Quand un styliste devient réalisateur : A Single Man & Nocturnal Animals de Tom Ford

Quand un styliste devient réalisateur : A Single Man & Nocturnal Animals de Tom Ford

Tom Ford. Ce nom vous dit sûrement quelque chose. Peut-être l’avez-vous croisé lors de vos achats de Noël, ou lors d’un détour dans les rayons parfumerie et haute couture. Si le talent du styliste américain est aujourd’hui incontesté, ses créations cinématographiques restent quant à elles méconnues du grand public. Or, la délicatesse de son esthétique et la profondeur de ses scénarios méritent d’être mises en avant. Ainsi, en attendant la potentielle réouverture des cinémas, je vous propose de découvrir (ou redécouvrir) le travail d’un réalisateur encore trop peu projeté dans nos salles.

    Tom Ford n’a certes que deux films à son actif: A Single Man ( 2009) et Nocturnal Animals (2016). Mais ses deux réalisations laissent déjà entrevoir un style scénaristique et artistique qui lui est propre. Ses connaissances dans le métier de la mode sont perceptibles et réutilisées au travers de son le travail précis et réfléchis des corps et des postures des acteurs. Les choix des costumes, des couleurs et des lumières sont également très importants car ils reflètent les évolutions psychologiques des personnages: la haute couture influence donc très fortement ses films.

A Single Man raconte l’histoire tragique de George Falconer (joué par Colin Firth) un professeur d’anglais vivant dans les années 60 aux Etats-Unis, dévasté par la mort de son amant, Jim. N’arrivant pas à faire le deuil, le suicide est pour lui la seule issue acceptable. Mais diverses rencontres l’amèneront à reconsidérer sa décision. Le travail sur les couleurs est flagrant dès les premières minutes du film : elles correspondent à l’état d’esprit meurtri du protagoniste. Elles sont donc vouées à évoluer au fur et à mesure de l’intrigue. En effet, les images sont d’abord ternes, dans les tons gris et sépias : le monde n’a plus aucune saveur pour Falconer, dont il critique le consumérisme et le manque de passion. Toutefois à mesure que le film avance, des couleurs chaudes (et notamment le orange et le rouge) dominent à l’image : ses couleurs symbolisent le feu dévorant de la vie et de l’amour renaissant. La photographie est esthétiquement très réussie : le réalisateur insiste sur les regards des acteurs grâce à des très gros plans sur leurs yeux qui mettent ainsi en valeur le jeu d’acteur très subtil de Colin Firth , Julianne Moore et Nicholas Hoult. Les corps et les mouvements sont sublimés par des plans tournés au ralenti : les muscles sont saillants et les déplacements sont presque chorégraphiés notamment dans la scène d’ouverture ou le corps nu et diaphane et Colin Firth bouge et danse sous l’eau . On voit d’ailleurs à l’écran apparaître le mannequin espagnol Jon Kortejarena ( mannequin phare des défilés Tom Ford) qui pousse à son paroxysme l’idée de  perfection et de beauté des corps, source de désir chez le professeur.

Nocturnal Animals est en revanche un thriller beaucoup plus angoissant, grâce à un récit enchâssé et complexe. Le spectateur suit simultanément la vie de Susan Morrow ( jouée par Amy Adams), une galeriste d’art déprimée par un mariage et un métier qui ne lui conviennent pas. Alors que son mari s’absente, Susan reçoit de la part de son ex mari, Edward Sheffield ( Jake Gyllenhaal), un roman qui lui est dédicacé. A l’histoire initiale s’ajoutent alors les souvenirs de cet amour passé, et la découverte de ce mystérieux livre à l’intrigue policière violente et dérangeante. Les trois niveaux de narrations s’entremêlent, sans jamais toutefois perdre le spectateur grâce à un casting de très bonne qualité, autant dans les rôles principaux que secondaires ( soutenus par Aaron Taylor-Johnson et Michael Shannon)

 

    On retrouve dans ce second long métrage l’esthétique déjà caractéristique du réalisateur. Tom Ford insiste sur le regard de ses personnages, qui en disent parfois bien plus sur leur état psychologique que leurs actes ou leurs paroles. Les yeux représentent la folie, l’obsession et la fatigue des protagonistes: ils sont lourdement maquillés de violet chez Susan pour montrer son vieillissement prématuré ou encore profondément cerné chez Edward, térassé par la disparition de sa femme et de sa fille.  Le suspense et le rythme sont maintenus tout au long du film, surprenant le spectateur jusqu’aux dernières minutes par sa cruauté. Il faut tout de même rester attentif afin de ne pas perdre le fil de l’histoire et pour apprécier tout le travail minutieux de l’image et de l’écriture. Par exemple, la couleur rouge associée à Susan se retrouve dans le livre autour du personnage joué par Aaron Taylor Johnson: c’est un indice laissé par le réalisateur qui révèle les liens métaphoriques entre les trois intrigues qui se répondent entre elles. Plus qu’un thriller psychologique, le film est une métaphore de la vengeance d’Edward sur sa rupture avec Susan.

Je vous incite donc à visionner ces deux films ; tous deux d’une durée assez courte ( moins de deux heures chacun), pour mieux comprendre le travail esthétique et scénaristique particulier de Tom Ford .Son rapport avec le monde de la mode fait de lui un réalisateur assez « atypique » et reconnaissable dans le domaine du cinéma.

Mank, David Fincher (2020)

Mank, David Fincher (2020)

Les productions Netflix souffrent d’une mauvaise réputation, souvent à raison. Le dernier film de David Fincher (Fight Club, Seven) vient faire taire les mauvaises langues. Filmé en noir et blanc, se déroulant dans les années 1930, racontant l’histoire d’un scénariste, Mank est une œuvre audacieuse et parfaitement réalisée, mais qui ne plaira pas à tout le monde. 

Le film retrace la vie tumultueuse d’Herman Mankiewicz, Mank pour les intimes, le scénariste en charge de l’écriture de Citizen Kane. Entre alcool, jambe cassée, folie hollywoodienne, la personnalité de Mank fascine et captive. Gary Oldman, à l’aise dans ce genre de rôle, incarne le scénariste de manière plus que convaincante. Le reste du casting (Lily Collins, Charles Dance …) est tout autant pertinent, malgré une différence d’âge critiquable. L’histoire alterne entre le passé de Mank et le présent de l’écriture du film d’Orson Welles, les allers-retours narratifs donnant un rythme soutenu au tout. On comprend rapidement que Mank s’inspire de sa propre expérience pour écrire, et chaque rencontre du film devient une sorte d’écho aux personnages de l’œuvre de Welles. La réalisation extrêmement précise de Fincher vient sublimer cette histoire qui rend véritablement hommage au monde du cinéma, tout en critiquant Hollywood au passage. 

Et maintenant, la question que tout le monde se pose : est-il nécessaire d’avoir vu Citizen Kane pour comprendre Mank ? La réponse est à la fois encourageante et décevante. Mank dispose de qualités indéniables et ce serait dommage de passer à côté de ce film pour cette seule raison. Mais, (il y a forcément un mais), Mank suit une narration intense et peut-être trop compliquée. Les différents cadres temporels et spatiaux, le nombre de personnages secondaires, les dialogues rapides et s’enchaînant sans trêves donnent parfois le tournis. Cette ambiance rythmée est en parfaite cohérence avec la personnalité de Mank, qui est brouillon, joueur, alcoolique, cynique et drôle, mais n’offre que peu de prises au spectateur distrait. 

 Voir Citizen Kane au préalable serait donc important pour ne pas être trop perdu ? 

Finalement, je crois bien que non. Ce qui peut déboussoler le spectateur au détour d’une scène, c’est avant tout le contexte historique. Entre le Bank Holiday de Roosevelt, la grande dépression, la montée du fascisme, le passage du cinéma muet au cinéma parlant, et l’empire médiatique d’Hearst, le contexte des années 1930 est omniprésent dans le film. Pas besoin d’un cours d’histoire pour comprendre, mais Mank n’est pas forcément la meilleure distraction pour un dimanche soir en famille. (Tout dépend de sa famille, évidemment). 

Faut-il regarder Mank ? Oui, assurément, c’est un excellent film qui change des productions téléguidées habituelles. À l’image du long-métrage de Welles, celui de Fincher se veut exigeant et profond. Le pari est risqué mais apparemment réussi.