« Le monde est à toi » de Romain Gavras : vent de fraîcheur sur le cinéma français ?

« Le monde est à toi » de Romain Gavras : vent de fraîcheur sur le cinéma français ?

Le second long métrage du fameux fils-de, sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs, a fait son petit événement sur la croisette. Avec son casting de star et sa bande annonce efficace au son de PNL, Romain Gavras semblait vouloir rajeunir le cinéma français.

Synopsis :  François, petit dealer, a un rêve : devenir le distributeur officiel de Mr Freeze au Maghreb. Cette vie, qu’il convoite tant, vole en éclats quand il apprend que Danny, sa mère, a dépensé toutes ses économies. Poutine, le caïd lunatique de la cité, propose à François un plan en Espagne pour se refaire. Mais quand tout son entourage, Lamya son amour de jeunesse, Henri un ancien beau-père à la ramasse tout juste sorti de prison, les deux jeunes Mohamed complotistes et sa mère chef d’un gang de femmes pickpockets, s’en mêle, rien ne va se passer comme prévu !

On se laisse d’abord emporter par un divertissement agréable et accrocheur, qui porte au grand écran une esthétique YouTube ayant fait ses preuves sur le grand public (Konbini adore). L’image est léchée et la bande sonore noyée de musiques additionnelles : chanson française et rap, comme si le film voulait lier les générations, réconciliant le cinéma français traditionnel et la jeunesse. On voit ainsi par exemple Vincent Cassel bingewatcher des vidéos révélant la puissance des Illuminati sur son téléphone, source d’un running gag poussif.

En fait, le film semble rassembler les défauts des deux cultures. Il ressemble à un grand clip de rap, impressionnant et prétentieux, esthétisant et violent, mais sans aucune profondeur – impression doublée par la noyade musicale. Cassel et Adjani, quant à eux, sont d’un ridicule malheureux.  On dirait qu’ils tentent de rappeler leurs statuts à chaque seconde à l’écran, croyant porter le film par des cabotinages incessants et grotesques.

Globalement, le film se vautre dans le grotesque et le tape-à-l’oeil. A force de recherche d’efficacité et de jeunisme, il oublie toute finesse et laisse un arrière-goût grossier. On se sent un peu dans ce film comme dans un fast-food.

Le personnage principal, François, est peut-être le seul à amener un peu de complexité. Sensible et sincère, ridicule et courageux, il détonne de réalité dans ce métrage en plexiglas. L’interprète Karim Leklou essaie désespérément de lui donner de la nuance mais c’est mission presque impossible dans cette tornade bouffonne.

Loin de rajeunir le paysage cinématographique français, Le Monde ou rien paraît bien ringard et vain. Mais ces ingrédients et le mini-buzz qu’il a fait à Cannes permettent à Gavras d’espérer un sort positif en salles, après l’échec de son premier long-métrage sur la rébellion des roux.

John

« L’homme qui tua Don Quichotte » : la critique qui tua Terry Gilliam

« L’homme qui tua Don Quichotte » : la critique qui tua Terry Gilliam

Terry Gilliam est Don Quichotte. Il s’est battu durant 25 ans pour porter à l’écran l’œuvre de Cervantes : la première adaptation des années 2000 est malheureusement interrompue par le retrait de Jean Rochefort (dans le rôle de Don Quichotte), et la version finale a bien failli ne pas voir le jour à cause du producteur Paulo Branco. Pour comble d’infortune, Gilliam est victime d’un AVC avant le Festival et aurait bien pu ne pas concrétiser son projet…

Et maintenant, après 25 ans de besogne et de foire d’empoigne, Gilliam réalise son rêve. L’homme qui tua Don Quichotte a l’honneur d’être présenté hors compétition au festival de Cannes et de clôturer celui-ci. Alors, fantasme ou réalité ?

Terry Gilliam sur le tournage de « L’Homme qui tua Don Quichotte »

L’histoire est celle de Toby (Adam Driver), un réalisateur de pub qui revient sur le lieu de tournage de son film d’étudiant, une adaptation du Don Quichotte de Cervantes. Très vite, Toby est rattrapé par son passé et se confronte aux vestiges de son projet : le vieil acteur de Don Quichotte (Jonathan Pryce) est toujours possédé par son rôle et l’entraine dans une folle aventure de plus en plus surréaliste.

A travers le mythe qu’a entretenu ce projet, le film ne pouvait qu’être une référence aux multiples péripéties qu’a traversées Gilliam. Le réalisateur donne l’impression qu’il cherche davantage à adapter sa propre histoire que celle de Cervantes. Le film est par ailleurs très long (2h12) et laisse vite place à l’ennui. Pour cause, le schéma de narration est très classique (situation initiale, éléments perturbateurs, situation finale) et forme un cycle de péripéties délirantes et très prévisibles, mais dont l’enchevêtrement se révèle étouffant et assommant.

Malgré les références à sa période Monty Python, on taira l’humour grotesque qui rend le film d’une lourdeur irritante. Même le casting peine à sauver le film : Adam Driver semble ne pas être convaincu du rôle de Toby, ce qui peut se comprendre. Jonathan Pryce, quant à lui pas très attachant, nous fait regretter Jean Rochefort, le seul et unique Don Quichotte qui aurait valu le détour. Ainsi, le film est sans cesse en concurrence avec la légende de sa fabrication, et la même impression inévitable est ressentie par le spectateur : cette tentative est de trop et entache le mythe.

Le film reste néanmoins très sincère et en devient touchant. Tout d’abord à travers les nombreux clins-d’œil à la laborieuse réalisation du film, mais aussi les références à la filmographie de Gilliam. A cela s’ajoute une mise en scène fantasmagorique et hallucinante : Gilliam assimile sa folie artistique à celle de Don Quichotte, ce qui alimente le parallèle bien connu entre lui et son personnage.

Touchant oui, mais l’imaginaire de Gilliam prend un coup de vieux jusqu’à en perdre son charme, et les effets spéciaux ratés finissent par le rendre insoutenable. Finalement, il ne reste pas grand-chose à retenir du film et c’est tant mieux , car il n’aurait jamais dû quitter notre imaginaire. La légende se suffisait à elle-même. Pour les plus téméraires, le film est toujours en salle mais n’y restera pas longtemps… Le fantasme de Gilliam se termine et un festival prend fin, on espère les retrouver tous deux dans une meilleure forme !

Sebastien Charmettant

« Wildlife », portrait doux-amer d’une famille en crise

« Wildlife », portrait doux-amer d’une famille en crise

Trois tentatives, trois… La première non fructueuse, la deuxième également mais on aperçoit Paul Dano qui entre triomphalement dans la salle. La troisième tentative sera la bonne, après deux heures d’attente devant le cinéma… Alors Wildlife, premier film du jeune acteur Paul Dano, valait-il le coup ?

Paul Dano et Jake Gyllenhaal au Festival

Ils sont nombreux ces acteurs à se retrancher derrière la caméra. Après Ryan Gosling et son Lost River présenté à la sélection Un Certain Regard en 2014, Paul Dano ouvre la Semaine de la Critique 2018 avec Wildlife. Scénarisé avec sa femme Zoé Kazan et adapté du roman de Richard Ford, Wildlife rend compte de la dégradation d’un couple à travers les yeux de leur fils, Joe. Trois personnages (quatre pour la version spoiler) se partagent l’écran et produisent toute la force émotionnelle du film, car ce long-métrage brille par son casting 5 étoiles. Carey Mulligan interprète une mère à la fois rayonnante et froide, désenchantée par son mari qu’elle imaginait tout réussir. Jake Gyllenhaal est lui aussi très juste dans son rôle de père, absent et incapable de fournir à sa famille ce qu’elle attend de lui. Et au centre, un fils en détresse joué par Ed Ouxenbould, assiste impuissamment aux échecs de son père, aux réflexions de sa mère et à la séparation de ses parents qu’il croyait heureux. Paul Dano est fier de son casting et il a raison. Il les dirige avec brio dans des scènes de famille aussi touchantes que dérangeantes. On sait exactement où le film nous mène certes, mais la mère est une bombe à retardement et on attend le moment où elle craquera devant son fils, détruisant à jamais sa famille avec qui elle vivait heureuse une semaine plus tôt.

A la réalisation, Paul Dano ne prend pas de risques. Le film n’est pas très original, mais le résultat reste assez prometteur pour la suite. Sa caméra est minimaliste, chaque plan et chaque mouvement ont un sens précis. Le décor l’est aussi, l’histoire se déroulant dans le Montana des années 1960, chaque plan est une référence au peintre américain Edward Hopper. L’époque est même trop idéalisée, tout est beau et très épuré à l’écran. Le film s’inscrit dans cette vague de long-métrages indés au look carrément hipster (le film, sans surprise, était présenté au festival de Sundance). Cependant, il faut l’admettre, cela nous plait carrément !

Tout est beau certes, mais cette beauté contraste avec les nombreux défauts des personnages et le tout se confronte dans des scènes marquantes : la mère, savourant son insouciance et sa liberté retrouvée, danse chez son amant sous les yeux de son fils. Son fils qui, par conséquent, perd la liberté et l’insouciance qu’il vivait quand ses parents étaient toujours ensemble. A 14 ans, ce dernier doit prendre la responsabilité de son père parti au feu et veiller sur sa mère bipolaire.

Le film sortira sur les écrans le 19 décembre 2018 et l’ACD vous le conseille, de quoi se passer l’envie de se disputer en famille pendant les fêtes de fin d’année !

Sebastien Charmettant

 

Faut-il s’enflammer pour Fahrenheit 451 ?

Faut-il s’enflammer pour Fahrenheit 451 ?

Ramin Bahrani, réalisateur américain d’origine iranienne, s’est lancé dans Fahrenheit 451, reprise du roman éponyme de Ray Bradbury publié en 1953. Si la tâche n’était pas aisée, vu l’ampleur de l’œuvre de Bradbury et le film très réussi de Truffaut en 1966, l’idée de Bahrani fait sens. Il est présenté cette année à Cannes hors compétition.

Un matériel de départ intéressant…

En effet, le contexte est idéal pour ressortir des placards une œuvre souvent oubliée et pourtant directement en lien avec notre actualité. L’histoire se déroule aux Etats-Unis dans un cadre dystopique et futuriste, où la liberté d’expression a été totalement supprimée, les pensées restreintes et la création interdite. Toutes les œuvres d’art, et plus spécialement les livres, ont été brûlées par des brigades de pompiers spécialisées. On suit dans cette histoire le chef de l’une d’entre elles, Montag, qui au fur et à mesure de l’intrigue remet en question l’idéologie qu’il subit depuis sa naissance, et par extension sa propre raison de vivre.

Si ce sujet peut dans un premier temps rappeler les autodafés des nazis, le contrôle de la liberté d’expression est toujours aujourd’hui très fort dans certains pays et nombreux sont les artistes qui se voient censurés (en atteste l’hommage du festival à l’iranien Jafar Panahi et au russe Kirill Serebrennikov, deux réalisateurs sélectionnés à Cannes mais assignés à résidence par les autorités de leurs pays respectifs). Faire valoir ses idéaux est toujours un combat.

Bahrani développe aussi dans son film un autre sujet intéressant : l’intelligence artificielle, la surveillance et l’ultra-connexion. L’Etat, via « Yuxie », le futur d’Internet, contrôle et surveille les actions de chacun. Tout est connecté et rien n’échappe à son regard. La relation entre ces deux sujets rappelle sans aucun doute la place prépondérante que prend Internet dans nos vies et ce, souvent, au détriment des livres.

Avec un cadre pareil et un casting de qualité — Michael B Jordan (Creed, Black Panther) dans le rôle de Montag ou encore Michael Shannon (The Shape of Water) — Ramin Bahrani avait tout pour faire un bon film. Ce n’est cependant pas une réussite.

… auquel le film échoue à donner du sens 

Le premier mauvais choix dans ce film est l’univers visuel qui fait directement écho à celui de « Big Brother ». Ultra connecté, ce monde futuriste en devient faux et caricatural. Tous les évènements sont retransmis en direct sur les gratte-ciels, les gens réagissent avec des smileys tels des animaux sans âme et l’on s’y perd dans ce trop-plein d’attention. Si l’intention était bonne, la réalisation en fait trop et en devient presque ridicule. De plus, cela impacte négativement le reste de l’histoire puisque c’est cet univers qui occupe la première place, et ce davantage que les personnages et leur évolution au long du film. Introduire l’intelligence artificielle et la surveillance est une bonne chose, mais ça ne devrait pas être l’objectif principal du film.

Le deuxième gros point négatif est l’évolution et la profondeur des personnages, plus particulièrement Montag. Ce dernier est depuis la naissance formaté contre les livres et dans l’œuvre originale, le point intéressant est comment ce dernier les découvre petit à petit et se rend compte de leur importance. Ici, si Bahrani se fait plaisir à sortir un tas de citations de grands auteurs dont on ne comprend pas grand-chose, la relation entre Montag et les ouvrages est ultra simpliste. Il découvre Les Carnets du sous-sol de Dostoïevski, récit extrêmement riche et complexe, et après seulement une soirée passée à le lire en compagnie d’une résistante, Clarisse, se décide à trahir tout ce pourquoi il a vécu. Les flashbacks de son passé et de son père lui montrant des livres ne sont pas assez développés et ne permettent pas de rattraper ce qui aurait dû être traité avec épaisseur et subtilité. Si le capitaine Beatty (supérieur et ami de Montag) incarné par Michael Shannon est plus intéressant, puisqu’il se sait attiré par les livres mais préfère intérioriser cette envie pour ne pas rompre l’ordre établi, son rôle ultra caricatural de chef sans pitié et impassible le rend vide d’émotions.

Bilan

Sans des personnages profonds permettant de réellement prendre en compte l’importance et la puissance des livres, ce film devient rapidement un film d’action banal et sans grand intérêt. Pour preuve, une partie du film se consacre à une pseudo enquête visant à trouver les résistants. Mais ces derniers sont à peine une vingtaine et peinent donc à donner de l’ampleur au film.

Ce manque d’ampleur peut également se justifier du fait que seuls les Etats-Unis brûlent des livres dans cette version. Si cela peut nous rappeler Donald Trump et la tendance actuelle de fermeture des Etats-Unis vers l’extérieur, il devient alors presque impossible de créer un véritable enjeu, puisque l’on sait que tous ces livres sont encore bien vivants dans le reste du monde.

Si Fahrenheit 451 est une œuvre fondamentale dans la mise en garde contre le totalitarisme, sur l’importance de l’art et des messages qu’il fait passer, ce film ne parvient pas à mettre en place ces enjeux, pourtant primordiaux. Pour saisir au mieux ces enjeux, mieux vaut alors se référer au livre de Bradbury ou au film original de Truffaut.

Charles Vuillaume 

« L’Ange », le long métrage envoutant et démoniaque de Luis Ortega

« L’Ange », le long métrage envoutant et démoniaque de Luis Ortega

Présenté cette année au festival de Cannes dans la catégorie Un Certain Regard, El Ángel (l’Ange) est un long métrage Argentin réalisé par Luis Ortega et produit par Pedro Almodóvar (rien que ça). Il s’agit d’un biopic détonant et édulcoré qui transporte dans un univers à la fois pop et kitsch qui ne peut laisser indifférent.

Dans l’Argentine du début des années 70, le jeune Carlitos, 17 ans, enchaîne les petites frappes au sein de son quartier; il vole et s’introduit dans de luxueuses propriétés dans l’innocence la plus totale. Tout cela sous le regard impuissant de ses parents qui tentent de le raisonner avec laxisme mais se laissent facilement duper par la candeur du jeune homme au visage d’ange. Cela sera sans compter sur la rencontre entre Carlitos et Ramon, un camarade de lycée dont le père, un ancien détenu, l’aide à organiser divers cambriolages et délits en tous genres.

C’est dans cet univers décalé qu’évolue ce personnage attachant, au sourire poupon et aux boucles blondes. C’est là que se cache l’aspect tant pernicieux qu’envoutant de ce film : Carlitos n’a aucunement conscience des notions de bien ou de mal, ce qui fait de lui un tueur sans merci, particulièrement brutal. La mise en scène insiste sur cette dualité ange/démon, cette gaité brutale qui semble ici être réinventée, loin de standards un peu gnangnans. Ce film s’ancre d’ailleurs dans le courant du « nouveau cinema Argentin » qui qualifie un cinema qui parle de son pays tout en adoptant des codes cinématographiques universels, pour autant détachés de considérations commerciales. Ce cinéma se développe (Juan José Campanella qui avec Dans ses yeux reçut en 2010 l’Oscar du Meilleur film étranger) mais mérite un soutien constant. Luis Ortega déplore d’ailleurs le fait que « les exploitants vont seulement projeter ceux (les films) qui rapportent de l’argent, sans rapport avec le reste. Il existe très peu de salles en dehors de celles qui sont strictement commerciales. ».

Sans omettre que ce long métrage est bel et bien un biopic. Carlos Eduardo Robledo Puch fut bien un tueur en série. Surnommé « l’ange de la mort », il est condamné à perpétuité en 1980 pour quelques 42 vols, 11 meurtres, diverses agressions et j’en passe. Puch est d’ailleurs le plus ancien détenu Argentin. Il est incarné par le jeune acteur Lorenzo Ferro, qui frappe par sa ressemblance mais aussi par son jeu, incroyablement juste et qui retranscrit très bien l’amoralité juvénile de ce malfaiteur. Luis Ortega confie justement à ce propos : « J’ai appris à choisir un enfant qui n’avait jamais joué auparavant, et à travailler avec lui, jour et nuit, jusqu’à ce qu’il ait l’apparence et la confiance d’une star de ciné. ».

En haut: Carlos Eduardo Robledo Puch lors de son arrestation. En bas: Lorenzo Ferro dans El Ángel. 

Chloé Daveux

« Heureux comme Lazzaro » : conte merveilleux ou récit sociétal?

« Heureux comme Lazzaro » : conte merveilleux ou récit sociétal?

Après Le Meraviglie (Les Merveilles) et son triomphe au festival de Cannes en 2014 (Lauréat du Grand Prix), Alice Rohrwacher réitère son expérience cannoise avec son 3ème long-métrage : Lazzaro Felice (Heureux comme Lazzaro)

Nominé pour la Palme d’or – remportée par Hirokazu Kore-eda pour Une affaire de famille– , la réalisatrice italienne est néanmoins récompensée par le Prix du scénario (ex-aequo avec Trois Visages de Jafar Panahi).

Synopsis 

Dans un hameau du fin fond de la campagne italienne (« L’Inviolata »), un groupe de paysans aux liens très étroits servent la marquise Alfonsina de Luna et sa famille. Bien que le statut de « marquise » pourrait situer le récit à des siècles de l’époque actuelle, l’histoire se déroule en réalité dans la seconde moitié du XXème siècle. Parmi ces paysans, le jeune Lazzaro, adolescent béat et simplet n’échappe pas à cette chaîne d’exploitation. Les paysans eux-mêmes abusent de son excès de bonté et d’altruisme. Lorsque Lazzaro tombe d’une falaise et se réveille – miraculeusement – des décennies plus tard, le récit s’ancre alors dans le monde moderne, avec ses chemins de fer, ses banques et sa société de consommation.

Diptyque d’un esthétisme pastoral et merveilleux, le récit oscille entre le conte de fées et la critique sociétale.

Deux époques pas si différentes…

Si le saut temporel marqué par la « fausse » mort de Lazzaro aurait pu constituer une véritable rupture entre deux époques à priori diamétralement opposées, il permet surtout de mettre en évidence les similarités entre ces deux périodes : une situation sociale au fond inchangée, la persistance d’une forme d’exploitation des plus démunis (le passage du servage à une forme d’exploitation plus moderne) et le vice humain.

En effet, la médiatisation du scandale de l’exploitation des paysans par la marquise Alfonsina de Luna aurait pu constituer les prémices d’une amélioration de leurs conditions, mais il n’en est rien. Même dans un monde moderne, l’entourage de Lazzaro est marginalisé, ouvertement et aux yeux de tous. Alice Rohrwacher ne fait bien sûr en aucun cas l’éloge d’un monde paysan. Mais à travers cette évolution, elle permet la critique du monde actuel : submergé par l’individualisme (au sens courant du terme), où les inégalités sociales persistent et s’accroissent, où la magie s’estompe, et où Lazzaro fait malheureusement figure d’intru.

Toutefois, une mutation sociale et structurelle

La réalisatrice italienne parle très justement du « passage d’un Moyen Âge matériel à un Moyen Âge humain » pour décrire l’évolution de la société italienne et de ses mentalités durant les dernières décennies. La deuxième partie du diptyque illustre ainsi l’exode rural et les crises de logement qu’a connus l’Italie des années 1950-1970. Nous pouvons voir les proches de Lazzaro s’entasser dans des habitations de fortune au bord des chemins de fer.

Ainsi, si la modernité matérielle avec l’exode rural s’est installée, les considérations humaines semblent diminuer, dans une société de plus en plus sauvage et dans laquelle les liens sociaux s’affaiblissent, là où même les anciens paysans paraissent  avoir succombé.

Par exemple, le rejet initial de Lazzaro par son entourage, lorsqu’il réapparaît des décennies plus tard, témoigne de ce processus de « déshumanisation ». Même s’il existe des raisons à ce refus, il représente à lui seul l’anéantissement et le rejet de toutes les vertus propres à l’Homme dans sa conception la plus pure : la sensibilité, la générosité, la bonté…

Lazzaro : une figure christique 

C’est par Lazzaro, un personnage simplet, que réside le tour de force réalisé par Alice Rohrwacher. A travers le regard émanant des yeux écarquillés de son personnage, la cinéaste arrive à faire ressortir les lacunes du monde moderne. Mais ce n’est pas tout. En inculquant une dimension religieuse – voire divine – à l’adolescent, elle crée un véritable antagonisme entre Lazzaro et le monde dans lequel il vit, comme s’il n’était pas à sa place. Allégorie de la bonté, Lazzaro est aux antipodes des attitudes actuelles. Il est tout sauf individualiste, il est charitable, altruiste et bon.

Ce saint, cet antihéros permet alors un éloge à la bonté – comme si rien ne pourrait alors lui arriver et qu’il serait en permanence protégé par un élément supérieur, divin – ainsi que la mise en exergue d’un individualisme croissant et d’une modernité discutable. En effet, son innocence, sa bénignité l’élève d’un point de vue moral au-dessus des hommes. Lazzaro se fait dominer mais Lazzaro ne se plaint pas et s’en sort toujours (ou presque), même lorsqu’il tombe du haut d’une falaise…

Un véritable conte merveilleux

Le point de vue précédent donne l’illusion que Lazzaro Felice n’est qu’une simple chronique sociale. Ce n’est pas le cas. Avec son esthétique bucolique et merveilleuse, Alice Rohrwacher signe un véritable conte de fées dans une première partie pleine de justesse et de maîtrise. Les nombreux plans exaltant la beauté des paysages de la campagne italienne, le personnage de Lazzaro et sa dimension christique, donnent un caractère poétique à cette réalisation et  font passer au second plan un des enjeux de cette partie : l’exploitation scandaleuse des paysans dans un monde ayant rompu avec la féodalité, et ce depuis un bon moment.

La seconde partie,  bien que s’ancrant dans le réel et s’apparentant presque à un documentaire, maintient cependant la symbolique religieuse. Comme en témoigne la scène dans laquelle Lazzaro attire majestueusement vers lui les symphonies qui retentissent dans l’Eglise, ou bien lorsqu’un loup apparaît dans la scène finale (dont la signification est floue : divinité ? symbole de solitude ?)

Bilan 

Ainsi, au premier regard, ce film peut paraître naïf et beaucoup trop simplet dans son approche de la société italienne et de ses mutations lors des dernières décennies : l’Homme s’individualise, devient ce bon gros méchant produit d’un diabolique capitalisme sauvage et de la modernité. Il n’en est rien. Ce long-métrage apporte au contraire une réelle réflexion sur le monde moderne par le prisme de ses manquements : Lazzaro et ses valeurs, Lazzaro et son comportement, Lazzaro et sa conception du monde et des gens.

Mais avant tout, Alice Rohrwacher aborde ces différentes thématiques de manière légère,  à travers un récit merveilleux et poétique dans lequel Lazzaro est le héros-prophète. Une ode à la bonté, à une manière de vivre et de considérer l’humain. Une fois le film terminé, après avoir quitté la salle obscure, on ressort avec l’impression d’avoir rêvé ; avant tout.

Pierre Bosson

« Mon tissu préféré » ou l’étoffe des songes

« Mon tissu préféré » ou l’étoffe des songes

Premier long métrage de la réalisatrice syrienne Gaya Jiji, Mon Tissu Préféré est présenté au Festival de Cannes à la sélection Un Certain Regard.

Synopsis 

Damas, mars 2011. La révolution commence à gronder. Nahla est une jeune femme de 25 ans, tiraillée entre son désir de liberté et l’espoir de quitter le pays grâce au mariage arrangé avec Samir, un syrien expatrié aux États-Unis. Mais Samir lui préfère sa jeune sœur Myriam, plus docile. Nahla se rapproche alors de sa nouvelle voisine, Madame Jiji, qui vient d’arriver dans l’immeuble pour ouvrir une maison close.

Intérieurs

Mon tissu préféré se déroule presque entièrement à l’intérieur de l’immeuble, soit dans le domicile familial, soit dans la maison close située deux étages au-dessus. La réalisatrice a ainsi choisi de filmer, à différents niveaux, le huis clos entre des femmes enfermées, s’inspirant de Cris et Chuchotements de Bergman. A cette image, la caméra devient la voix intérieure de Nahla.

Ainsi, dans l’appartement d’en bas, les plans sont fixes car les personnages coincés. Mais dès qu’on monte chez Jiji, il y a plus de mouvement : l’héroïne commence à se libérer et à se développer. On remarquera par ailleurs que le personnage de Madame Jiji a le même nom que la réalisatrice, ne serait-ce pas là une manière de déclarer que le cinéma permet de s’évader et de s’élever (au moins deux étages plus haut) ?

Cette dichotomie peut sembler simpliste, mais elle ne fait que mieux ressortir toutes ces forces qui oeuvrent dans le sens de l’oppression : Nahla y est exposée en sa qualité de femme, de femme arabe et de citoyenne syrienne en temps de guerre. Au demeurant, les personnages sont assez complexes pour que le film ne tombe pas dans une vision manichéenne tranchée au sabre.

Les rêves interdits

Le point de départ du film se situe, confie Gaya Jiji, à la frontière des rêves interdits. En premier lieu celui de faire du cinéma, ce qui est très compliqué en Syrie. « Je ressentais que je n’avais même pas le droit d’avoir ces grands rêves et encore moins de les exprimer, de proclamer ce que j’ai envie de dire.»

Il y aussi tous les désirs tus, la sexualité féminine, le rapport au corps… Dès lors, ces droits fondamentaux s’expriment par le rêve. A intervalles quasi-réguliers, le film est entrecoupé des rêves de Nahla, où on la voit avec un homme après l’amour. Elle y porte par ailleurs une chemise de nuit en soie, son tissu préféré. Ici, les rapports sont sensuels et sensoriels : le tissu touche le corps. Même la musique associée à ces scènes retranscrit le frottement d’une étoffe caressée.

Une figure symbolique

Les prostituées de Madame Jiji reçoivent régulièrement un militaire et lui racontent, à sa demande, toujours la même histoire. Nahla finit par se prêter au jeu, mais uniquement pour déformer le récit et froisser le plaisir de celui qui représente la violence de l’Etat. Cet événement clé de l’intrigue signe le début de son émancipation et fait d’elle une Shéhérazade en puissance.

En réalité, l’histoire est celle du prophète Joseph telle qu’elle a été énoncée dans le Coran. L’allusion n’est pas explicite, mais le rapprochement symboliquement parlant. Pour ne retenir que ces éléments : le prophète Joseph a le don d’interpréter les rêves et se laisse guider par eux, il se fait injustement emprisonner par Zuleïkha, la femme du pharaon, et il fait recouvrer la vue à son père au simple contact d’un bout de tissu.

Ce récit coranique a une place centrale dans la culture arabe et a été réinvesti dans plusieurs contextes. Plus particulièrement, le personnage du prophète a été réapproprié et brandi par les militants du Printemps arabe comme une figure de résistance, et symbolise jusqu’à ce jour le triomphe sur l’injustice.

Crever la bulle 

Cette section ne concerne pas l’oeuvre, mais je tenais à mettre en lumière ce qui suit.

Manal Issa, l’actrice qui joue le rôle de Nahla, s’est révélée particulièrement convaincante et à la hauteur de l’héroïne. Mais outre ses qualités d’interprétation, elle a beaucoup fait parler d’elle en raison de sa prise de position sur le tapis rouge. Elle a en effet brandi une pancarte sur laquelle on pouvait lire « Stop the attack on Gaza », le lendemain du massacre à Gaza qui a fait une soixantaine de morts.

Il faut rappeler que l’actualité peine à crever la bulle cannoise. Ce n’est évidemment pas le sujet du festival. Il n’en demeure pas moins que c’est l’un des événements les plus médiatisés au monde, avec ses montées des marches et son tapis rouge : summum du star système. Alors, dans un lieu entièrement dédié à la conjuration des égos, on ne peut qu’apprécier que l’on détourne la caméra une seconde du strass et paillettes, au risque de profaner le temple de Narcisse.

Youssef Bricha

« Les Oiseaux de Passage », prophétie sanglante du narcotrafic en Colombie

« Les Oiseaux de Passage », prophétie sanglante du narcotrafic en Colombie

Alijuna , Walapuinje, Puchipu et Apüshi, ce sont les mots en wayuunaiki permettant de résumer ce film : étranger, rêves, porte-parole et famille.

Après avoir connu un succès mondial pour son dernier film (L’Etreinte du Serpent, nominé aux Oscars il y a deux ans), Ciro Guerra revient à Cannes pour ouvrir la Quinzaine des Réalisateurs avec son dernier long métrage, Les Oiseaux de Passage (Pájaros de verano). Il raconte l’essor du narcotrafic, un fléau qui hante jusqu’à nos jours l’ensemble de la société colombienne, mais dans un milieu qui nous est moins connu : celui des tribus indigènes.

Ce film n’est pourtant pas un récit purement historique. Il se base sur des faits réels et y ajoute du réalisme magique, permettant ainsi de profiter d’un certain surréalisme assez caractéristique des histoires indigènes traditionnelles. Ce qui rend parfois cette tragédie quasi psychédélique, notamment grâce aux couleurs.

Nous sommes plongés dès le début du film dans la culture Wayuu, une tribu résidant au nord de la Colombie. Nous découvrons ses coutumes et ses mœurs, avec pour élément central la place prépondérante qu’a la famille au sein de cette communauté. Ce polyptyque divisé en 5 chants illustre alors l’ascension puis la chute de ceux qui s’enrichissent grâce au narcotrafic.

Le premier chant introduit le personnage de Rapanuï , un demi-indien qui convoite la fille de la matriarche Wayuu. Pour l’épouser, il se voit obligé de réunir une dot importante. Il décide alors de faire affaire avec les gringos, déclenchant de cette façon le marché du narcotrafic. C’est une histoire de famille, d’orgueil et d’un héritage traditionnel qui perd sa place face à une modernité souillée par l’avarice.

Les Oiseaux de Passage a été codirigé par la femme et productrice de Ciro, Cristina Gallego. Le film a une cinématographie véritablement épatante et réussit à mettre en place des variations de rythmes subites,  avec des scènes de violence qui escaladent (très) rapidement, comme une belle chanson de 2h02min.

En tant que colombien j’ai apprécié ce film qui offre un regard non romanesque du narcotrafic, tout en en montrant les effets réels qui sont très néfastes. Temporellement, il précède les « Narcos » et permet de comprendre comment ces figures ont réussi à exploiter le marché créé par cette tribu. Ce film réussit surtout à montrer à quel point cette culture frappe la société colombienne même dans les régions les plus reculées, et comment l’avarice peut porter atteinte à des individus, à des noyaux familiaux et à la société dans son ensemble.

Les Oiseaux de Passage passe au Forum des Images le 2 juin 2018 (5 euros la place) donc n’hésitez pas à aller découvrir ce merveilleux voyage.

David Rivera

« Une affaire de famille », fine chronique des liens du sang et du coeur

« Une affaire de famille », fine chronique des liens du sang et du coeur

La 71ème édition du festival de Cannes a déçu : une sélection discrète, un festival trop timide souligné par une faible fréquentation, l’absence de grandes stars et de grandes révélations cinématographiques. Pourtant, la Palme d’Or attribuée à Manbiki Kazoku (Une affaire de famille) de Hirokazu Kore-Eda ne nous déçoit pas.

Après The Third Murder, un thriller judiciaire passé inaperçu, Kore-Eda complète de nouveau son analyse de la famille à travers l’œil des enfants. Shota, un jeune garçon, est entrainé par son père dans une vie marginale rythmée par les vols à l’étalage. Un soir, ils décident de recueillir Juri, une jeune fille visiblement maltraitée. Accueillie dans la maison familiale, une vieille baraque isolée en plein Tokyo, Juri finit par prendre part à leur quotidien. Un quotidien partagé entre des divertissements en famille et des magouilles à la limite du légal.

De là naît toute la complexité du film, Osamu et Nobuyo (les parents) ne sont pas moins que des kidnappeurs et voleurs, sans mauvaises intentions certes, mais déjà bien au-delà des mœurs japonaises. Et pourtant, les scènes intimes rendent le spectateur rapidement complice. On savoure la poésie du quotidien et les petits délits que chacun commet (même la grand-mère n’y échappe pas). Kore-Eda réussit son pari car on finit par ne plus vouloir les quitter : on a le sentiment qu’après Juri, c’est nous que la famille a adopté.

Le cinéma de Kore-Eda reste très traditionnel, et séduira les amateurs de cette « hype japonaise ». Sa caméra, très humble, s’immisce dans l’intimité des personnages jusqu’à surprendre les parents savourant un bol de nouilles froides sous l’orage avant de retrouver une vie sexuelle jusque-là oubliée…

Une affaire de famille suggère que le bonheur en société se trouve dans les liens qui se forment avec le cœur et non les liens du sang. Cette morale aura du mal à être acceptée par le public japonais mais touchera le public français. En effet, le film dénonce les effets néfastes de la division de la société japonaise, entre la classe moyenne et les élites, une situation que Kore-Eda attribue en partie à la politique menée par Shinzo Abe. Il ne faut tout de même pas voir un choix politique pour la Palme d’Or, mais la récompense d’un grand film Japonais qui rayonnera à l’international (le prochain film de Kore-Eda aura un casting frenchie) !

Sebastien Charmettant