été ciné 2020 – film #2 : Bleu/Blanc/Rouge (1993-1994)

été ciné 2020 – film #2 : Bleu/Blanc/Rouge (1993-1994)

Trois couleurs : Bleu, le premier film de la trilogie tricolore du réalisateur franco-polonais Krzysztov Kieslowski, gravite autour de Julie. Julie, c’est une trentenaire brune à la frange courte et à la peau diaphane, qu’interprète magistralement Juliette Binoche.

Le film débute par la fin d’un monde : une voiture fonce violemment dans un arbre, au beau milieu de la campagne et sous les yeux ébahis d’un adolescent qui jouait simplement au bilboquet. Son mari et sa fille disparus, Julie doit mourir ou tout recommencer. Elle s’éveille dans un hôpital tout en blanc et, dans sa blouse blanche fantomatique, s’immisce dans la réserve. Mais les médicaments qu’elle jette dans sa bouche ne rentrent pas. Elle n’y arrive pas ; elle devra donc vivre.

Maladroitement, toujours à tâtons, elle tente de retrouver la force et l’envie d’exister. Elle vide son château, le vend, déménage sans laisser de traces. Elle ne garde qu’un pendule de pierres bleues, qui surplombait jadis la chambre de sa fille. C’est une fuite hâtée et sans larmes. Autour d’elle, personne ne semble bien comprendre ce deuil sec. Elle ne réplique que brièvement et les dialogues sont acérés comme le tranchant de la douleur. Mais autour d’elle, hormis Benoît qui lui avoue son amour, il n’y a pas grand monde.

Julie pourrait donc sembler être un personnage inventé de toute pièce, propre comme un sous neuf, libre de toute relation et dégagée de toute histoire. Mais elle avait une vie avant la première seconde de ce film, et c’est la musique ainsi que le bleu qui nous le suggèrent. Le bleu du papier de la sucette, balloté par le vent, que mangeait sa petite fille. Et la musique, qui poursuit Julie au travers de cette transition brutale, elle qui était si centrale dans la vie de son défunt mari compositeur. Alors la musique poursuit Julie jusque dans la piscine bleue, où la brune nage à la nuit tombée. Elle peut bien tenter de se réfugier au fond de l’eau, la musique l’inonde. Celle-ci rythme aussi le drame : elle impose un plan noir et une pause, histoire que l’orchestre retentisse pleinement.

Petit à petit, Julie se trouve à vivre à nouveau. À coup de petits détails, de cadrages centrés sur des points précis : le cou de Juliette Binoche, son reflet renversé dans une cuillère, un carré de sucre qui fond dans une tasse de café noir.

À ce cheminement infinitésimal s’ajoutent des révélations sur le défunt mari, que Julie découvre insondable. Elle découvre qu’il avait une maîtresse, et que cette maîtresse porte son enfant. Julie la rencontre, dans les toilettes d’un restaurant parisien, et apprend à se connaître encore : elle ne sera pas jalouse ou rancunière.  Cet enfant à naître marque une accélération dans le film : je vous laisse au moins le soin de découvrir le dénouement délicat de Bleu. Il me faut néanmoins évoquer la superbe scène de la partition : découvrant les notes pour un orchestre, Julie fait défiler son doigt le long des portées. L’orchestre se réveille. À peine fait-elle une remarque que les cuivres disparaissent et que le piano se change en flûte. La caméra se brouille et l’appartement cède au flou. Seule reste la musique.

Le film se clôt par un glissement de portraits en portraits. Le concerto final, dont le chœur chante un extrait de l’épitre aux corinthiens, accompagne ce défilé de personnages. Dévoilés les uns après les autres, ils apparaissent comme toutes les perles d’un même collier, tous reliés par l’histoire de Julie, de la vie à la mort, de l’amour à la solitude mais de l’amour surtout, doux et muet.

 

Marguerite Comoy

 

[Retrouvez la suite des articles sur Blanc et Rouge dans les prochaines semaines]

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