“The more you hate it, the more you’re going to love it » Nicolas Winding Refn

“The more you hate it, the more you’re going to love it » Nicolas Winding Refn

Film choc, Only God Forgives a suscité de nombreuses réactions, d’abord à la fin de sa projection au festival de Cannes où il a été sifflé par une partie des spectateurs, sûrement déroutés par la différence avec son précédent film projeté à Cannes : Drive. Mais aussi chez les politiques au moment de la classification, Ségolène Royal a accusé la ministre de la Culture d’avoir cédé à la pression des producteurs en faisant déclasser le film de – 16 ans à – 12, alors qu’elle qualifie le film d’ultra-violent.

Sortie en 2013, écrit et réalisé par Nicolas Winding Refn, le film a été tourné à Bangkok en Thaïlande. Sorti juste après le film Drive qui a connu un franc succès et le prix de la mise en scène lors du 64ème festival de Cannes en Mai 2011, Only God Forgives est la deuxième collaboration de Nicolas Winding Refn avec Ryan Gosling.

Mais contrairement à ce qui était attendu, Only God Forgives n’est pas un Drive 2. Le réalisateur a voulu s’affranchir du succès de Drive, ne pas se répéter. Dans une interview donnée à Clique, il explique ne pas vouloir devenir consensuel car selon lui, le consensus est l’ennemi de la créativité, c’est pourquoi il a décidé s’affranchir de Drive.

Dans ce film donc, pas de jolie fille, pas de voiture qui viennent adoucir le film, qui le rendent plus accessible, plus sensationnel. C’est un film noir, qui pousse à son paroxysme ce que sont les films de Nicolas Winding Refn, l’amour et la violence. Il pousse les émotions à leurs maximums, il ne cherche pas à les cacher, à les brider et c’est exactement ce que l’on retrouve dans le film. Si vous n’aimez pas le style de NWR, vous n’allez pas aimer ce film, vous allez le huer. Mais dans le cas contraire, vous allez l’idolâtrer.

Le scénario d’Only God Forgives est pourtant assez simple. Il raconte l’histoire de deux frères gérant une salle de boxe mais qui sert en fait de couverture pour organiser le deal à Bangkok. Leur mère, vraie personnage principale du film (désolé Ryan), dirige le deal.

Un soir, Billy (Tom Burke) le frère aîné de Julian (Ryan Gosling) tue une prostituée et se fait ensuite massacrer par la police. La mère débarque à Bangkok pour l’enterrement de son fils et demande à Tom (Ryan) de venger son frère. S’ensuit un affrontement entre Tom et le chef de la police, Chang, représentant Dieu qui juge et puni avec son sabre, affrontement assez classique de gangster contre la police.

On découvre alors une rivalité entre frères, une relation œdipienne entre Julian et sa mère. Julian cherche à s’affranchir de l’emprise de sa mère, complètement impuissant face à elle qui l’écrase, avec l’image du policier Chang qui vient hanter ses pensées et le ramène inlassablement à une vie qui lui échappe.

Mais l’histoire n’est pas le plus important dans ce film, elle ne sert que de prétexte pour que le style de Nicolas Winding Refn s’exprime. Dans ce film, on retrouve tout ce qui fait Nicolas Winding Refn.

D’abord l’utilisation des ralentis, nombreux dans le film, qui permettent de donner au film une ambiance planante qui donne l’impression d’entrer dans un autre monde, où violence et silence s’alternent. Il y a ensuite la saturation de couleurs, similaire à ce que Gaspar Noé peut faire dans ses films. Par exemple, le rouge des chambres rend le lieu surréaliste, ou même dans le bordel où son frère se fait massacrer, la pièce entièrement éclairé de rouge évocateur du bain de sang qui va suivre, participe à créer une atmosphère propre aux films de NWR ; chaque scène devient excitante et belle. Mais aussi et bien sûr des personnages mutiques faussement impassibles, avec comme principale dialogue les expressions corporelles, les expressions du visages, domaine dans lequel excelle Ryan Gosling.

On peut même retrouver du David Lynch dans la réalisation. Comment ne pas penser à la bizarrerie Lynchienne lors des scènes surréalistes, hors du temps, que sont les moments karaoké qui surviennent pour la plupart après des scènes d’une extrême violence ou tout le monde regarde immobile le chef de la police Chong chanter des chansons douces.

Contrairement aux autres films de NWR, la surprise du film vient de la place que prend le rôle féminin joué par Crystal Hopkins. A l’opposé d’un film comme Drive où les femmes ne servent qu’à mettre en valeur le personnage principal, Kristin Scott Thomas prend une place principale dans le film et va même jusqu’à effacer les personnages masculins. Cette présence rend encore plus intéressant le personnage un peu cliché de Julian.

Pour conclure, on peut dire que l’esthétique du film l’emporte sur l’histoire, et rend le film terriblement séduisant. Tout cela fait d’Only God Forgives un des films les plus aboutit de Nicolas Winding Refn.

 

Wilhem Vedel

Critique de l’avant-première « Les Éternels » – DFF #7

Critique de l’avant-première « Les Éternels » – DFF #7

Lundi 25 février à 20 heures, l’ACD et le BDA de Dauphine offraient l’immense opportunité de visionner l’avant-première du film « Les Éternels », en guise d’ouverture à la septième édition du célébrissime Dau’Film Festival. « Les Éternels » (de son nom original « Ash is the purest white ») est un film réalisé par Jia Zhangke, qui fut sélectionné pour la compétition officielle du festival de Cannes. Il raconte la délicate et fragile histoire amoureuse de Qiao et Bin à Datong, ville rurale chinoise. C’est sûrement parce que Bin est le petit chef de la pègre locale que Qiao commence à fréquenter cette communauté, et commence à questionner son appartenance. La réponse est claire lorsqu’elle se saisit de l’arme de Bin pour le protéger, et écope d’une peine de 5 ans pour port d’armes. Une fois sortie de prison, elle découvre qu’elle ne fait plus partie de la vie de Bin ; c’est le début de son errance, à la fois spirituelle et spatiale.

« Les Éternels » se démarque sans nul doute par son infinie délicatesse ; les acteurs sont justes, les dialogues subtils. Ce film parvient à prouver que la lenteur peut constituer un véritable atout ; chaque acte, chaque parole gagne ainsi en profondeur et en signification. Le réalisateur parvient ainsi à focaliser l’attention du spectateur sur des faits qui pourraient paraître anecdotiques. En témoignent notamment les longues scènes de sortie de prison de Qiao, lorsqu’elle erre dans les rues, à la recherche de Bin et d’un peu d’argent. Ces moments permettent d’ailleurs de révéler au grand jour la complexité du personnage de Qiao ; à la fois combative et fragile, solitaire et amoureuse. La richesse de ce film réside également dans son esthétique, et ce malgré le traitement de paysages très divers. Qu’il s’agisse de la campagne chinoise, de rues animées, d’une boîte de nuit ou d’une salle de concert, l’image ne manque jamais d’esthétisme. La lenteur de ce film met donc en valeur la finesse de son personnage principal, des sites chinois et des interactions entre les différents protagonistes.

Pour autant, cet alanguissement met également en évidence quelques faiblesses du scénario. Son manque de structure apparaît au fur et à mesure du film ; le spectateur, happé par les premiers ressorts de l’intrigue, est perdu dès la moitié du film par des ellipses dont les explications tardives ne seront que trop décevantes. La subtilité d’un film – du moins selon une conception majoritairement partagée -, se joue dans sa capacité à manipuler l’implicite, à dire beaucoup avec peu. C’est pourquoi « Les Éternels » m’a déçue ; j’eus l’impression que le réalisateur maniait l’implicite à tort et à travers, si bien que le « peu » ne disait rien du tout. A cause de cette trop grande marge de manœuvre dont disposait le spectateur pour interpréter ce qui restait sans réponse, j’ai trouvé le scénario décousu. Il ne suggérait plus, mais se laissait écrire ; cette écriture trop lâche me laisse dubitative.

Si vous avez manqué l’occasion d’assister à l’avant-première des « Éternels » organisée par le Dau’Film Festival, je vous encourage à aller le voir. Tout simplement car il s’agit d’un film qui dispose de nombreuses richesses (les dialogues et l’image sont souvent à couper le souffle, les acteurs jouent brillamment des personnages profonds). Mais aussi car vous pourriez sûrement m’éclairer sur l’intrigue, qui a atteint les limites de mes capacités d’interprétation. A vouloir être trop subtil, « Les Éternels » reste parfois hermétique.

 

Aude Laupie

La collectionneuse – Rohmer (1967)

La collectionneuse – Rohmer (1967)

La collectionneuse est un long métrage français réalisé par Éric Rohmer en 1967. Il est issu de la série des six contes moraux, qui comprend des œuvres majeures du réalisateur, comme Le genoux de claire ou encore l’Amour l’après-midi. Il reçoit d’ailleurs l’ours d’argent à la Berlinale (festival de films de Berlin).

Notre personnage principal, Adrien, est interprété par le charismatique Patrick Bauchau. Ce dernier décide après 10 ans de mondanités et de dandysme de prendre des vacances d’un mois et de quitter son mode de vie le temps d’un été. Il se retrouve donc invité par un amis dans sa villa provençale, au charme rustique. Il entreprend alors, aux cotés de son ami de toujours, de vivre au rythme d’une vie monacale et simple; de ne rien faire, ni penser. C’est sans compter sur l’arrivée remarquée de la jeune Haydée (Haydée Politoff), adolescente ingénue et rebelle qui ne tardera pas à troubler le calme qui règne. La jeune femme collectionne les conquêtes d’un soir, sort beaucoup; elle vit donc aux antipodes de ses deux colocataires. Après une phase de relative indifférence se forme sous nos yeux le trio doux amer, beau et absurde qui fait figure de proue du film.

La collectionneuse c’est beau, c’est contemplatif, c’est délicieusement drôle et apaisant, c’est un film estival. La collectionneuse c’est la plage, les maillots de bain d’Haydée, le soleil, le café, les gauloises, des livres de Rousseau. Ce quotidien qui pourrait sembler banal est sublimé et s’imprègne de poésie et de lyrisme. La collectionneuse est un film qui offre une expérience visuelle marquante; l’image est intemporelle avec des couleurs à couper le souffle. Le film « prend son temps » et c’est particulièrement appréciable. On ne sature pas d’informations, on n’est pas assaillis d’images, on déguste.

Grâce à ce film, Rohmer nous plonge dans son univers, celui du bourgeois bohème des années soixante. Ce qui aurait pu être un film mielleux et mondain s’avère en réalité d’une finesse et d’une drôlerie insoupçonnée. La collectionneuse est non seulement un film bourgeois mais aussi un film totalitaire au sens absolu du terme. Avec la collectionneuse, Rohmer joue les enfants terribles de la bourgeoisie, en en dressant un portrait si absurde qu’il en devient comique. Il se joue des codes et des manières d’agir.

Derrière leur apparente indécision, les personnages sont radicaux. Les dialogues sont étriqués, avec des personnages forts de leur intellect ostentatoire mais radicalement absurdes. Toute l’ambiguïté et la force du film résident dans ces personnages à la fois sans compromis et tout en nuances. Leur partis pris sont entiers, leurs lignes de conduite obtus, créant ainsi une atmosphère grisante et comique par l’incongruité de certaines scènes ou de certains dialogues. On rit d’eux, de leurs manières, si radicales et décalées; et c’est beau. Ainsi des scènes qui peuvent sembler agaçantes par leur lenteur, par la quasi lasciveté des personnages, m’ont personnellement touchée, pour toutes les raisons que je viens d’énoncer. C’est à mon sens là que se joue le génie de Rohmer, ce même point où s’agglomèrent la majorité des critiques à son encontre.

En somme, La collectionneuse c’est un Call me by your name version éthérée qui saura, sans aucun doute, palier à la difficile attente de l’été.

 

Chloé Daveux

Conte de printemps – Rohmer (1990)

Conte de printemps – Rohmer (1990)

Alors que ce long mois de janvier se termine (enfin) mais que l’hiver n’a toujours pas tiré sa révérence, il est temps de s’échapper avec conte de printemps. Ce film (évidemment) sorti au printemps, ouvre en 1990 le cycle des quatre saisons d’Eric Rohmer.

Jeanne, jeune professeur de philosophie vit avec Matthieu. Lors d’une soirée, elle rencontre Natacha, pianiste habitant chez son père. Cette rencontre initiera un changement chez Jeanne : doit elle rester avec Matthieu ? Et lorsque le père de Natacha se met à lui faire des avances, que deviendra sa relation avec le jeune homme ? Doit-on préciser que le père de Natacha a une petite amie, Eve, que Jeanne déteste ? Réel chassé-croisé amoureux mais aussi amical, ce film ne cessera de vous faire sourire et de vous intriguer.

Véritable bond dans le passé, entre pantalons taille haute ou téléphone filaire, le film nous apporte un pur moment de fraîcheur et d’insouciance. Mais plus qu’un simple retour dans le passé, ce premier opus à quelque chose de très actuel et d’intemporel : la crise d’un amour naissant. Et c’est sûrement ça qui fait la force de Rohmer, sa capacité de retranscrire des moments simples de la vie, avec insouciance. Qui n’est jamais parti quelques jours à la campagne ? Qui ne s’est jamais lié d’amitié suite à une rencontre hasardeuse à une fête ? Ou encore qui n’a jamais vécu une crise amoureuse ? Dans la moindre discussion anodine tout reflète l’authenticité et l’amitié.

Ces mêmes valeurs se retrouvent jusque dans le jeu des acteurs, inexpérimentés, qui nous font sourire par la maladresse de leurs gestes ou la sincérité de leurs discussions. Ici, on parle du jardinage et de philosophie, du printemps ou du temps qui passe. Ces acteurs incarnant des personnages libérés de toutes contraintes rappelleront à certains leurs jeunes années, pour d’autres, leur quotidien.

Cette retransmission d’un quotidien, somme toute anodin, entraîne confusion et désordre ce qui donne au film toute sa magie. Cette confusion se retrouve dans les relations des personnages avec un amant caché ou dans l’histoire elle-même, entre collier disparu et la présence de deux maisons dans lesquels Jeanne ne veut pas rester. Ce désordre sera prééminent tout au long du film, de la première scène, qui s’ouvre sur une chambre jusqu’à la dernière, avec le mystérieux retour du collier disparu.

Rohmer va jusqu’à nous retirer certains éléments du scénario : comment est Matthieu, ce garçon qui n’apparaît jamais à l’écran ? Et que dire de la fameuse affaire du collier, non résolue, qui constitue une histoire dans l’histoire…
On pourra éventuellement reprocher à Rohmer une fin …. sans véritable fin, qui reste sur une incertitude, sans morale. Mais c’est peut-être dans cela que réside le charme du film… la possibilité d’imaginer ce qu’il s’est réellement passé.

Un classique de la nouvelle vague, idéal pour vous plonger dans l’univers du réalisateur. Entre petits moments du quotidien, désir et philosophie, il n’y a qu’à se laisser porter au gré des intrigues et de l’évolution de Jeanne. Conte de Printemps est un film à voir (ou à revoir), sous votre couette en attendant que les premiers jours de printemps pointent le bout de leur nez.

 

Salomé Ferraris

La morale et l’amour : « L’amour l’après-midi » de Rohmer

La morale et l’amour : « L’amour l’après-midi » de Rohmer

L’amour l’après-midi (1972) est le sixième et dernier film des Six contes moraux de Rohmer.

Frédéric est un homme rangé par excellence : il travaille dans un cabinet d’affaire, il est marié et père d’un enfant. Il aime sa femme et toutes les femmes. Sur un banc, Frédéric aime regarder les femmes passer, leurs cuisses superbement moulées dans des pantalons taille haute et leurs talons claquant sur les pavés.

Puis vient Chloé, une femme belle et libre, à la fois dépendante et indépendante. L’irruption de celle-ci mène Frédéric plus loin que ses simples observations et rêveries avec de belles inconnues. Et ainsi naît une interrogation fondamentale chez Frédéric, une interrogation sur l’amour évidemment.

Rohmer distingue deux types d’amour qui prennent corps dans chacune des femmes qu’aime Frédéric. Il voit d’un côté l’amour irraisonné, dirigé par des pulsions ; c’est un amour rêvé, Chloé représente l’attrait de l’ailleurs. C’est l’actrice Zouzou, aux lèvres tendres et charnues, qui incarne avec naturel l’insaisissable Chloé.

Et de l’autre côté, Frédéric a sa femme, qui est l’amour accompli et installé. Contrairement à Chloé, la femme de Frédéric a un visage plus fin et délicat. Ses traits accusent la douceur de son être là où ceux de Chloé trahissent une forte volonté. Les deux femmes sont en fait physiquement opposées.

Et Frédéric oscille entre liberté et conformité, entre l’amour des amants et l’amour des époux. L’après-midi, les femmes sont belles, et lui est libre. Sa liberté ne subit que l’épreuve de sa morale.

La conception littéraire des films que Rohmer a se découvre dans ses dialogues précis et bien articulés. Il n’y a pas d’actions éclatantes ; par exemple, alors qu’il s’agit de deux amants, il n’y a pas de scène de sexe. Filmer la parole suffit. La séduction est orale plus que physique.

Rohmer raconte délicatement l’amour, et l’appartenance de ce film à la série des Contes moraux se justifie finalement par le choix de Frédéric.

 

Emmeline Ruellan

« Pauline à la plage » : un scénario d’exception desservi par ses personnages

« Pauline à la plage » : un scénario d’exception desservi par ses personnages

Lorsque Marion (Arielle Dombasle) part avec sa cousine Pauline (Amanda Langlet) sur les côtes bretonnes, elle retrouve par hasard un ami d’enfance, Pierre (Pascal Greggory). Celui-ci lui fait rencontrer immédiatement Henri (Feodor Atkine), écrivain qui cultive son mystère, et dont elle tombe sous le charme de manière toute aussi immédiate. Quant à la jeune Pauline de quinze ans, elle fait la connaissance d’un jeune homme de son âge. Ce sont justement ces amours estivales qui vont planter la graine des secrets et de la discorde entre les relations ainsi formées.

« Pauline à la plage » est l’histoire d’un moment hors du temps. Comme l’explicite une des scènes essentielles du film (le premier repas chez Henri), les quatre principaux personnages conçoivent différemment l’amour, et notamment dans sa temporalité. Marion et Henri semblent vouloir vivre un amour présent, instantané, tandis que l’amour se construit dans la durée selon Pauline et Pierre. Le film va donc s’attacher à exposer ces deux conceptions de l’amour, et à voir toutes les subtilités cachées dans des conceptions aussi manichéennes du sentiment amoureux. Le travail sur les dialogues fait apparaître des relations et des sentiments qui sont beaucoup plus complexes qu’ils ne semblaient à leurs débuts. Le film dévoile donc pas à pas, tout en délicatesse, le rapport de chacun à l’amour et les conséquences directes sur ce qu’il vit. Le scénario, véritable série de mensonges et de dévoilement autour du même fait, entre faux et vrais secrets, sert brillamment cette volonté du réalisateur.

L’atmosphère du film est poétique ; la mer, élément central du film, apporte un caractère naturel au film. Les relations semblent plus simples à la plage, plus spontanées. Le film semble nous transporter dans une sphère particulièrement agréable : les maisons verdoyantes et impeccables sont toujours ouvertes, et les personnages gravitent librement entre les différentes maisons, la plage et le bord de mer. En plus d’être suspendu hors du temps, le contexte de « Pauline à la plage » est suspendu hors de l’espace. C’est lorsque les personnages quittent temporairement cette bulle que les secrets se multiplient, s’intensifient. Les corps ont également beaucoup de place dans le cadre. Les corps lisses et sensuels de Marion, Pauline, Henri ou encore Louisette subliment l’image.

Mais malgré cette subtilité de fond et cette esthétique, certains éléments m’ont paru faux. Certains dialogues, par exemple, manquaient de naturel. Arielle Dombasle prononce son texte de manière déclamatoire et traînante, ce qui est plus exaspérant que convaincant. Le personnage de Louisette, petite marchande un peu cruche qui n’a jamais quitté sa Bretagne natale (les dialogues en soulignent le provincialisme avec un navrant effort) est caricatural. De manière générale, hormis le personnage de Pauline que j’ai trouvé très intéressant, les personnages se cantonnent à un rôle stéréotypé, avec un flagrant manque de nuances ; Marion est une fille belle, libre et légère, Henri un séducteur égoïste et Pierre un amoureux frustré… C’est un peu trop simple à résumer finalement, et sans surprise : devant cette répartition caricaturale des rôles, il est aisé de deviner que Marion finira dans les bras d’Henri…

J’aurais aimé trouver dans ce film des personnages à la hauteur de leurs conceptions de l’amour, qui sont pourtant particulièrement intéressantes. C’est effectivement décevant de voir qu’une si belle réflexion ne soit pas matérialisée ; elle sonne creuse. « Pauline à la plage » vaut tout de même le détour pour sa poésie aux frontières de la philosophie.

 

Aude Laupie

Burning

Burning

Burning est un film qui résonne encore dans mes souvenirs. J’aime ce film et pourtant je suis dérouté, je ne sais toujours pas y différencier le réel de l’imaginaire. Jong-soo, le personnage principal, constitue le seul point d’encrage avec la réalité. C’est un témoin de la société coréenne : un jeune adulte, sensible et discret, sans emploi fixe. Autour de lui règne le doute, l’illusion : sa copine Hae-Mi existe-t-elle vraiment ? Qui est Ben ? D’où vient sa richesse ? Pourquoi brûle-t-il des serres en plastiques ?

Tant de questions qui désorientent le spectateur et pourtant, cette confusion est totalement maîtrisée par Lee Chang Dong qui nous livre une œuvre polymorphe : à la fois cinéma social et thriller psychologique, oscillant entre réalisme, rêverie et désillusion. L’atmosphère constitue le fil conducteur du film : la tension croissante qui s’installe dans le triangle amoureux formé par Jeon Jong-seo, Yooh Ah In et Steven Yeun (remarquables au passage) nous immerge pendant 2h30 dans une intrigue malsaine et obsédante.

Passez votre chemin si vous êtes venu chercher des réponses, la force du film réside dans la pertinence de ses questionnements.

 

Sébastien Charmettant

L’île aux chiens, un récit politique beau et horrible

L’île aux chiens, un récit politique beau et horrible

« L’île aux chiens », film de Wes Anderson, est le film qui a fait l’unanimité au sein de l’association avec plus de 12 votes.  Il mérite donc amplement sa place dans le top 10 de l’année 2018. Mais pourquoi a-t-il autant plu ? Comment un film d’animation pour adulte, pourtant pas le genre le plus populaire au cinéma, a-t-il autant plu à la critique, comme au public ?

Dans son deuxième film d’animation après « Fantastic Mr Fox », Wes Anderson nous propose un film en stop-motion dans lequel on retrouve de nombreux points communs avec ses films précédents. Les amateurs de Wes Anderson seront ravis. On y retrouve tout ce qui fait son style: des plans très symétriques et magnifiques, des décors soignés, des couleurs propres à l’univers du film, un humour noir qui fait que l’envie de rire côtoie celle de pleurer. Le film se déroule dans un autre monde, mais plusieurs choses nous rappellent le monde réel; les nombreuses références à la culture japonaise, les thèmes évoqués qui vont de la corruption à l’écologie et qui font de ce film, un film politique avant tout.

Un film politique

Ce film se déroule dans un futur dystopique, dans l’archipel Japonaise de Megasaki. Une archipel dirigée par Kobayashi, qui est  à la tête d’un gouvernement autoritaire. Les chiens de cette archipel sont déplacés en masse sur une île déserte, qui est, en fait, une immense déchetterie. La raison ? Une grippe canine qui touche tous les chiens et qui pourrait devenir dangereuse pour les humains. Très vite le sort de ces chiens ne fait plus illusion, ils sont voués à être exterminés par ce gouvernement, qui fait des chiens un danger pour les humains.

Mais le jeune Atari, fils adoptif de Kobayashi, vole un avion et part sur l’île poubelle à la recherche de son chien Spots. Nous allons le suivre dans la recherche de son compagnon, durant laquelle de nombreux rebondissements vont pimenter sa quête. Le film part de cette simple intrigue pour rentrer dans des intrigues politiques bien plus grande. Différents thèmes se croisent ( corruption, ségrégation, écologie ) et nous forcent à réfléchir sur notre propre monde.

Un film dur mais attachant

Par les thèmes choisis, beaucoup de moments assez durs à vivre sont présentés. Rien que la base du film est dur. En effet, il s’agit d’une ségrégation d’un groupe, les chiens,  qui se fait au profit d’un autre groupe, celui des chats. C’est pour cela que ce film d’animation n’est pas un film pour enfants, mais bien un film pour adultes. On peut y rajouter l’assassinat du principal membre de l’opposition, des corps de chien mutilés par la maladie et même la torture (oreille arraché, opération à cœur ouverte ) … Les exemples ne manquent pas…

Mais c’est aussi la situation des chiens sur l’île qui est dure. Il y a une noirceur dans le récit. Wes Anderson décrit les relations entre les chiens de manière brute, sans filtre. Cela rajoute de la dureté, mais participe aussi à rentre attachant ces chiens. On s’attache à eux, à leurs manières de parler. On a envie qu’ils évoluent dans le bon sens. Plus qu’un film politique, c’est aussi un film qui décrit des relations entre des personnes ( les chiens) empathiques, intelligentes et loyales, mais mises à l’écart.

Pour finir, c’est un film qui est beau. Tout simplement. Les images sont très travaillés, il y a une multitude de détails qui font qu’on ne peut même pas tous les voir. Il y a une richesse incroyable dans chaque décor, qui suscite l’admiration devant chacun d’entre eux..

Ajoutez à cela un casting de star avec comme voix françaises Vincent Lindon, Louis Garrel, Romain Duris, Mathieu Amalric, Daniel Auteuil, ou encore Léa Seydoux. Tout cela fait que L’île aux Chiens est un film à voir absolument !

 

Wilhem Vedel

Climax, sans foi ni loi.

Climax, sans foi ni loi.

Des danseurs, une fête, des vinyles, une sangria, des filles, un enfant, un drapeau, une sangria, un couloir, un miroir, une forêt, une sangria, des rires, de la neige, des cris, une sangria, des danseurs, une fête, … Une boucle sans fin, dont le rythme s’accélère, jusqu’au Climax. Ce résumé substantif pourrait suffire.

Il s’agira ici d’aborder le dernier long métrage de Gaspar Noé, présenté à la quinzaine des réalisateurs en mai 2018, Climax. Le réalisateur, dont l’univers fait la particularité est empreint d’un esthétisme décadent, d’une force très particulière qui émeut autant qu’elle peut déranger. En abordant les thèmes de la drogue, du sexe et de la violence Climax s’inscrit dans la mouvance du cinéma de Noé, aux cotés d’Enter the Void (2010) ou de Love (2015).

Une troupe de danseurs est réunie dans une école de province pour une résidence d’une semaine. A l’issu de l’exercice, la troupe bloquée par des conditions climatiques exécrables va se retrouver contrainte de repousser son départ. S’organise ainsi une dernière soirée, dont les seules réjouissances en vue sont les histoires de cœur et la sangria… sans compter sur le fait que cette dernière contienne de la drogue.

 

Dès les premières minutes du film le spectateur est plongé dans l’univers de Noé : musique, lumière, torrides scènes de danse, tout y est. Un mélange retentissant et doux amer, d’emblée. Le rythme s’impose très rapidement et nous tient en haleine; on veut y être. La soirée bat son plein; séduction, altercations, Gaspar est toujours aussi border. Le rythme prend, la caméra s’affole, au gré de plans-séquences à couper le souffle. Le film de 90 minutes en compte d’ailleurs neuf, ce qui est un exploit, au regard de la complexité de certaines scènes. Ces longs plans-séquences, qui sont des scènes où la caméra ne s’arrête pas et filme en continu constituent l’identité du film.

D’autant plus qu’il s’agit d’un huit clos. Le spectateur est donc totalement immergé dans une vertigineuse spirale visuelle et sonore; Climax est une expérience du début à la fin.
Un autre point à souligner, qui est aussi caractéristique du cinéma de Gaspar Noé est qu’il ne rédige quasiment pas de scénario. Tout est fait pour rendre l’atmosphère plus réelle et crue. Les dialogues qui naissent -de l’improvisation donc- déroutent d’abord par leur simplicité, leur absence de filtre. C’est d’abord cru et puéril puis on se prend au jeu, à leur jeu.

Le casting du film est peu connu, il s’agit d’un premier film pour beaucoup des acteurs et Gaspar Noé refuse de les enfermer dans le carcan du dialogue appris par cœur. Il laisse s’exprimer ses personnages, il les laisse évoluer, s’empreindre de la musique, de l’univers, de la quasi-violence du lieu, de ce drapeau français en sequins qui les scrute et auquel ils mettent un point d’honneur à se présenter; ils affirment leur identité à son égard.

La danse est l’élément central mais elle constitue, au rythme de la techno, un médium d’expression, une façon qu’ont les acteurs de se livrer. Le casting du film incarne un jeunesse révoltée et sensible; forte des stigmates de sa lutte identitaire, contres des codes auxquels elle ne peut plus répondre, ceux d’une société qui n’avance pas. Le mélange de ce lieu qui incarne la vieille France, de ces personnages jeunes, révoltés, pleins de rêves et de désirs, de la drogue créée une œuvre détonante, qui frappe celui qui regarde, celui-là même qui ne peut s’extraire du film.
Climax raconte comment ses personnages voient leur sensibilité décuplée, jusqu’au climax, jusqu’à la mort.

« Naître et mourir sont des expériences extraordinaires. Vivre est un plaisir fugitif. »
Climax est un bad trip sous acide, pour autant, c’est une merveille, je persiste.

Chloé Daveux