau et horrible

L’île aux chiens, un récit politique beau et horrible

« L’île aux chiens », film de Wes Anderson, est le film qui a fait l’unanimité au sein de l’association avec plus de 12 votes.  Il mérite donc amplement sa place dans le top 10 de l’année 2018. Mais pourquoi a-t-il autant plu ? Comment un film d’animation pour adulte, pourtant pas le genre le plus populaire au cinéma, a-t-il autant plu à la critique, comme au public ?

Dans son deuxième film d’animation après « Fantastic Mr Fox », Wes Anderson nous propose un film en stop-motion dans lequel on retrouve de nombreux points communs avec ses films précédents. Les amateurs de Wes Anderson seront ravis. On y retrouve tout ce qui fait son style: des plans très symétriques et magnifiques, des décors soignés, des couleurs propres à l’univers du film, un humour noir qui fait que l’envie de rire côtoie celle de pleurer. Le film se déroule dans un autre monde, mais plusieurs choses nous rappellent le monde réel; les nombreuses références à la culture japonaise, les thèmes évoqués qui vont de la corruption à l’écologie et qui font de ce film, un film politique avant tout.

Un film politique

Ce film se déroule dans un futur dystopique, dans l’archipel Japonaise de Megasaki. Une archipel dirigée par Kobayashi, qui est  à la tête d’un gouvernement autoritaire. Les chiens de cette archipel sont déplacés en masse sur une île déserte, qui est, en fait, une immense déchetterie. La raison ? Une grippe canine qui touche tous les chiens et qui pourrait devenir dangereuse pour les humains. Très vite le sort de ces chiens ne fait plus illusion, ils sont voués à être exterminés par ce gouvernement, qui fait des chiens un danger pour les humains.

Mais le jeune Atari, fils adoptif de Kobayashi, vole un avion et part sur l’île poubelle à la recherche de son chien Spots. Nous allons le suivre dans la recherche de son compagnon, durant laquelle de nombreux rebondissements vont pimenter sa quête. Le film part de cette simple intrigue pour rentrer dans des intrigues politiques bien plus grande. Différents thèmes se croisent ( corruption, ségrégation, écologie ) et nous forcent à réfléchir sur notre propre monde.

Un film dur mais attachant

Par les thèmes choisis, beaucoup de moments assez durs à vivre sont présentés. Rien que la base du film est dur. En effet, il s’agit d’une ségrégation d’un groupe, les chiens,  qui se fait au profit d’un autre groupe, celui des chats. C’est pour cela que ce film d’animation n’est pas un film pour enfants, mais bien un film pour adultes. On peut y rajouter l’assassinat du principal membre de l’opposition, des corps de chien mutilés par la maladie et même la torture (oreille arraché, opération à cœur ouverte ) … Les exemples ne manquent pas…

Mais c’est aussi la situation des chiens sur l’île qui est dure. Il y a une noirceur dans le récit. Wes Anderson décrit les relations entre les chiens de manière brute, sans filtre. Cela rajoute de la dureté, mais participe aussi à rentre attachant ces chiens. On s’attache à eux, à leurs manières de parler. On a envie qu’ils évoluent dans le bon sens. Plus qu’un film politique, c’est aussi un film qui décrit des relations entre des personnes ( les chiens) empathiques, intelligentes et loyales, mais mises à l’écart.

Pour finir, c’est un film qui est beau. Tout simplement. Les images sont très travaillés, il y a une multitude de détails qui font qu’on ne peut même pas tous les voir. Il y a une richesse incroyable dans chaque décor, qui suscite l’admiration devant chacun d’entre eux..

Ajoutez à cela un casting de star avec comme voix françaises Vincent Lindon, Louis Garrel, Romain Duris, Mathieu Amalric, Daniel Auteuil, ou encore Léa Seydoux. Tout cela fait que L’île aux Chiens est un film à voir absolument !

 

Wilhem Vedel

Climax, sans foi ni loi.

Climax, sans foi ni loi.

Des danseurs, une fête, des vinyles, une sangria, des filles, un enfant, un drapeau, une sangria, un couloir, un miroir, une forêt, une sangria, des rires, de la neige, des cris, une sangria, des danseurs, une fête, … Une boucle sans fin, dont le rythme s’accélère, jusqu’au Climax. Ce résumé substantif pourrait suffire.

Il s’agira ici d’aborder le dernier long métrage de Gaspar Noé, présenté à la quinzaine des réalisateurs en mai 2018, Climax. Le réalisateur, dont l’univers fait la particularité est empreint d’un esthétisme décadent, d’une force très particulière qui émeut autant qu’elle peut déranger. En abordant les thèmes de la drogue, du sexe et de la violence Climax s’inscrit dans la mouvance du cinéma de Noé, aux cotés d’Enter the Void (2010) ou de Love (2015).

Une troupe de danseurs est réunie dans une école de province pour une résidence d’une semaine. A l’issu de l’exercice, la troupe bloquée par des conditions climatiques exécrables va se retrouver contrainte de repousser son départ. S’organise ainsi une dernière soirée, dont les seules réjouissances en vue sont les histoires de cœur et la sangria… sans compter sur le fait que cette dernière contienne de la drogue.

 

Dès les premières minutes du film le spectateur est plongé dans l’univers de Noé : musique, lumière, torrides scènes de danse, tout y est. Un mélange retentissant et doux amer, d’emblée. Le rythme s’impose très rapidement et nous tient en haleine; on veut y être. La soirée bat son plein; séduction, altercations, Gaspar est toujours aussi border. Le rythme prend, la caméra s’affole, au gré de plans-séquences à couper le souffle. Le film de 90 minutes en compte d’ailleurs neuf, ce qui est un exploit, au regard de la complexité de certaines scènes. Ces longs plans-séquences, qui sont des scènes où la caméra ne s’arrête pas et filme en continu constituent l’identité du film.

D’autant plus qu’il s’agit d’un huit clos. Le spectateur est donc totalement immergé dans une vertigineuse spirale visuelle et sonore; Climax est une expérience du début à la fin.
Un autre point à souligner, qui est aussi caractéristique du cinéma de Gaspar Noé est qu’il ne rédige quasiment pas de scénario. Tout est fait pour rendre l’atmosphère plus réelle et crue. Les dialogues qui naissent -de l’improvisation donc- déroutent d’abord par leur simplicité, leur absence de filtre. C’est d’abord cru et puéril puis on se prend au jeu, à leur jeu.

Le casting du film est peu connu, il s’agit d’un premier film pour beaucoup des acteurs et Gaspar Noé refuse de les enfermer dans le carcan du dialogue appris par cœur. Il laisse s’exprimer ses personnages, il les laisse évoluer, s’empreindre de la musique, de l’univers, de la quasi-violence du lieu, de ce drapeau français en sequins qui les scrute et auquel ils mettent un point d’honneur à se présenter; ils affirment leur identité à son égard.

La danse est l’élément central mais elle constitue, au rythme de la techno, un médium d’expression, une façon qu’ont les acteurs de se livrer. Le casting du film incarne un jeunesse révoltée et sensible; forte des stigmates de sa lutte identitaire, contres des codes auxquels elle ne peut plus répondre, ceux d’une société qui n’avance pas. Le mélange de ce lieu qui incarne la vieille France, de ces personnages jeunes, révoltés, pleins de rêves et de désirs, de la drogue créée une œuvre détonante, qui frappe celui qui regarde, celui-là même qui ne peut s’extraire du film.
Climax raconte comment ses personnages voient leur sensibilité décuplée, jusqu’au climax, jusqu’à la mort.

« Naître et mourir sont des expériences extraordinaires. Vivre est un plaisir fugitif. »
Climax est un bad trip sous acide, pour autant, c’est une merveille, je persiste.

Chloé Daveux

Cold War, ou comment la pendule a tué le temps

Cold War, ou comment la pendule a tué le temps

Ça faisait un bon moment que je n’avais peu eu cette envie de prolongement, de ne pas vouloir la fin qui s’approche inexorablement. Merde, 1h29 est trop court, mais le film est fini, les remerciements sont faits. Des images et des sons du film seront mes accompagnants insidieux longtemps après être sorti de la salle. Je suis heureux. Je suis triste. C’est ça Cold War.

1949, Pologne. Le projet de Wiktor :  enregistrer des chants folkloriques et ancestraux. Ces chants racontent des histoires « tristes » mais rapportent de la joie aux gens. Il veut les montrer au monde, à travers une mise en scène qui lie à la perfection les danses et les chants traditionnels avec la performance artistique. Il connaît Zula, chanteuse et danseuse, explosive et charmante. Elle est d’une beauté incontestable et a essayé de tuer son père après que celui-ci l’ait confondue avec sa mère. Ils sont très différents. Ils vont beaucoup s’aimer.

Le projet est un succès. Le Parti Communiste charge Wiktor de continuer les compositions tout en leur donnant un nouvel objectif, raconter les bonheurs du prolétariat, féliciter la réforme agricole et faire honneur au grand libérateur du prolétariat Stalin. Les temps sont difficiles. L’ambiance est « suffocante ». Chacun devra trouver sa propre façon de survivre.

Les circonstances sont bonnes, les circonstances sont mauvaises. Le dualisme semble être une caractéristique inexorable de ce couple qui oscille entre proximité et distance, bonheur et souffrance. Ils s’aiment, ils ne se supportent pas mais ne supportent pas d’être l’un sans l’autre et c’est les différentes époques de leur amour que nous vivons dans Cold War.

Pawel Pawiloski nous avait déjà fait rêver en 2013 avec Ida, récompensé aux Oscars pour meilleur film étranger, sa vision en noir et blanc et son style en 4/3 nous placent dans un cadre en dehors du temps. Le réalisateur voulait faire un film pour ses parents mais ne se sentant pas capable de raconter ponctuellement leur histoire, il s’inspire de certaines parties et s’inspire d’autres récits qui l’ont marqué comme les Scènes de Vie Conjugale d’Ingmar Bergman. En effet on ressent un certain analphabétisme entre ces deux êtres qui s’aiment mais ne parviennent pas à se comprendre. Pour ma part, les différents lieux, l’oscillation entre amour et l’abandon ne peuvent que faire écho avec l’histoire d’amour entre Thomas et Theresa dans L’insoutenable légèreté de l’être de Milan Kundera adapté par Phillip Kauffman.

Le jeu des acteurs est parfait. Le personnage de Tomasz Kot maîtrise l’intellectuel qui aime mais rêve d’une vie qui serait meilleure ailleurs. Un « enfant bien », éduqué mais myope, il ne parvient pas à voir l’hésitation de Zula. Il est aveuglé par ses attentes du futur et ses insécurités.

Quant au personnage de Joanna Kulig, elle est coupante, réservée, son jeu est sobre, elle souffre, elle aime, on comprend tout ce qu’elle ne dira jamais.  Avec chaque geste je tombe amoureux d’elle. Elle refuse de se sentir inférieure. Elle se marie puis abandonne. Elle dansera pour Stalin au Kremlin. La comédienne nous transmet la férocité délicate de son personnage avec chacun de ses gestes. Sa voix, pure, est parfaitement adaptée aux sons traditionnels comme aux chansons de jazz.

Ce chef d’œuvre porte aussi un jeu de lumières parfait, les images de Pawel Pawiloski restent ancrées dans notre esprit pendant beaucoup trop longtemps. C’est un film imprévisible, lyrique, avec une fin qui est romantique et tragique. Encore une fois PP, nous laisse perplexes par sa composition minutieuse, sa cinématographie épatante et ses récits poignants, le tout filmé dans un noir et blanc qui semble placer ses œuvres en dehors du champ temporel.

La musique, insolite depuis le début nous permet de vivre les différentes époques, que ce soient les chants folkloriques, le jazz dans les caves de Paris, du rock ou bien de la musique classique, la musique de Cold War nous plonge dans l’histoire de PP et nous permet d’apprécier davantage ce récit d’amour déchirant et volcanique.

Oui, Cold War est une histoire d’amour au long de 15 ans. Sur deux êtres qui s’aiment n’importe où, n’importe quand. Certes chacun fera d’autres rencontres, mais chacun continuera d’aimer l’autre, à sa propre façon et chacun gardera la certitude que la vie vaut seulement la peine d’être vécue si elle est vécue avec l’autre.

Ça faisait longtemps que je n’avais pas eu affaire à une histoire qui ne me donnait pas envie de sortir de la salle. Les dernières répliques et les sons oniriques, m’obligent à comprendre que c’est la fin. J’ai une seule envie et c’est de revoir l’histoire afin de mieux m’imprégner de leur amour. Le pendule a tué le temps, c’est une métaphore pour dire que le temps compte peu quand on s’aime.

 

David Rivera

« Le grand bain » n’est pas un grand plat

« Le grand bain » n’est pas un grand plat

Avis aux amateurs de comédies franchouillardes : ce film n’est pas fait que pour vous !

Gilles Lellouche nous plonge dans une histoire humaine, où huit hommes plutôt pommés, légèrement en marge de la réalité de la vie, se trouvent entrainés sans vraiment s’en rendre compte dans une course à la médaille d’or : celle des championnats du monde de natation synchronisée. A leurs côtés, deux coachs, elles aussi un peu « à côté de la plaque » : Virginie Efira dans le rôle de la première entraineuse, Delphine, et Leïla Bekhti, interprétant le personnage d’Amanda. Toutes deux formaient auparavant un duo d’enfer, et tenaient la tête d’affiche des compétitions de natation. Mais après un accident, Amanda fini en fauteuil roulant, tandis que Delphine se reconvertie dans la consommation intensive d’alcool. C’est alors la perspective des championnats du monde de Norvège qui donne un dernier élan à ces deux naufragées, et leur souffle l’idée de monter une équipe masculine. Celle-ci se compose de huit professionnels de l’échec, qu’il soit professionnel ou sentimental.

Savoir que l’on va passer plus d’une heure et demie à regarder huit boulets appendre à faire le papillon dans une piscine municipale déprimante de Province ne nous donne pas l’eau à la bouche. Et pourtant, dès le début du film, une atmosphère assez plaisante nous gagne. On pénètre dans un monde tout à fait à part, hors du temps, où tout relève de l’impossible. Chaque minute est une épreuve, non pas pour nous spectateurs, mais pour eux, les personnages, auxquels on prête très vite un attachement particulier.

Ajoutons qu’il ne s’agit pas d’une simple comédie comme je me l’étais imaginé en appuyant sur le bouton play de mon ordinateur, mais bien plus d’un drame sur fond humoristique. Lellouche se sert du rire, ne s’interdit pas de placer quelques blagues bien lourdasses, pour nous faire voir que ce scénario, certes peu probable, reflète la vie, notre vie, celle de chacun d’entre nous. Un accident, un mot de trop, et notre vie bascule. C’est exactement ce qui s’est passé pour les dix personnages principaux du Grand bain. Un incident banal, qui peut arriver à chaque Homme, les fait chavirer. Et c’est uniquement la ténacité, avec un zeste de rire, de clopes et d’alcool, qui leur redonnent confiance. Il nous est donc facile de nous attacher, voire dans une certaine mesure de s’identifier à certains d’entre eux, parce qu’en réalité, ils nous ressemblent. Ou plutôt nous leur ressemblons.

Le maître mot que l’on retient de ce long métrage : confiance en soi.

 

Axel Cheminal

CAPHARNAÜM

CAPHARNAÜM

Capharnaüm est un film libanais de Nadine Labaki. Il reçoit en 2018, le prix du jury du festival de Cannes. A sa sortie, le film apparaît comme une ode au pouvoir dénonciateur du cinéma. Loin de proposer un divertissement, Nadine Labaki brandit un miroir aussi brutal que nécessaire devant les yeux du spectateur confronté à ce que le monde fait de plus tragique à des centaines de milliers d’enfants laissés à l’abandon, aux quatre coins du globe.

Le film débute sur le procès intenté par un garçon de 12 ans, Zain, contre ses parents pour un motif pour le moins surprenant : celui de l’avoir conçu sans avoir les moyens de l’élever et de l’aimer. Plutôt que de nous faire vivre le procès, le film nous plonge, deux heures durant, dans un flash retraçant la vie de cet enfant, au gré des rues de Beyrouth.

C’est finalement la misère que raconte ce film, la misère de Zain privé de la naïveté, de l’innocence qui caractérise l’enfance, contraint de travailler pour aider ses parents, ceux-là même censés être les garants de cette innocence. Au fil du récit, nous nous attachons au caractère de ce personnage à la maturité acquise par la force des choses, qui se protège, comme il peut, derrière une immense colère dirigée contre le monde entier. Sa douceur n’apparaît que lorsqu’il est avec sa sœur, Sahar, d’un an sa cadette. Cette sœur qu’il cherche à protéger par tous les moyens. Alors le jour où leurs parents décident de donner en mariage la petite fille à un homme de 30 ans, Zain fuit le cocon familial.

Voilà qu’un deuxième chapitre de la vie de Zain s’entame et pour nous, spectateur, la volonté qu’il survive. Dans son périple, il rencontre Rahil, une immigrée éthiopienne, qui va l’héberger et lui confier son bébé de deux ans, Yonas lorsqu’elle va au travail. Mais lorsque la maman de Yonas disparait, commence alors l’aventure des deux enfants. Le préadolescent et le bébé qui ne marchent pas encore se battent ensemble pour affronter la violence de la rue tant que la vie le leur permet. Chaque accomplissement, trouver à manger, déplacer le bébé deviennent de vrais obstacles que l’on souhaite à tout prix les voir franchir. Tout au long du film, les relations qui naissent entre Zain et les autres personnages apparaissent comme autant de pas vers un monde meilleur.

Le film est d’autant plus impressionnant que les personnages ne sont pas acteurs et sont pourtant si captivants. En effet, Nadine Labaki a enquêté pendant deux ans sur les bidonvilles de Beyrouth et a souhaité, pour plus d’authenticité, faire jouer des personnes qui vivent des histoires similaires rendant le film encore plus sincère, lui donnant ainsi un style quasi documentaire.

Si le film n’a pas fait l’unanimité auprès du public, certains y trouvant un côté « tire-larmes » voire une musique trop envahissante. J’en retiens davantage la façon dont est illustrée la violence vécue par des individus beaucoup trop jeunes pour pouvoir se défendre contre l’injustice du monde.

 

Kenza Ikbal

Pentagon papers, une importante œuvre politique et sociale

Pentagon papers, une importante œuvre politique et sociale

En 1971, Le New York Times porte pour la première fois à l’attention du public une infime partie du contenu des 7000 pages classées secret-défense (les fameux « Pentagon Papers ») dans lesquelles il est prouvé l’implication des Etats-Unis dans la guerre du Vietnam. Alors que le gouvernement américain savait la guerre perdue, ces papiers montrent qu’il a délibérément et activement contribué à prolonger le conflit en envoyant plusieurs millions de jeunes américains au casse-pipe. Face à ces révélations, le gouvernement américain réussit à obtenir une injonction interdisant au New York Times (puis au Washington Post) de révéler ces informations d’État.

Après Le Pont des Espions et Lincoln , deux long-métrages traitant de l’histoire politique américaine, Steven Spielberg se livre une nouvelle fois à la réalisation d’un film historico-politique américain. Avec son Pentagon papers, « The Entertainment King » centre ici son traitement de ce fait majeur de l’histoire américaine sur une facette de la démocratie : la liberté de la presse, mais aussi sur l’émancipation de l’une des premières femmes à diriger une importante entreprise américaine, Katharine Graham.

Women’s empowerment

Comment parler de ce Pentagon Papers sans souligner la performance pleine de justesse de Meryl Streep, notamment nominée aux oscars pour la meilleure actrice dans un film dramatique ? Si le sujet du long-métrage est historique, son traitement est porteur d’une certaine modernité tant il résonne dans l’actualité de cette année 2018. En effet, Katharine Graham (Meryl Streep), propriétaire du Washington Post, est le symbole d’une femme qui a su s’affirmer dans un monde dominé par les hommes, mais surtout qui a su évoluer, faire muter ses pensées et qui a su accepter sa situation dominante.

Steven Spielberg ne s’est pas contenté de représenter de manière primaire l’émancipation d’une femme privilégiée. Celle-ci aboutit en fait à un processus d’affirmation, d’une émancipation progressive à travers une succession de scènes dans lesquelles se joue un rééquilibrage : Meryl Streep s’adresse de plus en plus directement aux hommes d’importance qui eux-mêmes semblent donner de plus en plus de considération à cette dernière. Alors qu’au début du film, Katharine Graham essuie les critiques et remarques (quelque peu misogynes) sans pour autant véritablement s’indigner, presque avec un air de dépit ; elle s’adresse et répond ensuite de plus en plus aux hommes du milieu comme si elle s’élevait pour atteindre son statut de propriétaire du Washington Post.

Katharine Graham, une psychologie détaillée

Le tour de force de Spielberg est justement de ne pas avoir occulter la dimension psychologique et familiale de Me Graham, en rendant cette « empowerment » bien trop naturel et coulant.  En effet, il a su exploiter et parfaitement représenter la psychologie d’une femme qui ne pensait jamais se retrouver dans cette situation. Celle-ci se sentait isolée et avait peu confiance en elle en raison de son manque d’expérience dans le milieu de la presse écrite (le journal appartenait à son père, puis à son défunt mari), elle voulait surtout garder le journal dans la famille dans l’optique de  pouvoir le transmettre à ses enfants. Ainsi, même lorsqu’elle prend une décision impliquant inexorablement l’avenir du journal, Katharine Graham visualise sa famille, et reste noyée dans le doute et l’incertitude. Spielberg n’en fait ainsi pas une femme toute-puissante qui se situe au-dessus des hommes, mais une femme qui s’affirme dans un milieu gouverné par les hommes, un lieu dans lequel elle n’était pas prédestinée.

La presse : sa liberté, son rôle, son fonctionnement

Les Pentagon Papers ont contribué à modifier en profondeur l’opinion publique sur la guerre du Vietnam, la rendant globalement hostile à ce conflit ayant entraîné la mort de nombreux jeunes américains. Mais ce long-métrage centre non pas son attention sur le contenu détaillé des documents classés « secret-défense » (on retient juste l’essentiel) mais sur le rapport de la presse à celle-ci. Ainsi, la liberté de la presse devient l’enjeu central du film lorsque le NY Times se voit interdire la publication des Pentagon Papers. On passe alors d’une guéguerre entre journaux à une opposition entre le monde du journalisme et un pouvoir étatique voulant restreindre une liberté fondamentale d’un système démocratique : la liberté de la presse.

Ainsi, cette pellicule n’est pas plus un film d’histoire politique américaine qu’un film sur l’histoire de la presse (le titre américain The Post semble alors plus logique que Pentagon Papers). Spielberg, en rythmant son film à travers des scènes intenses (des scènes où les cliquetis des machines à écrire inondent la pièce et témoignent d’un climat de pression constant)  arrive même à créer une atmosphère de suspense tant la montagne semble délicate à gravir, alors que le dénouement est de connaissance publique.

Le rôle de la presse dans ce conflit est évident : alerter l’opinion publique, alerter une population dont les enfants ont été envoyés au bûcher par de nombreux présidents, depuis des décennies (Einsenhower , Kennedy, Johnson…). Si ceci a été excellemment retranscris par Steven Spielberg, son long-métrage est d’autant plus intéressant qu’il rend également compte du fonctionnement technique et ouvrier de la presse dans les années 70. Notamment dans les 30 dernières minutes, différents plans d’une beauté et précision marquantes retracent les étapes de la fabrication et de la diffusion d’un journal : de l’encre au papier, des bureaux d’écriture aux usines, des usines aux points de vente.

Ainsi, ce long-métrage d’à peine deux heures n’est pas seulement une simple description de ce scandale, une simple narration de son origine et de sa diffusion,  mais bien une importante et nécessaire œuvre d’art sur l’émancipation de la femme dans la société, sur la liberté, le rôle mais aussi le fonctionnement technique de la presse. Pentagon Papers  résonne comme un éloge, un cri d’amour au monde de la presse et fait nettement transparaître sa nécessité dans les sociétés démocratiques à l’heure où les fakes news affluent sur les réseaux sociaux et où elle est sans cesse discréditée. Pentagon Papers exploite ainsi parfaitement et astucieusement ce scandale qui modifia en profondeur la triple relation entre médias et politique, politiques et citoyens, médias et citoyens.

Pierre Bosson