été ciné 2020 – film #6 : Le fabuleux destin d’Amélie Poulain, une douce ode à la vie

été ciné 2020 – film #6 : Le fabuleux destin d’Amélie Poulain, une douce ode à la vie

En 2001, se révèle au cinéma français et international le talent de la jeune actrice encore peu connue, Audrey Tautou. Elle nous livre alors une délicate interprétation du personnage d’Amélie Poulain dans le long métrage éponyme. En ressort une comédie romantique dont le succès ne se fait pas attendre, mais tout de même critiquée dans la communauté cinéphile pour son aspect trop utopique et peu représentatif de la France. Le réalisateur nous plonge dès le début du film dans un Paris mythique et fantasmé, le Paris d’Amélie. Idéalisé, romancé, coloré, on voit Montmartre et son quartier à travers les yeux joyeux et enfantins de la jeune femme. Amélie Poulain a 24 ans mais a gardé son âme d’enfant. Ce qu’aime Amélie c’est les petits bonheurs simples de la vie ; briser la croûte d’une crème brulée ou faire des ricochets sur le canal Saint-Martin. Son existence est rythmée par toutes les petites attentions qu’elle apporte à son entourage haut en couleur, au point d’en délaisser sa propre vie. Son destin bascule enfin lorsqu’après un concours de circonstance, elle se met en quête d’un jeune homme, aussi étrange et unique qu’elle.

 

Madeleine de Proust ou petit trésor retrouvé dans un vieux grenier, chaque détail du film cherche à réveiller l’enfance ou la nostalgie du spectateur. De la bande originale mythique de Yann Tiersen aux détails rétro d’un vinyle ou d’un appareil argentique, en passant par une image aux couleurs saturées, on aime ce doux retour dans le temps. L’identité visuelle polychrome aux tendances sépia est reconnaissable entre mille. Un jaune, un vert et un rouge criard éveillent instantanément la curiosité et l’attrait de chacun. Au-delà d’un aspect années 60 très agréable, les couleurs sont choisis minutieusement et révèlent le ton que Jean-Pierre Jeunet veut donner au film. Alors que la plupart des décors et des costumes sont essentiellement verts ou jaunes parsemés de rouge, Amélie se détache de ce décor et rayonne entièrement de cette couleur chaude. Elle pétille de sa bonne humeur et égaye autant le film que tous les personnages avec leurs petits problèmes du quotidien. On a l’impression que chaque décor se teinte de ces couleurs et se détache du reste dès le passage d’Amélie, comme la petite épicerie au coin de sa rue.

Amélie Poulain c’est une histoire d’amour, de vie, un vent de fraicheur et de tendresse sur un cinéma français dramatique. Se plonger dans les yeux d’Amélie c’est faire le pari d’une humanité en laquelle on a cessé de croire. Jean-Pierre Jeunet réussi pendant 2h à nous faire oublier un quotidien morose pour suivre l’aventure fantasque d’une jeune fille en quête de vie. Amélie est une rêveuse, loin d’abandonner tout espoir, elle façonne le monde à son image pour le rendre plus humain, plus bon, plus Amélie. Elle réussit à réveiller en nous le brin de nostalgie qui nous fait sourire. Ce film peut paraitre niais ou surfait pour certains, mais c’est ce Paris coloré et cette romance idyllique qu’on aime et qui nous met du baume au cœur. C’est un film simple, sans prétention scénariste qui souhaite nous livrer un récit sur les charmes discrets de la vie, ses petits plaisirs et fantaisies qui rendent heureux. « Les temps sont durs pour les rêveurs » s’exclame avec justesse un des personnages, et c’est pour cela qu’on aime s’émerveiller avec Amélie.

 

Sophie Pinier

été ciné 2020 – Film #5 : La femme de mon frère : la vie en rose (et bleu)

été ciné 2020 – Film #5 : La femme de mon frère : la vie en rose (et bleu)

En cette période estivale parfois caniculaire, rien de tel que de s’immerger dans le Québec enneigé de « La femme de mon frère », et dans la fraîcheur de ses personnages. Sophia, jeune doctoresse en philosophie sans emploi, cherche un sens à sa vie… Rien que ça ! Avec son frère et colocataire Karim, les réflexions aussi profondes qu’absurdes fusent, leur complicité est palpable et attendrissante. C’est donc avec un décalage particulièrement bien trouvé qu’est abordée l’angoisse de Sophia, conséquence directe des multiples injonctions qui pèsent sur elle (et sur beaucoup de femmes) : trouve un conjoint, aie des enfants… Entre un frère amoureux d’une femme qui semble parfaite – belle, attentionnée, confiante, en pleine réussite professionnelle -, et des amis satisfaits de leur couple, de leur emploi ou de leurs enfants, l’étau se resserre progressivement autour de Sophia.

Le choix des couleurs dans ce film récompensé à Cannes (Prix coup de cœur du jury de la sélection « Un certain regard ») n’a rien d’anodin. C’est principalement la prédominance du rose et du bleu qui marque le spectateur ; très genrées, ces couleurs rappellent les jouets roses des petites filles les enfermant insidieusement dans un rôle de mère. Outre ce choix symbolique, le plaisir du jeu avec les couleurs de Monia Chokri se ressent dans le choix des décors, des costumes et du maquillage. Comment ne pas citer les tenues éclatantes de l’incroyable Jasmin ? N’importe quel arrêt sur image prouve l’inventivité de la réalisatrice.

Le film est à la hauteur de ses couleurs : vif, éblouissant, faussement gai. Les répliques entre Sophia, drôle et cynique, d’un pessimisme et d’une misanthropie fièrement affichés, et ses parents rêveurs et idéalistes sont incisives. La qualité des dialogues se dévoile tout autant dans les joutes verbales entre Sophia et Karim. Nombreuses sont les scènes frôlant le burlesque (comme celle, mémorable, d’un repas familial explosif), qui invitent le spectateur à porter un regard à la fois moqueur et attendri sur les personnages. Sous ses faux airs de farce, « La femme de mon frère » traite ainsi d’une question délicate et pourtant universelle, celle de la signification de l’expression « réussir sa vie » : quelles sont les conditions de cette réussite, et peut-on réellement les établir soi-même ? En clair, puis-je me défaire de la définition qu’en donne mon entourage, voire la société ? C’est pourtant avec beaucoup de luminosité (visuellement et métaphoriquement) que Monia Chokri s’attelle à ces questionnements, et éblouit.

 

Aude Laupie

été ciné 2020 – film #4 : Profession : reporter, point de fuite perpétuel

été ciné 2020 – film #4 : Profession : reporter, point de fuite perpétuel

Quel est le rôle de la couleur au cinéma ? Qu’est-ce qui fait d’un cinéaste un grand coloriste ? Selon Gilles Deleuze, « Si Antonioni est un grand coloriste, c’est parce qu’il a toujours cru aux couleurs du monde, à la possibilité de les créer, et de renouveler toute notre connaissance cérébrale » (Cinéma, vol. 2. L’image-temps, p. 266). À défaut de livrer une réponse limpide à nos questions, cette phrase poétique de Deleuze a le mérite d’attiser la curiosité pour le travail d’Antonioni, dont Profession : reporter est l’un des plus beaux films. Sorti en 1975 et nommé à Cannes pour la Palme d’Or, il raconte le questionnement identitaire, la disparition, la quête de sens.

Le reporter est David Locke (Jack Nicholson), un journaliste relativement connu, marié et père d’un enfant adoptif. Alors qu’il doit faire un reportage sur une guerre civile dans un pays d’Afrique dont on nous ne dit pas le nom, David Locke peine à retrouver ses interlocuteurs, personne ne semble le comprendre et il se retrouve finalement seul au milieu du désert, sa Land Rover enlisée dans le sable. Échoué dans un hôtel d’une petite ville désertique, Locke fait la rencontre d’un autre David, David Robertson, un homme qui lui ressemble étrangement. Lorsque Locke trouve Robertson mort dans sa chambre, frappé par une crise cardiaque, il se retrouve face à la possibilité de disparaître en faisant croire à sa mort et voit là une échappatoire évidente à une vie dont il ne voit plus l’intérêt. « Ok ! I don’t care ! » hurle-t-il un peu plus tôt face à l’échec de son enquête.  David Locke devient alors David Robertson dont il endosse la vie grâce à son agenda, qui lui indique tous les rendez-vous professionnels de sa nouvelle identité.

Ce qui est frappant tout d’abord dans Profession : reporter, c’est justement cette non-couleur. Antonioni place ses personnages dans des milieux hostiles et vides, trop vastes pour eux et dépourvus de signes colorés familiers qui pourraient les réconforter : un désert immense et sans fin, dont on ne saurait vraiment dire s’il est blanc, jaune, ou orange-saumon ; le toit gris et aux formes absurdes de la Casa Mila à Barcelone ; une ville espagnole à l’architecture improbable, absolument blanche et désertique. De tous ces paysages se dégagent une couleur atmosphérique presque terne, à l’image du désespoir du personnage et d’une sorte d’inaptitude au monde qui l’entoure. Le vide prend une place immense et écrase Nicholson, lui retire toute forme de volonté. Le peu de couleurs présentes à l’écran, qui font aussi écho à un silence prégnant, créent une tension visuelle pour le spectateur dont l’œil fouille l’image à la recherche de sens, d’une logique quelconque. L’image épurée est alors magnifiée dans tous ses détails par la caméra d’Antonioni et ses lents mouvements panoramiques.

Il ne s’agit pourtant pas d’un film incolore, car lorsqu’on pense à Profession : reporter, certaines couleurs nous restent en tête. On pense à l’hôtel où a lieu l’échange d’identité, à ses portes jaunes et à ses murs bleus azurs, duo de couleurs déjà évoqué lorsque la Land Rover bleu-ciel s’enlise dans le désert orangeâtre. Petit à petit, le rouge et le vert prennent de plus en plus d’importance, à tel point qu’il paraît impossible que cet accord de couleurs ne soit pas le résultat d’un choix délibéré d’Antonioni : c’est le rouge de la chemise de David Locke-Robertson et le vert d’un volet, ou bien le vert des platanes et le rouge des sièges de la décapotable… Les couleurs ne sont pas absentes mais utilisées avec parcimonie et précision.

Deux hommes semblables, deux duos de couleurs… Au-delà d’un intérêt esthétique, le duo rouge-vert pourrait bien être associé à David Locke et à son passé qui ne cesse de le poursuivre tout au long de l’intrigue : vêtu d’une chemise à carreaux rouges et d’un pantalon kaki au début du film, il les troque contre les vêtements de David Robertson, chemise bleu et pantalon blanc, tentant peut-être de se fondre dans le décor de l’hôtel et du désert, pour disparaître.

 

L’arrivée de Maria Schneider bouleverse cette composition bien équilibrée. David la rencontre dans le Palais Güell à Barcelone, dans lequel il est entré pour se cacher d’un ami qui pourrait le reconnaître. Cette jeune femme restera anonyme tout au long du film : sa rencontre avec David aurait été conçue par Antonioni comme celle d’un homme qui a perdu son nom et d’une femme sans nom. Celle-ci l’aide et  l’accompagne dans la fuite de son passé, devenue également fuite en avant vers un futur incertain.  Toute comme leur première entrevue, leur relation est teintée d’étrangeté puisqu’elle prend place dans cette double fuite absurde, mais elle représente aussi la possibilité d’un souffle nouveau. Maria Schneider apparaît dans une robe fleurie et emplit alors l’écran de couleurs : Antonioni consacre à cet étrange couple les seuls plans où une variété de couleurs semblent suffire à l’image, sans se soucier de se faire discrètes ou de s’associer par paires.

Mais la mélancolie et l’absurdité n’en sont pas pour autant écartées : le vide presque métaphysique garde toute son importance, à l’image de l’avant-dernier plan, célèbre pour sa longueur, qui laisse le spectateur dans une douce perplexité. La photographie reste dominée par de très belles nuances de blancs, d’ocres et de gris qui adoucissent et apaisent l’étrangeté de ce film. Finalement, les seuls instants où les personnages semblent véritablement heureux et insouciants sont des instants de pur mouvement : penchés au-dessus de l’eau dans un téléphérique ou debout à l’arrière d’une voiture, ils s’abandonnent à leurs sensations. Dans Profession : reporter, la fuite est alors synonyme de liberté absolue.

 

Justine Barthélemy

été ciné 2020 – film #3 : 8 Femmes, mes amours, mes amies

été ciné 2020 – film #3 : 8 Femmes, mes amours, mes amies

Lorsque François Ozon a annoncé en 2001 le casting et le tournage de son nouveau film, 8 Femmes, le petit milieu du cinéma était resté interdit. On se demandait : que va-t-il se passer si on laisse en lieu clos, comme des lionnes en cages, huit actrices renommées, certaines ayant même une réputation de diva, parmi les plus grandes de leurs générations respectives ? Fanny Ardant et Emmanuelle Béart vont-elles s’injurier ? Catherine Deneuve et Isabelle Huppert vont-elles s’étriper ? On se demandait cela avec une pointe de curiosité mal placée, certainement saupoudrée d’un peu de sexisme, mais surtout parce que cela faisait ostensiblement écho au scénario dudit film : huit femmes, de différentes générations, de différents tempéraments, enfermées dans un manoir, qui allaient se déchirer, s’écharper, se révéler sous nos yeux ébahis.

 

8 Femmes est l’adaptation d’une pièce de boulevard régulièrement jouée un peu partout en France, en province surtout, populaire lors de la seconde moitié du XXe siècle. Sa proposition était simple : dans le manoir d’une famille bourgeoise des années 50 lors de la période de Noël a lieu un meurtre, celui du maître de maison, tué d’un coup de poignard dans le dos. Les suspects, ou plutôt les suspectes, sont toutes désignées : les huit autres femmes de la famille – au sens large -, seules présentes dans la maison et contraintes d’y rester à cause d’une importante chute de neige, d’un fil de téléphone mystérieusement coupé et de freins de voiture défectueux. La maison familiale devient alors le théâtre de disputes et de révélations insoutenables pour résoudre cette énigme : qui a tué Marcel, le père de famille chéri ?

Les huit femmes nous apparaissent progressivement dans une chorégraphie bien rodée : d’abord de manière symbolique via les fleurs du générique associées à chacune d’entre elle puis de façon très franche, alors qu’elles ouvrent une à une les portes vert pomme, rose layette de la maison, qu’elles s’exhibent telles les grandes dames qu’elle sont à l’écran comme à la ville et qu’elles entament un ballet d’embrassades et de discussions. Il ne nous faudra que quelques minutes et répliques grinçantes pour deviner la personnalité, caricaturale de prime abord, de chacune des huit femmes : Gaby, hautaine et bourgeoise ; Augustine, la vieille fille névrosée ; Mamie, qui veille sagement sur sa famille ; Suzon, la fille aînée modèle ; Catherine, sa petite sœur rebelle ; Louise, la bonne sournoise ; Chanel, la gouvernante, présente dans la famille depuis la naissance des filles ; enfin, plus tard, Pierrette, la soeur de Marcel, maintenue à la marge de la famille. Si les rapports sont au départ aux mieux parfaitement affectueux, au pire taquins, la découverte du corps de Marcel et le début de l’enquête font éclater les faux-semblants et les manières bourgeoises dont se drapent ces femmes de bonne famille et que subissent leurs domestiques. C’est Suzon, la fille de Marcel et Gaby, rentrée d’Angleterre pour l’occasion, qui mène d’abord la danse en interrogeant, sondant, scrutant les dires et les réactions de ses comparses, celles-ci ne manquant pas de répliquer et de ternir l’image parfaite et candide de Suzon. Les hostilités sont lancées ; les attaques physiques et psychiques fusent ; le vernis se craquèle. François Ozon prend des détours, mine le terrain d’improbables mais captivants retournements de situation pour explorer la psychologie de ses huit femmes.

Plus qu’une enquête policière classique, les véritables secrets que l’on cherche à révéler sont ceux farouchement gardés par les huit femmes ; les piques cruelles et la répartie bien sentie ont ici plus de valeur que le compte-rendu des faits. On l’a dit, cela se remarque d’emblée, ces personnalités hautes en couleur sont ancrées dans des stéréotypes qu’elles s’emploient joyeusement à malmener ou incarner pour mieux servir leurs intérêts, participant d’une position sociale ou d’une catégorie particulière – la bourgeoise vénale qui n’a jamais aimé son mari mais l’a épousé pour son argent, la soeur mal-aimée noyant sa solitude dans de mauvais romans à l’eau de rose – mais aussi d’une symbolique à peine voilée qu’il nous est très facile de déchiffrer. On est admiratif devant Gaby, enveloppée dans son opulent manteau en fourrure léopard qui exprime en un seul motif toute son assurance et sa richesse débordante. On trouve Pierrette envoûtante dans sa robe rouge moulante, tandis qu’elle serpente et couvre de mièvreries ses belle-soeur, ses nièces et leurs valeurs guindées. En effet, les huit femmes sont grimées en tenues traditionnelles aux couleurs criardes, chacune étant associée à une signification particulière. Certaines disent cruellement le statut social inférieur : la tenue de soubrette pour Louise, la robe ample et grise, qu’on dirait pratique, de Chanel ; d’autres, le luxe obscène dans lequel on macère : les broches dorées, les fichus bariolés de ces dames. Le moindre accessoire, la moindre variation de couleur fait état du bouleversement intérieur du personnage. On pense notamment au personnage d’Augustine, qui connaîtra le développement le plus flagrant et dont la tenue passera d’un brun morne – symbole du refoulement, elle qui ravale sa haine, son ressentiment, ses émotions sincères, qui s’abîme dans sa solitude et son désespoir – à un satin éclatant. La confrontation de ces huit femmes donne vie à un tableau bigarré aux teintes chatoyantes et personnalités clivantes ; néanmoins, elle saura contre toute attente dépasser les apparences superficielles pour révéler le mystère, les nombreux secrets qui entourent la mort de Marcel.

Véritable psychodrame cathartique, 8 Femmes explore les tenants et aboutissants d’une enquête a priori simpliste pour mettre en exergue les tourments intérieurs que peut traverser une “bonne famille traditionnelle”. Personne n’est épargné mais tout le monde y va de sa superbe, notamment lors de quarts d’heure de gloire musicaux dans lesquels nos huit actrices reprennent les standards de sept chanteuses ; c’est alors que, au détour d’un éclat de rires ou de larmes, on croise Françoise Hardy, Marie Laforêt ou Sylvie Vartan. Avec son kitsch décalé et son mauvais goût assumé, 8 Femmes s’avère être plus profond et mordant qu’il n’y paraît et nous permet d’observer, par le petit trou de la serrure, ces scènes rares de la vie quotidienne.

 

Justine Lieuve

été ciné 2020 – film #2 : Bleu/Blanc/Rouge (1993-1994)

été ciné 2020 – film #2 : Bleu/Blanc/Rouge (1993-1994)

Trois couleurs : Bleu, le premier film de la trilogie tricolore du réalisateur franco-polonais Krzysztov Kieslowski, gravite autour de Julie. Julie, c’est une trentenaire brune à la frange courte et à la peau diaphane, qu’interprète magistralement Juliette Binoche.

Le film débute par la fin d’un monde : une voiture fonce violemment dans un arbre, au beau milieu de la campagne et sous les yeux ébahis d’un adolescent qui jouait simplement au bilboquet. Son mari et sa fille disparus, Julie doit mourir ou tout recommencer. Elle s’éveille dans un hôpital tout en blanc et, dans sa blouse blanche fantomatique, s’immisce dans la réserve. Mais les médicaments qu’elle jette dans sa bouche ne rentrent pas. Elle n’y arrive pas ; elle devra donc vivre.

Maladroitement, toujours à tâtons, elle tente de retrouver la force et l’envie d’exister. Elle vide son château, le vend, déménage sans laisser de traces. Elle ne garde qu’un pendule de pierres bleues, qui surplombait jadis la chambre de sa fille. C’est une fuite hâtée et sans larmes. Autour d’elle, personne ne semble bien comprendre ce deuil sec. Elle ne réplique que brièvement et les dialogues sont acérés comme le tranchant de la douleur. Mais autour d’elle, hormis Benoît qui lui avoue son amour, il n’y a pas grand monde.

Julie pourrait donc sembler être un personnage inventé de toute pièce, propre comme un sous neuf, libre de toute relation et dégagée de toute histoire. Mais elle avait une vie avant la première seconde de ce film, et c’est la musique ainsi que le bleu qui nous le suggèrent. Le bleu du papier de la sucette, balloté par le vent, que mangeait sa petite fille. Et la musique, qui poursuit Julie au travers de cette transition brutale, elle qui était si centrale dans la vie de son défunt mari compositeur. Alors la musique poursuit Julie jusque dans la piscine bleue, où la brune nage à la nuit tombée. Elle peut bien tenter de se réfugier au fond de l’eau, la musique l’inonde. Celle-ci rythme aussi le drame : elle impose un plan noir et une pause, histoire que l’orchestre retentisse pleinement.

Petit à petit, Julie se trouve à vivre à nouveau. À coup de petits détails, de cadrages centrés sur des points précis : le cou de Juliette Binoche, son reflet renversé dans une cuillère, un carré de sucre qui fond dans une tasse de café noir.

À ce cheminement infinitésimal s’ajoutent des révélations sur le défunt mari, que Julie découvre insondable. Elle découvre qu’il avait une maîtresse, et que cette maîtresse porte son enfant. Julie la rencontre, dans les toilettes d’un restaurant parisien, et apprend à se connaître encore : elle ne sera pas jalouse ou rancunière.  Cet enfant à naître marque une accélération dans le film : je vous laisse au moins le soin de découvrir le dénouement délicat de Bleu. Il me faut néanmoins évoquer la superbe scène de la partition : découvrant les notes pour un orchestre, Julie fait défiler son doigt le long des portées. L’orchestre se réveille. À peine fait-elle une remarque que les cuivres disparaissent et que le piano se change en flûte. La caméra se brouille et l’appartement cède au flou. Seule reste la musique.

Le film se clôt par un glissement de portraits en portraits. Le concerto final, dont le chœur chante un extrait de l’épitre aux corinthiens, accompagne ce défilé de personnages. Dévoilés les uns après les autres, ils apparaissent comme toutes les perles d’un même collier, tous reliés par l’histoire de Julie, de la vie à la mort, de l’amour à la solitude mais de l’amour surtout, doux et muet.

 

Marguerite Comoy

 

[Retrouvez la suite des articles sur Blanc et Rouge dans les prochaines semaines]

été ciné 2020 – film #1 : Laurence Anyways, s’aimer quoi qu’il arrive

été ciné 2020 – film #1 : Laurence Anyways, s’aimer quoi qu’il arrive

 Qui n’a jamais rêvé de vivre l’idylle parfaite ? On parle d’une flamme qui ne vacillera jamais, de rires qui s’élèveront dans la voiture en rentrant à la maison. Laurence Anyways nous présente Laurence Alia, un professeur d’une trentaine d’années ainsi que sa partenaire, Frédérique Belair. Du jour au lendemain, sans prévenir, Laurence annonce à Fred qu’elle est en fait une femme. Pourtant, ce n’est pas simplement l’histoire d’une femme trans ; c’est surtout un couple qui paraît invincible, mais dont l’évolution de l’un d’eux fragilisera sérieusement cette relation. À travers ces quelques années durant lesquelles Laurence et Frédérique vont s’aimer, se quitter, se retrouver, le spectateur finit par se poser lui-même la question clé du film : est-ce que les sentiments pour l’autre suffisent à tout surmonter ?

Xavier Dolan utilise ainsi la métaphore, par le biais de scènes mêlant symbolisme et poésie, afin de répondre à cette problématique. Laurence Anyways est une véritable capsule québécoise de 2 heures 48, extérieure au monde réel. Le croisement entre imaginaire et vérité trouble et émeut le public, le tenant en haleine jusqu’à la prochaine scène. La palette de couleurs allant des tons pastels aux nuances flamboyantes capte l’attention dès la toute première minute. Tantôt un rouge carmin puissant, pour passer à un doux rose bonbon. Les couleurs évoquent ainsi elles-mêmes une transition, déterminant l’ambiance générale dans une pièce. Les rayons de lumière viennent également jouer avec les différentes teintes, notamment dans le but de pointer du doigt les contrastes entre vivacité et fadeur dans un même espace. Sans oublier une bande son typique du réalisateur, dans laquelle on retrouve du classique ou encore de la new wave, et soulignée par l’utilisation de musiques issues des 80’s.

Laurence est un personnage certes complexe, mais surtout incompris. En tant qu’enseignante, elle cache sa véritable identité de peur d’un jugement de ses élèves mais aussi de sa direction. Comment avancer professionnellement, sentimentalement, lorsque le genre attribué à la naissance ne suit pas le genre véritable ?

Ce rôle sublimé par le jeu d’acteur de Melvil Poupaud, au sourire charmeur et à la manucure en trombones, parvient à nous convaincre de l’importance du sujet de la transidentité. Laurence évoque les conflits, les doutes, la difficulté que génère sa transition aux yeux de la société. C’est avec assurance malgré l’adversité, que cette femme deviendra petit à petit, celle qu’elle rêvait de présenter au monde depuis 35 ans. Suzanne Clément, une des actrices fétiches de Dolan, interprète ici Frédérique, la compagne aimante, avec une sincérité saisissante… Mais parfois décontenancée suite au coming-out de Laurence. Bien que cette dernière subisse de la transphobie, c’est avant tout le changement d’attitude de sa moitié qui rendra cette étape cruciale bouleversante.

Xavier Dolan a de toute évidence trouvé le parfait duo, portrait d’une alchimie naturelle mais d’une passion presque toxique à certains moments. On peut dire qu’il s’agit là d’un couple haut en couleurs ; notamment par leurs vêtements, leur coiffure, leurs meubles, les commerces et soirées qu’elles fréquentent… Mais surtout leur histoire d’amour.

Albane Perrot

Two Lovers, James Gray (2008)

Two Lovers, James Gray (2008)

Débuter son film par la tentative de suicide de son personnage principal est pour le moins un choix surprenant et brutal. Pourtant, dix minutes plus tard, c’est comme si cet acte terrible avait été balayé d’un revers de main, comme s’il avait été à peine esquissé, à peine voulu. Après s’être jeté d’un ponton, Leonard ressort en grommelant et rentre chez ses parents, étonnés de le voir trempé, comme ceux qui soupçonnent leur enfant d’avoir fait une bêtise. C’est qu’ils ont de bonnes raisons d’être inquiets : leur fils a déjà tenté de se suicider par le passé, après avoir rompu avec son ex-fiancée pour des raisons médicales ; leur fils est bipolaire et son nouveau traitement ne le stabilise pas encore tout à fait. On n’en saura pas plus sur son ancienne vie. 

À trente ans, il vit encore chez ses parents, travaille dans le pressing de son père et est toujours couvé par sa mère. Ceux-ci organisent un dîner avec la famille de leur futur associé, juive tout comme la leur, et en profitent pour lui présenter Sandra, la fille aînée. Comme deux adolescents, ils se glissent dans la chambre de Leonard entre le plat principal et le dessert et le jeune homme, un peu gêné, montre à Sandra les photos qu’il prend à l’argentique. Alors qu’elle lui fait remarquer qu’il n’y a personne sur ces photos, Leonard lui réplique un peu laconiquement : “People look at them, they don’t have to be in them too”. Finalement, la seule personne dont Sandra verra la photo est l’ex-fiancée de Leonard, comme s’il n’avait plus été capable de photographier – de voir – quiconque après leur rupture.

C’est plus brutalement que Michelle fait irruption dans sa vie, sur le palier, alors qu’un homme qu’elle dit être son père lui hurle dessus depuis son appartement. C’est également de manière moins naturelle que Leonard la fait entrer dans son foyer : elle y commente les icônes, les photographies, les tableaux, sans délicatesse et  avec un humour mordant. Elle quitte l’appartement aussi soudainement qu’elle est entrée mais laisse une trace indélébile dans l’esprit du jeune homme.

Ces deux rencontres simultanées qui ne se télescoperont jamais bouleversent la vie tranquille de Leonard. D’un côté, il a auprès de lui Sandra, calme et douce, mais si platement acquise qu’elle ne peut rivaliser avec la flamboyance de Michelle, qui l’emmène dans les clubs branchés, qui le laisse la photographier avec la vanité des femmes qui savent qu’elles plaisent, dans n’importe quelle situation, à n’importe qui. Leonard se délecte de ce triangle amoureux qui l’arrange autant qu’il l’amuse, jusqu’à ce qu’il se retrouve lui-même dans une circonférence qui lui est bien plus désagréable : comme juge et observateur de la relation entre Michelle et son amant qui lui fait la sempiternelle promesse qu’il quittera sa femme. Alors que cette situation est le cruel miroir de ce qu’il fait subir à Sandra, il est bien trop aveuglé par l’aura de Michelle pour s’en rendre compte et cesser son jeu puéril. Leonard n’aura de cesse de faire des allers-retours entre Sandra et Michelle, entre le confort et l’aventure, le toit glacé de l’immeuble et l’intimité de la chambre ; un antagonisme marqué jusque dans les choix esthétiques du réalisateur. On y retrouve la classique opposition entre la brune et la blonde, les couleurs chaudes pour l’une, éclatantes pour l’autre, et ces musiques si belles qui subliment les scènes des deux duos : une guitare apaisante accompagne Sandra tandis que la privauté de Michelle est réhaussée par un tango lancinant.

Aussi derrière l’ambivalence de Leonard pouvons-nous voir se tisser en trame de fond la problématique de la maladie mentale, pourtant à peine mentionnée à haute voix au cours du film, mais qui influe insidieusement sur ses choix de vie. Dans un autre film traitant des troubles mentaux, Girl, Interrupted de James Mangold, la psychologue s’adressant à Susanna, atteinte du trouble de la personnalité borderline, définit l’ambivalence ainsi : “The word suggests that you are torn… between two opposing courses of action”. Déchiré, c’est ainsi que l’on pourrait définir Leonard, qui ne se rendra compte que bien plus tard de toute la souffrance que lui aura apportée ce manège amoureux. Cette opposition ne se fait pas tant entre l’excitation et l’ennui qu’il peut ressentir mais entre la façon dont Michelle et Sandra abordent sa personnalité si particulière. À maintes reprises, il s’emportera contre Michelle en lui assénant qu’ils sont deux individus semblables : quand Michelle gémira misérablement qu’elle est “Fucked up”, il répliquera avec agitation “I’m fucked up too”, lui qui a pourtant eu auparavant la présence d’esprit de relever sarcastiquement la supposition de Michelle qu’elle souffre de trouble de l’attention – “Yeah, they say everybody has that”. En vérité, Michelle n’élève pas Leonard dans un monde lumineux qu’il croit fait de folles soirées et de dîners luxueux mais l’abîme avec elle dans ses excès et son égoisme.

 

Au contraire, Sandra signifie à son fiancé sa compréhension et son affection pour sa différence ; c’est elle qui l’encourage à trouver refuge dans l’art – que les personnes bipolaires utilisent parfois comme exutoire -, qui remarque ses cicatrices, qui lui fait ce serment oblatif : “I want to take care of you”. Michelle et Sandra ne sont finalement pas les deux pôles que suggère le terme psychiatrique : Michelle incarne à la fois la manie – l’euphorie, les dépenses excessives, les grands espoirs – et la dépression – les larmes, la souffrance, la désespérance. Sandra, elle, c’est l’euthymie, le calme entre deux tempêtes et l’état qui restera préférable envers et contre tout, pour peu que les yeux de Leonard se dessillent. Ainsi, Two Lovers met au placard l’épouvantail de la folie pour se révéler être une oeuvre délicate et subtile sur l’ambivalence qui nous incombe à tous, certes, mais à certains plus qu’à d’autres. 

Justine Lieuvre

WESTWORLD : L’Homme en noir ou l’itinéraire d’un criminel qui s’ignore

WESTWORLD : L’Homme en noir ou l’itinéraire d’un criminel qui s’ignore

Esquisse

Ecrite et réalisée par Lisa Joy et Jonathan Nolan, Westworld connaît un engouement certain depuis 2016. S’il y a bien une chose à laquelle cette série doit son succès, c’est dans sa capacité à captiver notre attention par le biais d’une superbe palette de personnages. Parmi les plus emblématiques, on peut notamment citer « The Man in black » interprété par Ed Harris.

Ce personnage nous apparaît pour la première fois dans l’épisode pilote de la série. Son introduction est décisive, puisqu’elle permet au spectateur de saisir l’asymétrie du rapport de forces qui s’opère entre hôtes et humains au sein du parc : Ces derniers sont les invités (« guest ») et sont par conséquent irréprochables, intouchables et invulnérables. Ils sont par essence les vainqueurs systématiques des jeux auxquels ils s’adonnent au sein de Westworld. L’Homme en noir a la particularité d’être un connaisseur du parc, puisqu’il s’y aventure depuis 30 ans. Mais le nouveau jeu auquel il s’adonne semble avoir une saveur particulière :

“This whole world is a story. I’ve read every page except the last one. I need to find out how it  ends. I want to know what this all means.”

C’est ainsi que débute l’aventure de l’Homme en noir, celle d’un individu qui se met en quête d’une vérité.

The Maze

Cette vérité se serait matérialisée aux yeux du Man in black lors de son dernier passage au parc, sous la forme d’un labyrinthe. Ce dernier est alors convaincu que c’est en trouvant son centre qu’il parviendra à trouver le sens ultime du jeu.

Tandis qu’il mène sa quête de vérité, le spectateur lui se livre à une quête d’identité : Qui est l’Homme en noir ? Quelles sont ses motivations ? Comment est-il devenu cet être cynique ? Des éléments de réponse nous sont donnés tout au long de la saison. Ce dernier confie en effet à Teddy qu’il n’est rien d’autre qu’un philanthrope coupé de sa famille suite au décès de sa femme, perte dont leur fille lui fait porter le fardeau. C’est néanmoins seulement lors de l’épisode final que le spectateur se voit doter de l’ultime vérité.

Toutefois, l’absence de connaissance de la réelle identité de l’Homme en noir n’empêche pas moins le spectateur d’être captivé à chacune des apparitions d’Ed Harris sur le grand écran. Bien au contraire, sa présence saisissante est celle d’un compétiteur au caractère froid et doué d’une extrême intelligence. Il n’en demeure toutefois pas un sociopathe sadique dénué d’empathie. Cette psychose l’enferme alors dans une forme de rationalité instrumentale : tous les moyens, quels qu’ils soient, sont justifiés pour atteindre son but qu’est la découverte du centre du labyrinthe. Mais en découvrant ledit centre, l’Homme en noir est enragé et c’est cette rage qui souligne alors ses défauts saillants que sont son égocentrisme et son arrogance.

De fait, à de multiples reprises, que ce soit par le biais de Ford ou des hôtes eux-mêmes, l’Homme en noir refuse d’accepter une première vérité qui lui est donnée au cours de sa quête : le labyrinthe et son centre ne lui sont pas destinés, ce labyrinthe n’a pas été conçu pour lui. La deuxième vérité, et qui s’avère être la réponse ultime à la question de la signification du labyrinthe, est donnée par Teddy : le labyrinthe n’est pas une réalité matérielle, ou tangible, the maze itself is the sum of a man’s life.

On peut supposer qu’il lui était impossible de concevoir que le labyrinthe était créé et pensé pour les hôtes, dont il avait eu la terrible preuve trente ans auparavant qu’ils étaient dénués de conscience. Or, même s’il avait été un premier témoin de leur potentielle cognition (She was alive, if only for a moment) et malgré son intuition, (I think there is a deeper meaning, something true), il n’a pas été en mesure de comprendre que la signification profonde du jeu du parc de Westworld était de faire parvenir les hôtes à l’état de conscience.

Cette conscience des hôtes atteint finalement son paroxysme lorsque Clémentine et ses hôtes acolytes lui tirent dessus lors de la cérémonie de clôture de la saison. Se lit alors sur le visage du MIB une expression qui nous était totalement inconnue : un large sourire qui présageait encore de nombreux desseins pour notre personnage, excité à l’idée d’être confronté à un défi enfin de taille pour lui.

I don’t belong to you or this world

C’est alors au cours de cette deuxième saison que le personnage interprété par Ed Harris en devient encore plus passionnant. Alors qu’il se considérait légitimement comme le véritable vilain du parc, il en devient pour la première fois vulnérable puisque les règles du jeu ont radicalement changé. Débute alors pour lui ce qu’il considère être sa dernière partie, dans ce qui est désormais le « jeu de Ford ».

L’Homme en noir prouve dans cette nouvelle quête qu’il est une fois de plus une personne pleine de ressources. Pour autant, si cet aspect nous était familier, ses retrouvailles avec Lawrence nous dresse un tout nouveau portrait du personnage.

La séquence de fusillade du major sous une pluie battante lui donne pour preuve des allures du William Munny de Clint Eastwood : impitoyable dans ses actions, mais empathique dans ses intentions. Outre cet intéressant arc de rédemption, sa confrontation avec les hôtes qu’il a fait souffrir à de nombreuses reprises par le passé (Lawrence, Maeve) font que pour la première fois le MIB paie les conséquences de ses actions. Malgré le sauvetage de la femme de Lawrence dans cette aventure, son assassinat gratuit lors de sa précédente quête du labyrinthe vient durement lui rappeler que si une mauvaise action n’en efface pas la bonne, ce n’est pas pour autant que la bonne rend la mauvaise caduque.

S’en suit également une retrouvaille inattendue pour l’Homme en noir : celle de sa fille, Emily, qui après un concours de circonstances se retrouve à son tour au sein de Westworld. La confrontation du Man in black avec sa fille et le destin tragique de celle-ci nous convainquent alors encore plus du caractère vulnérable du MIB sur cette saison. L’Homme en noir en vient ainsi à douter de la nature même de sa réalité après avoir commis l’irréparable vis-à-vis d’Emily, qui ne cherchait pourtant qu’à lui offrir une réelle promesse de rédemption. Ainsi, l’un des derniers fragments de sa réalité, au sens de ce qui ne peut être remplacé (pour reprendre la définition donnée par Arnold à Dolorès) de ce père de famille vient de se détruire à jamais, et ce par sa faute. Ironiquement il n’a jamais été autant confronté au monde réel, puisque selon ses dires when you’re suffering, that’s when you’re most real, comme il confiait à Teddy lors de la première saison. Il en vient pourtant à se réinterroger sur la nature de cette réalité, comme il le faisait déjà par le passé (en atteste l’avant-dernier épisode de la saison consacré au suicide de son épouse) en cherchant une potentielle réponse située dans son avant-bras droit doté (ou non) d’un host code.

Là encore, cette attitude traduit presque l’esprit paradoxalement bicaméral de cet humain. Pour rappel, le concept (controversé) d’esprit bicaméral abordé lors de la première saison, développé par Julian Jaynes et présenté par Ford et Arnold posait la théorie suivante : un être doté d’un esprit bicaméral expérimente des hallucinations auditives dans la conduite de ses actions, les voix entendues étant généralement interprétées comme celles des dieux, de chefs ou de puissances extrahumaines. Selon Arnold et Ford, c’est le dépassement de ce paradigme spirituel qui permettra aux hôtes d’atteindre le stade définitif de conscience en devenant les propres auteurs de leurs actions, indépendamment de la volonté ou des codes dictés par leurs créateurs. L’obsession du personnage interprété par Ed Harris pour le « jeu de Ford » vient dans une certaine mesure démontrer encore plus cette capacité des hôtes à dépasser l’esprit bicaméral, tout en soulignant la tendance que pourraient avoir certains humains à y replonger.

De fait, contrairement à Bernard qui parvient à s’émanciper de son maître, l’Homme en noir demeure l’esclave de Ford, puisqu’il est incapable de se détacher de lui dans sa façon d’agir et lui prête sans cesse des intentions à chacune de ses actions. Pire encore, il fait preuve d’une absence totale de libre arbitre au sens que lui donne Ford dans la série, à savoir la capacité à revoir ses priorités, les erreurs de la quête du labyrinthe étant ici reproduites à la quasi-identique du fait de son profil paranoïaque et égoïste. Il est alors tristement l’incarnation parfaite du phénomène de boucles qui caractériserait l’essence humaine, au contraire de celle des hôtes :

            Humans don’t change at all. The best they can do is to live according to their code.”

Conclusion: The end of the game?

A la lecture de cette critique, vous aurez très certainement compris que ce personnage créé par Lisa Joy et Jonathan Nolan me fascine. L’interprétation brillante d’Ed Harris s’inscrit dans la lignée des anti-héros et vilains mythiques dévorés par leurs nombreux démons intérieurs. Sa complexité spirituelle est en outre digne du « Hyde and Seek » de R.L Stevenson. De fait, il se comporte comme un “salaud“ et lâche“ sartrien, dans la mesure où il refuse d’assumer la responsabilité de ses actes tout en s’appuyant sur des facteurs exogènes pour y échapper, le meurtre d’Emily étant le paroxysme de cette lâcheté. Et pourtant, sa mauvaise foi sartrienne n’est pas totale puisque William cherche sans cesse à s’accomplir comme un « être pour soi », c’est-à-dire un individu qui a pleinement conscience de lui-même.

Rajoutez à ces éléments de caractérisation et d’interprétation, les superbes compositions de Ramin Djawadi qui accompagnent le personnage (« MIB », et « The Maze » en saison 1, « No one is controlling me », « Ford » et « Vanishing Point » en saison 2) et des plot twists qui atteignent quasiment la dimension d’une révélation de paternité dans une galaxie lointaine (“I really ought to thank you Dolores, you helped me find myself “) et vous obtenez un personnage iconique pour lequel chacune de ses apparitions est on ne plus peut savourable et mémorable.

Désormais toute la question de la saison 3 sera de savoir si William parviendra à la fin de sa quête. A-t-il et toujours eu le contrôle ? Est-il le réel maître de ses choix ? Est-il libre et mauvais ?  Ou est-il irréprochable et impuissant ? Deviendra-t-il celui qu’il est ? Redeviendra t’il celui qu’il était ? Restera-t-il prisonnier de ses péchés ? Comprendra-t-il qui il est ?… Des questionnements multiples qui ne sont pas sans nous rappeler une célèbre réplique de Shutter Island :

“Which would be worse: To live as a monster or to die as a good man?”

“Am I… Me ?

Maxence Van Brussel

Top films de confinement

Top films de confinement

L’ACD est là pour mettre du soleil dans ton confinement.
Top des films de confinement semaine 1, c’est parti :

 

Azur et Asmar

Si tu es déçu de ne pas avoir pu assister à notre projection, n’hésite pas à (re)découvrir Azur et Asmar de Michel Ocelot, qui a bercé l’enfance de plus d’un ! Plonge dans l’aventure de deux jumeaux à la poursuite de la fée des Djins, un voyage en terres magiques, recelant autant de dangers que de merveilles…

Lien streaming légal – MyTF1VOD : https://mytf1vod.tf1.fr/kids/azur-et-asmar-7718

Rosalie

 

 

Brokeback Mountain 

Pour un grand bol d’air frais et des paysages à perte de vue, tu peux regarder Brokeback Mountain, qui raconte l’histoire de deux jeunes hommes engagés comme berger et gardien de troupeau le temps d’un été. Loin de la ville et du regard de la société, la dimension de leur romance devient vite aussi vaste que les grandes montagnes du Brokeback…

Lien streaming légal – Amazon Prime Video : https://www.amazon.com/Brokeback-Mountain-Heath-Ledger/dp/B000I9TXK6

Savannah

 

 

Princess Bride

Princess Bride fait partie de ces films parfaits pour les jours pluvieux et les moments d’ennui profond. Le film commence littéralement par un grand père lisant un livre à son petit-fils malade, cloué au lit. L’histoire en question a tout pour plaire : de la romance, de l’action, de la trahison et de l’humour. Infusez vous une tasse de votre thé préféré et laissez vous emporter par la magie de cette pépite de Rob Reiner. Un film culte à voir et revoir quand on rêve d’évasion et d’aventures.

Lien streaming légal – MyCanal : https://www.canalplus.com/cinema/princess-bride/h/8018748_40099

Angela

 

 

Thelma et Louise

Des bandes d’asphalte qui s’étendent à perte de vue, des paysages jaunes, chauds et arides. Une bouffée d’air chaud, irrespirable, plein de désirs. Brad Pitt en jean taille haute et chapeau de cow-boy (avec ou sans tee-shirt), deux femmes sublimes en quête de liberté. Une amitié explosive pour écraser les machos et les pervers, une fuite en avant, loin de la cuisine et de la routine. Bref, un road movie mémorable et féministe pour égayer un peu ton quotidien monotone, pour t’évader et te donner envie de te faire un petit bronzage agricole. 

Lien streaming légal – MyCanal : https://www.canalplus.com/cinema/thelma-et-louise/h/286181_50002

Marguerite

 

 

Paris, Texas

Paris, Texas, road-movie atypique et silencieux, nous plonge dans des paysages américains désertiques tout droit sortis des tableaux d’Hopper.
Le thème de l’apprentissage de la paternité est abordé avec beaucoup de délicatesse et d’originalité, tout comme celui de l’amour déchu, et les personnages sont, à l’image de l’intrigue, aussi inattendus qu’attachants. En ces temps de confinement, Paris, Texas est donc une évasion facile et agréable, entre cactus et peep-shows. 

Lien streaming légal – MyCanal : https://www.canalplus.com/cinema/paris-texas/h/2173705_40099

Aude Laupie

 

 

Rain Man

Les Etats-Unis au plein coeur des années 80′, c’est déjà un point point. Ensuite, Charlie (Tom Cruise quand même), vingtenaire avide de l’héritage de son père, qui découvre peu à peu l’univers de son frère autiste Raymond. Drôle et touchant, tout ce dont on a besoin en ce moment.

Lien streaming légal – Orange : https://video-a-la-demande.orange.fr/film/RAINMANXXXXW0012813/rain-man

Sophie

 

 

Hotel WoodStock

L’histoire vraie d’Elliot Tiber qui accueilli sur ses terres le festival de Woodstock en 1969, point d’orgue de la culture hippie. Une aventure qui va changer pour toujours sa vie et celle de sa famille. L’ambiance planante générale du film, ses grands espaces naturels et son goût de liberté te feront oublier ton isolement.

Lien streaming légal – MyCanal : https://www.canalplus.com/cinema/hotel-woodstock/h/4697361_50002

 

 

Arizona Dream 

Axel, un orphelin de 20 ans, vit davantage dans un monde rempli de rêves et de poissons volants qu’à New York, où il habite. Par l’esprit, il se transporte souvent sur la banquise lointaine et vierge. Leo Sweetie, son oncle, l’invite chez lui en Arizona, à l’occasion de son mariage. Il aimerait bien que son neveu reste en Arizona, rencontre l’amour de sa vie et reprenne son magasin d’automobiles d’occasion.

Lien streaming légal – MyCanal : https://www.canalplus.com/cinema/arizona-dream/h/422278_50002